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Le récent sauvetage de Thierry Meyssan – qui s’est exilé de France depuis 2007, sa « sécurité » n’étant plus assurée, selon lui, dans tous les pays de l’Otan –, par les services spéciaux français – à l’heure où le Réseau Voltaire proclamait, communiqué après communiqué que les « rebelles » libyens voulaient sa mort et allaient procéder à son « arrestation » –, nous incite à republier ci-dessous un article écrit et diffusé fin mai sur les positions du Réseau Voltaire dans le contexte des révolutions arabes, et son soutien inconditionnel à la dictature sanglante de Bachir el Assad en Syrie, comme à celle de Kadhafi en Libye.

Déjà au XVIIIe siècle l’Orientaliste Sir William Jones, écrivant des Indes coloniales britanniques, argumentait « qu’un système de liberté imposé à un peuple invinciblement attaché à des habitudes opposées serait en vérité un système de tyrannie. »

Mère Agnès-Mariam de la Croix

En 2005, j’ai quitté le Réseau Voltaire – que j’avais participé à fonder en 1993 –, ce dont je rendais compte à l’époque dans un texte qui a beaucoup circulé depuis, La fin du Réseau Voltaire [texte en annexe]. Autant ce texte aura circulé, autant les thèses du nouveau Réseau Voltaire n’auront pas cessé de circuler non plus, et ce pour atteindre un vaste public.

Pourquoi réagir aujourd’hui plutôt qu’hier ? Jour après jour, année après année, Thierry Meyssan et ses camarades diffusent un flux continu de propagande – au nom d’une prétendue critique de la désinformation – qui mériterait d’être dénoncé au jour le jour. Ne doutons pas qu’un observatoire méthodique de ce type de fausses critiques profiterait à l’entendement du public. [Paris s’éveille a ouvert à cet effet une « Voltaire watch », dans le cadre de laquelle nous republions cet article.]

J’ai souvenir d’avoir dû intervenir, une première fois, il y a quelques années, lorsque des amis me demandaient ce que je pensais d’un article à prétentions scandaleuses, supposé dénoncer le nouveau président français du nom de Sarkozy comme un agent américain identifié depuis longtemps.

J’avais alors relevé quelques grossièretés, comme l’exonération totale de Charles Pasqua, et quelques autres malversations flagrantes. Surtout, cette thèse anti-sarkozyste primaire, de ce fait destinée à attirer beaucoup de sympathies a priori, était en fait, comme de l’ordinaire dans le langage du nouveau Voltaire, un plaidoyer pro domo en défense des services français, ne se gênant par pour dénoncer, au besoin, l’allié américain, en vertu d’un partage des rôles qui n’a pas bougé d’un iota depuis la fin de la IIe guerre mondiale.

Je pourrais retrouver cette critique, mais je l’avais alors réservée à mes correspondants, ne pensant même pas engager une polémique publique avec cette association dont j’ai été membre trop longtemps pour qu’il y ait le moindre plaisir à ce type d’exercice.

Il y a quelques mois, mes amis du Mai-Paris me demandaient aussi une sorte de conférence sur le sujet, les positions supposément iconoclastes de Voltaire, comme de Michel Collon en Belgique, étant par définition intrigantes pour quiconque est engagé dans un travail critique. Celle-ci n’aura pu avoir lieu, pour cause de précipitation des calendriers, mais n’est que partie remise.

Depuis, j’aurais voyagé en Islande, et rencontré Bertrand Téchené, avec qui j’aurais eu le plaisir de mener cette enquête au pays d’une nouvelle subversion, et n’aurais pas été excessivement surpris d’apprendre que Bertrand s’est intéressé à l’affaire islandaise grâce au site de Michel Collon – où avait été reproduit, sans que je m’en avise, mon premier article sur le sujet. De retour d’Islande dans son Toulouse natal, Bertrand m’évoque aujourd’hui les thèses sur la mort de Ben Laden, récemment pondues par Meyssan.

De fait, toutes sortes de proches peuvent être amenés à s’intéresser à tels ou tels points de vue, ou dossiers, produits par cette agence d’information alternative – ainsi que le Réseau Voltaire se sera défini, dans le prolongement de ce journal que j’ai pu éditer en 1995, Maintenant, dont l’idée centrale était ce que nous avions appelé alors la médiacritique, par delà la dénonciation des crimes spécifiques de la propagande dont on était alors témoin, en particulier quant aux responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi du Rwanda.

Il est évident, à ce point de confusion, que le travail critique de cette entreprise sournoise de défense inconditionnelle de l’ordre qu’est devenu le nouveau Réseau Voltaire mérite d’être engagé, puisque ses syllogismes peuvent être si finement tressés qu’ils trompent les personnes les mieux intentionnées.

Qu’en est-il donc de la mort de Ben Laden ? La question de savoir s’il est mort il y a dix ans, comme l’affirme Meyssan, ou dans les conditions décrites par les communiqués officiels, ne semble pas essentielle, dès lors qu’on admet qu’il s’agit bien d’une fausse guerre, d’une de ces fausses guerres dites « asymétriques » dans lesquels une puissance militaire entretien un adversaire fictif ou semi-fictif, et ce principalement pour justifier des moyens exorbitants qu’elle extorque à son peuple pour exister en tant que puissance militaire.

