L’information au jour le jour sur le quotidien des sans-papiers.

Nous suivre :



Media :
 
Articles :

Les lycéens parisiens mobilisés contre les violences policières suite au décès de Rémi Fraisse n’ont pas omis de demander la libération immédiate de Yéro, jeune mauritanien sans papiers, élève en CAP menuiserie au lycée Léonard De Vinci.
Il a été arrêté dans le 11e arrondissement tout près de l’hôtel social où il vit.

Bien qu’ayant passé plus d’un mois à la rue entre avril et mai 2014, il a continué à aller en classe et a obtenu une affectation en CAP menuiserie, pour y apprendre un métier qui dorénavant le passionne. Ses enseignants, la direction et l’équipe administrative du lycée sont bouleversés par son arrestation et se mobilisent pour l’aider.

Nomad’s land.

« Yéro, élève en CAP menuiserie au lycée Léonard de Vinci (75015), en rétention depuis le 25 octobre »

Yéro Sall, lycéen d’origine mauritanienne, mineur isolé étranger, a été arrêté le 25 octobre, alors qu’il rentrait tranquillement chez lui. Il est depuis en rétention. Son délit ? Double selon la préfecture : un premier délit serait en effet d’être majeur, d’avoir 23 ans au lieu des 17 ans qu’il déclare.

L’autre délit (plus grave selon la préfecture ?) et directement lié à celui énoncé précédemment tient au fait que Yéro Sall, possesseur d’un extrait du registre des actes de naissance attestant pourtant de son identité mauritanienne et de sa minorité, aurait des empreintes digitales correspondant au passeport d’un certain Idrissa Djibril Demba SALL, né au Sénégal en 1991. Interrogé sur ces faits, Yéro explique que, sa mère, sénégalaise, a acheté ce passeport pour pouvoir l’envoyer en France, avec un visa…de 7 jours. Ce fameux passeport, Yéro ne l’a plus car il lui a été repris par un correspondant du passeur, dès son arrivée sur le sol français.

Un immigré qui rentre avec un faux passeport n’est finalement quelque chose que de très banal, compte tenu de la politique migratoire et du peu de possibilités qu’ont les immigrés des pays pauvres pour venir en Europe. Ce qui pose problème dans le cas de Yéro est bien évidemment l’importante différence d’âge qu’il existe entre ces deux identités possibles. Dans un cas, il est un mineur, scolarisé, à qui la France doit protection, en vertu de ses engagements sur les droits des enfants. Dans l’autre cas, il est un adulte, majeur, immigré entré illégalement en France et expulsable à tout moment.

La préfecture de police, sans surprise, privilégie la deuxième hypothèse, n’hésitant pas à s’appuyer sur un passeport que personne n’a vu (et donc dont on ne peut vérifier l’authenticité). Pour elle, le sort de Yéro (qu’elle appelle Idrissa) est scellé. Il est majeur, il a menti, il doit partir.

Il suffit cependant d’écouter Yéro raconter son histoire, et d’établir des liens simples avec quelques connaissances linguistiques et géo-politiques. La seule langue que Yéro parle couramment est la langue peule, ce qui atteste clairement de son appartenance au peuple Peul. La seule autre langue qu’il pratique un peu est l’arabe classique, qu’il a apprise lors de son passage à l’école coranique. Il a grandi dans une famille d’éleveurs, à trois heures de piste de Sélibaby, commune agro-pastorale, morceau de terre aride, aux confluents du Sénégal, du Mali et de la Mauritanie. Il est né côté mauritanien, dans la région de Guidimakha[1] (dont Selibaby est le chef-lieu) car son père était Mauritanien et sa mère, Sénégalaise. Dans cet endroit, les frontières ne sont pas contrôlées et les éleveurs les passent fréquemment, au gré des transactions et des transhumances[2] .

