Il s’appelait Aaron Swartz. Il a été retrouvé pendu, dans sa chambre, à Brooklyn, il y a près de deux mois.

Aaron Swartz se battait pour la liberté sur internet. Plus encore, c’était la justice d’une manière générale qui l’intéressait. Aaron considérait qu’il n’y a qu’une chose à faire de sa vie : la consacrer à faire un monde meilleur.

Depuis deux ans, Aaron était l’objet d’une procédure intentée contre lui par l’Etat du Massachusetts, pour avoir téléchargé cinq millions de documents de la base de données du MIT, la première université scientifique du monde.

Son objectif ? Mettre à la disposition de tous, les données scientifiques accessibles aux étudiants du MIT. Parce qu’il militait pour que l’information scientifique soit libre d’accès. Pour que n’importe quel étudiant du fin fond de l’Inde ait les mêmes moyens que ceux dont il pouvait disposer lui à Boston.

Le serveur ainsi mis à contribution, JSTOR, refusa explicitement de porter plainte. Le MIT s’est abstenu (et on est droit de le lui en vouloir). Mais c’est à l’initiative du procureur de la l’Etat du Massachussetts qu’Aaron Swartz se voyait reprocher un acte de piraterie pour lequel il encourait 35 ans de prison et un million de dollars d’amende.

Et c’est ainsi que depuis deux ans Aaron était littéralement persécuté par un appareil judiciaire délirant. Une saleté. Aujourd’hui aurait dû avoir lieu ce procès, en gestation depuis deux ans et, pour l’éviter, Aaron n’avait d’autre choix que de se reconnaître coupable, acceptant la peine de « seulement » six mois de prison que lui proposait le procureur. Il aura choisi d’esquiver ce dilemme en s’auto-supprimant.

A la vérité un tel choix semble un tantinet absurde de la part d’un garçon intelligent – et particulièrement doué d’intelligence politique : qu’allait-il se passer à l’ouverture de son procès ? Il serait devenu le héros de la liberté. Mais, beaucoup mieux : l’Etat serait apparu plus que manifestement pour ce qu’il est – un monstre imbécile. Si l’on voulait appliquer la question « à qui le crime profite ? », il ne fait aucun doute que l’ordre censeur n’avait aucun intérêt à une telle épreuve et qu’Aaron aurait fait le mauvais choix.

Aaron Swartz était un hacker. Né avec « les bon gènes », disait-il, « j’étais un garçon, blanc, et américain »… Fils d’informaticien, famille aisée, en 1986, il avait le numérique au biberon. Dès l’âge de 13 ans, il se mêlait aux forums d’élaboration du RSS ou de Creative commons, et s’intégrait aux équipes qui développeront ces bases de l’architecture du net.

Le RSS ? Really simple syndication, est cet instrument « vraiment simple » qui permet aux sites internet d’agréger les contenus d’autres sites, simplement. Tous l’utilisent aujourd’hui. Faire simple, vraiment, c’était une des bases de la philosophie d’Aaron comme de ses camarades : de même que les indignés réclament une démocratie réelle, seuls des outils simples, « réellement » accessibles à tous, garantissent la liberté d’expression et la démocratie sur le world wide web.

Creative commons ? Une énorme révolution juridique dont on n’a pas encore pris toute la mesure : le copyright, les droits d’auteur inventés au XVIIIe siècle par Beaumarchais, devenus la peste de l’humanité à l’heure de la brevétisation du vivant où l’on ne peut plus planter librement une graine de tomate sans reverser des royalties au détenteur de sa license, ont été révisés de fond en comble par des juristes de Boston, pour prendre en compte la réalité de la reproduction sans limites que permet internet. Ainsi la license creative commons et ses multiples options prévoit qu’on puisse produire une œuvre en souhaitant que sa reproduction soit libre, dans telles ou telles conditions, qui autorisent la reproduction à l’identique ou modifiable, à des fins commerciales ou pas.

Pour la petite histoire, les participants de cette aventure nous expliquent aujourd’hui comment Aaron Swartz leur avait été indispensable, traduisant en langage technique les inspirations des juristes.

En fait, Creative commons ouvre la voie à une redéfinition du droit de propriété – indispensable et urgente. Si les constitutionnalistes du temps des révolutions avaient bien raison de considérer que la propriété est un fondement indispensable de la liberté individuelle, qui permet de définir ce qui n’appartient pas à l’Etat, Proudhon n’avait pas tort non plus, quelques temps plus tard, d’objecter que la propriété peut tout aussi bien constituer un « vol » – et en tout cas une violence.

Les juristes du net, en inventant creative commons, ont proposé que la propriété puisse être considérée comme relative, nous indiquant le chemin qui reste à explorer vers un apaisement des rapports sociaux – pour un monde plus juste, moins absurde.