On notera simplement que dans l’épisode de la mort officielle de Ben Laden a été ménagé un magnifique espace pour la construction du mythe – et pour développer des thèses comme celles de Meyssan – en procédant immédiatement à l’immersion de son corps en haute mer. Sous prétexte d’éviter un culte, on inventait là un procédé digne d’une divinité – et très certainement susceptible d’ouvrir la voie à toutes les spéculations.

Particulièrement choquant le fait qu’on ait appris, simultanément, et l’opération et son succès et sa conclusion, le tout semblant s’être déroulé dans une séquence temporelle si rapide qu’on ne saurait la chronométrer. Les récits les plus détaillés diffusés ultérieurement n’ont pas levé cette curieuse impression de mise en scène, sentiment dans lequel il était plus que normal qu’un Meyssan s’engouffre. Ce qui est étonnant par contre, c’est qu’il ne relève même pas la question de l’immersion en haute mer, laissant l’argument, trop évident, sur la toile de fond, non-dite, que tout-un-chacun aura loisir de tisser.

Ce qui est intéressant par contre dans la nouvelle thèse voltairienne, c’est qu’elle se hasarde à expliquer pourquoi Ben Laden aurait été symboliquement mis-à-mort dix ans après sa mort « réelle » : c’est, nous explique Meyssan, parce que désormais la CIA et l’OTAN prévoient d’enrôler officiellement les troupes d’Al-Quaeda dénoncées depuis dix ans comme le mal absolu, et que la moindre des choses, pour permettre un tel revirement, était d’en supprimer la tête.

Et si les forces « états-uniennes » sont si pressées de refaire une réputation aux hommes d’Al-Quaeda, ce serait parce que ceux-ci sont déjà engagés dans leurs rangs, en particulier en Libye et en Syrie, nous explique-t-il, contre les États de Mouamar el Kadhafi et de Bachir el Assad.

Rembobinons : lorsque, dans le prolongement des révolutions tunisienne et égyptienne, le peuple de Libye s’est soulevé à son tour, il n’y avait que matière à se réjouir. Non : dès le premier instant, en Libye, s’ajoutait la crainte que le dictateur, assis sur son tas d’or, abuse de ce moyen pour armer des hommes contre son peuple. Une telle crainte était d’autant plus fondée que Kadhafi lui-même déclarait dès le départ, qu’il n’hésiterait pas à exterminer son peuple s’il le fallait, pour se maintenir au pouvoir.

Mais, aussitôt, dès le deuxième temps de sa propagande, le dictateur passait à l’offensive, accusant ses adversaires d’être… des terroristes à la solde d’Al-Quaeda… L’argument était amusant, surtout venu de sa part à lui, le chef d’État qui avait publiquement assumé de soutenir des menées terroristes internationales – et pendant si longtemps. Mais à chaque saison sa raison, et voilà que, réintégré depuis des années dans le concert des nations, maillon important de la chaîne des dictateurs françafricains, Kadhafi a depuis longtemps renoncé au terrorisme et peut même dénoncer celui-ci comme l’instrument de ses adversaires…

Sachant combien la bataille serait une bataille de communication, le dictateur libyen développait d’emblée les arguments auxquels ne pouvaient qu’être sensibles les grandes puissances : il était le rempart contre le terrorisme et contre… l’immigration. Et c’est vrai : voilà des années que la Libye fait fonction de base avancée de Frontex, l’agence en charge de la défense de la « forteresse Europe ». Dans l’univers sinistre des « camps de rétention » européens, ceux réservés aux « sub-sahariens » dans le désert de Libye ont la palme de l’ignominie.

Lorsque le peuple libyen s’est soulevé dans le prolongement des soulèvements tunisien et égyptien, c’était bien pour l’instauration d’un État de droit laïque et démocratique. Et rien d’autre. Lorsque le dictateur lui prêtait d’être le bras de la nébuleuse Al-Quaeda, il s’agissait bien d’un artifice de propagande. Mais voilà que le mythe d’un Al-Quaeda du désert, jusque-là pure création de la propagande des services français, vient en renfort du parti dictatorial. Mieux vaudrait un bon vieux dictateur que des terroristes dont on ne sait rien, sinon qu’ils sont sûrement très méchants, et en tout cas fondamentalistes, islamistes.

Il faudrait ainsi se méfier du soulèvement populaire. Notons qu’à l’unisson avec le Quai d’Orsay, comme son pendant symétrique, le nouveau Voltaire n’a pas grand chose à dire des révolutions tunisiennes et égyptiennes. Il se prononce surtout sur la deuxième phase de ce mouvement, lorsque son extension à la Libye, au Yémen, à Bahrein et à la Syrie, a explosé comme une menace pour l’ordre mondial. Jusqu’à Pékin, il a fallu prendre des mesures de sécurité contre la poussée démocratique au parfum du jasmin tunisien.