La préfecture balaie cette histoire d’un revers de main, ayant maintenant décidé que Yéro est Sénégalais et donc forcément, fils d’un Sénégalais. Et pourtant prétendre que Yéro, né dans cette famille Peul d’éleveurs traditionalistes s’appelle Idrissa montre une méconnaissance profonde de la langue fulfulde[3]. En effet, les noms propres peuls authentiques correspondant aux prénoms sont tous formés de deux syllabes[4]. Comment expliquer aussi qu’il ne parlait pas un mot de Français quand il est arrivé en France, alors que le Français est une langue largement utilisée et enseignée au Sénégal ? Le système scolaire mauritanien est basé en pré-fondamental (pour les enfants de moins de 8 ans) sur un système d’écoles coraniques, dans lesquelles on enseigne exclusivement l’arabe aux enfants. Et Yéro explique bien qu’il a passé deux ans en école coranique et un an en école fondamentale, avant d’aller garder les vaches et les moutons de sa famille. Au Sénégal, l’enseignement, obligatoire jusqu’à 14 ans, se fait en Français et en Wolof[5].

Le fait que la mère de Yéro soit sénégalaise ne fait pas de lui un Sénégalais pour autant. En effet, ce n’est que depuis juillet 2013 que les femmes sénégalaises sont autorisées à transmettre leur nationalité à des enfants étrangers[6]. A cette date, Yéro était depuis déjà six mois en France. Aussi, quand Yéro a dû partir, victime de la « malédiction du troisième[7] », sa mère n’a eu d’autre choix que d’acheter (en vendant une partie de son cheptel) un passeport totalement faux. Son mari étant mort, il lui était très difficile d’obtenir un passeport mauritanien pour Yéro, le passeport mauritanien étant considéré comme l’un des plus chers au monde et des plus difficiles à obtenir. On peut citer ici un media mauritanien en ligne, « …à ce train-là, la Mauritanie est en train de devenir le premier pays au monde par la cherté du passeport (100 000 ouguiyas), le premier pour avoir transformé un recensement ordinaire en une opération de souscription de fonds. Qu’on en juge : au Sénégal, il faut seulement l’équivalent de 10 500 ouguiyas pour le passeport ordinaire biométrique » [8] .

Incapable de payer un passeport mauritanien, pas autorisée à demander un passeport sénégalais pour son fils car pas autorisée à lui transmettre sa nationalité, la mère de Yéro n’a eu d’autre solution que de se tourner vers des passeurs, qui lui ont vendu un passeport n’ayant rien à voir avec l’identité de son fils.

Arrivé en France, Yéro ne parlait pas du tout le français. Il a appris notre langue en classe de CSI au lycée Guimard, puis au lycée Turquetil. Bien qu’ayant passé plus d’un mois à la rue entre avril et mai 2014, il a continué à aller en classe et a obtenu une affectation en CAP menuiserie, pour y apprendre un métier qui dorénavant le passionne. Au vu de son assiduité et de la solidité de son projet de formation, l’éducation nationale lui a accordé une bourse d’études. Aujourd’hui, après une année avec des enseignants spécialisés des classes de CSI, il a une maîtrise du français qui lui permet de suivre une formation en CAP. Il continue l’étude du français en FLE et progresse tous les jours. A ses heures perdues, Yéro écrit des poèmes…en français. Ses enseignants, la direction et l’équipe administrative du lycée sont bouleversés par son arrestation et se mobilisent pour l’aider. Tous sont unanimes pour vanter son courage, son assiduité, sa volonté d’apprendre, ses bons résultats scolaires.

Yéro, inséré en France, élève sérieux et travailleur doit-il payer pour des fautes qu’il n’a pas commises, résultats de systèmes institutionnels et politiques peu tendres pour les plus faibles ?

Annick Vignes (RESF 75)

[1] Référencé comme Moughataa du Guidimakha sur cartes mauritaniennes

[2] Cf. « Les systèmes pastoraux et agropastoraux transhumants » http://www.fao.org/ag/AGP/AGPC/doc/counprof/mauritania/mauritaniaFR.htm.

[3] Autre mot pour designer la langue Peul

[4] Cf. http://etudesafricaines.revues.org/109

[5] Cf. http://iufm42senegal.wordpress.com/le-systeme-educatif-senegalais/

[6] Cf. http://www.rfi.fr/afrique/20130629-nationalite-egalite-homme-femme-senegal/

[7] Dans ce peuple essentiellement endogame, le troisième est celui qui doit partir, pour solidifier des liens avec l’extérieur (cf. « Les Peuls et l’état en Mauritanie : une anthropologie des marges » Par R. Ciavolella, 2010, Karthala eds).

[8] Source : http://www.cridem.org/C_Info.php?article=646253

[Source RESF 75]