Aaron Swartz s’était engagé sans ambigüité, à corps perdu, dans cette énorme bataille de l’esprit humain, où l’on devine qu’on gagnera, mais où l’on voit qu’entretemps, celui qui a « gagné », c’est le procureur qui osait réclamer 35 ans de prison pour un crime sans victime ni plaignant…

Aaron avait « gagné » d’ailleurs, et il faut l’entendre, dans la conférence qu’on trouvera ci-dessous, dire « we won ». Ils avaient gagné, nous avions gagné, contre une horrible loi de censure qui s’était d’abord appelée Coica, puis Pipa, enfin Sopa, que le Parlement américain s’apprêtait à adopter à l’unanimité quand ce jeune homme est entré en campagne. Il fonda alors un groupe, un site internet en fait, demandprogress.org, qui recueillera rapidement des centaines de milliers de signatures – pour avoir plus d’un million d’adhérents à la veille de sa mort.

La campagne qu’il animait aboutira à cette sorte de grève générale du net, il y a un an, le « sopa blackout day ». En un jour, Aaron Swartz et ses amis réussiront à faire basculer le congrès, jusque-là unanime pour instituer la loi de censure, et tout d’un coup unanime pour la rejeter. « We won », dit-il…

Aaron Swartz était un « hacker » au sens où, oui il avait pompé la base de données scientifiques du MIT pour que tous puissent en disposer. De même, il avait copié d’énormes bases de données de jurisprudence – payantes – qu’il avait mises à disposition du public. Cette fois là, on n’avait pas osé le poursuivre. Toute comme lorsqu’il copiera un million de google books, théoriquement « libres », mais en fait soumis aux diverses règles qu’impose google. Swartz avait remis en ligne ces livres avec la seule indication « domaine public ». Et goggle n’a pas osé se plaindre non plus.

Il alimentait ainsi The internet archive, un projet mis en œuvre à San Francisco pour tenter de sauver et de laisser accessibles au public les archives capricieuses du net. C’est dans les locaux de l’Internet archive que lui a été rendu un des émouvants hommages qu’on pourra voir ci-dessous, où défilent ses amis, ses associés, ses amours. Tout mérite d’être entendu, et gagnerait à être sous-titré en français – avis aux traducteurs bénévoles.

Certaines de ces interventions sembleront un peu trop larmoyantes ? Avouons que depuis une semaine que je prépare cet article et découvre cette aventure, j’en ai versé des larmes – peut-être comme jamais pour quelqu’un que je ne connaissais pas…

Pourquoi pleurer Aaron Swartz ? Parce qu’il incarnait son époque mieux que personne – ce qu’il y a de meilleur dans l’époque. Il nous renvoie l’image de l’idéalisme qu’on partage tous en osant plus ou moins l’assumer (malheureusement plutôt moins que plus).

Plus qu’un idéaliste, Aaron Swartz était un moraliste, de l’école de Peter Singer, ce philosophe australien relativement méconnu en France, surtout identifié pour son propos sur l’égalité animale. Il est ainsi le concepteur de l’anti-spécisme, cette nouvelle frontière de la conscience humaine qui en appelle au respect des animaux comme de tous les vivants. Au-delà de sa pensée sur ce qu’il appelle la libération animale, Peter Singer développe une école de morale exigeante pour laquelle on se doit de contribuer de toutes ses forces à un monde meilleur. Pour Singer, il ne suffit pas de faire le bien, si on a connaissance de comment faire mieux.

Un de ses amis raconte comment il discutait avec Aaron, peu de temps avant sa mort, d’une démonstration mathématique produite par un philosophe suédois qui conclut que si l’on additionnait toutes les actions positives qu’on peut concevoir, on aboutirait à des paradoxes absurdes. Aaron était très mécontent de cette démonstration. Son ami lui objectait que s’il ne pouvait mettre en défaut ce raisonnement mathématique, il n’y aurait qu’à l’admettre. Ils finiront par conclure qu’éventuellement pourrait s’appliquer à la morale le fameux principe d’incertitude qu’Heisenberg a découvert pour la physique. Toute l’affaire de la morale reviendrait à réduire cette marge d’incertitude autant que faire se peut.

Aaron Swartz était ce grand moraliste, cet extraordinaire juriste, qui aura été tué par de petits gardiens de l’ordre ancien, cet ordre qui ne demande qu’à mourir. En attendant, c’est Aaron qui est mort.

Et le combat continue. Demandprogress appelle ces jours-ci les internautes-citoyens que nous sommes à s’élever contre Cispa, la nouvelle loi de censure d’internet actuellement présentée au législateur. Serait-ce parce qu’on ne pardonnait pas à Aaron d’avoir réussi à entraver la vocation liberticide de l’Etat qu’il fallait qu’il disparaisse ?

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