S’il sympathise avec le dictateur libyen au point de reprendre ses divagations fantaisistes sur un Al-Quaeda d’opérette, le nouveau Voltaire est encore plus en harmonie avec le dictateur syrien, chez qui il a carrément élu domicile en 2007, pour se réfugier contre… la tyrannie sarkozyste. On avait pu noter comment, six mois après cette mission originale de ce service diplomatique très spécial incarné par Thierry Meyssan, le président français se rendait lui-même à Damas, pour une visite historique, symbolisant le rétablissement de relations diplomatiques cordiales après des années de prétendu froid.

Voltaire n’était probablement pas le seul responsable de ce réchauffement diplomatique, puisqu’on pouvait relever que, dans le même temps, le même président Sarkozy s’était également adjoint les services d’un ancien ambassadeur de France à Damas, Bernard Bajolet, pour le nommer rien de moins que coordonateur national du renseignement.

Cette nomination de Bernard Bajolet – et l’institution du poste de coordonnateur du renseignement – mérite une petite parenthèse : il s’est agi de rien de moins que d’un coup d’État. Les services de renseignements dépendaient officiellement jusque-là… du premier ministre. Celui-ci chapotait ceux-là par l’entremise du Secrétariat général de la défense nationale, le SGDN, un organisme composé de représentants des divers services et ministères, sous l’autorité de Matignon. Une fonction de coordination du renseignement avait déjà été instituée préalablement, du temps de Lionel Jospin, mais toujours sous l’autorité du premier ministre – fonction remplie par un autre représentant des services « arabes » français, le général Philippe Rondot, devenu fameux pour d’autres motifs entretemps [l’affaire Clearstream]. En créant la fonction de coordonnateur national du renseignement, et en la domiciliant à l’Élysée, Nicolas Sarkozy a procédé à un véritable déplacement du centre névralgique du pouvoir que sont les services de renseignements. Si, en tant que chef des armées et responsable de la politique étrangère, le Président de la République a toujours bénéficié d’une autorité certaine sur ces services, il devait néanmoins toujours composer avec le premier ministre, représentant le Parlement. Désormais, non.

On peut relever au passage que les révoltes arabes auront eu la peau de Bajolet, puisqu’en février 2011, celui-ci était remercié. Et il a été remplacé par Ange Mancini. Avant de couvrir les trafics d’or en tant que Préfet de Guyane, celui-ci s’était surtout distingué, en 1995, pour sa participation à l’affaire Human Bomb, la très scandaleuse exécution d’un preneur d’otages dans une maternelle de Neuilly, tué dans son sommeil par les hommes du RAID, sous la direction du maire de Neuilly et porte-parole du gouvernement d’alors, un certain Nicolas Sarkozy. Il s’agit du crime fondateur du sarkozysme : tous les hommes qui ont participé à cette opération dégoûtante constituent le staff actuel du Président de la République. Il n’est pas sûr par contre que Mancini ait la moindre qualification pour remplir les fonctions a priori très complexes de coordonnateur national du renseignement…

Mais gageons que Sarkozy lui-même méconnait ce dont il parle. Autant il entend les mécanismes d’autorité, et fait le nécessaire pour être obéi par des gens éventuellement stupides mais dociles, autant il ne sait pas lui-même ce dont il s’agit, et croit que la politique mondiale se gère comme une opération coup de poing de l’antigang…

Lorsque Meyssan se déplacera ensuite encore plus loin, à Alma Ata, auprès d’un autre dictateur que la diplomatie française souhaite garder dans ses petits papiers, il ne faisait que prolonger son travail d’agent de diplomatie parallèle, dont le succès en Syrie, s’est avéré.

En Libye, Voltaire peut toujours faire mine d’incarner une ligne politique divergente de celles des puissances, aujourd’hui formellement engagées dans le soutien au peuple en lutte pour la démocratie, il n’en est pas moins parfaitement en phase avec les véritables positions d’un Alain Juppé – qui ne se sera résigné à cette attitude que parce qu’il n’y avait pas le choix.

On a déjà oublié la « réunion de crise » qui s’est tenue, le 1er mars, à l’Élysée, telle que Le Monde pouvait en rendre compte le lendemain. Quant à une intervention militaire directe en Libye, Alain Juppé, nouvellement ministre des affaires étrangères, formulait alors « une fin de non recevoir » [à l’heure où les mercenaire de Kadhafi menaçaient Bengazi, au risque du bain de sans annoncé]. « Cela pourrait être contreproductif », expliquait-il. Il se moquait à juste titre des américains qui se disaient extrêmement interventionnistes à ce moment là, mais ne faisaient rien d’autre que « bouger leurs bateaux ». Selon le chef de la diplomatie française, il n’y avait pas lieu à une intervention au-delà d’une simple « démonstration de force ». En tout état de cause, pour Juppé, « une résolution des Nations unies » était « indispensable avant toute entrée en jeu de moyens militaires »… Le 26 février pourtant, quelques jours plus tôt, le Conseil de sécurité de l’Onu avait bien déjà prononcé une résolution « sous le chapitre VII de la charte des Nations unies », autorisant l’emploi de la force…

Faut-il rappeler cet autre ministre chargé de la diplomatie au gouvernement Fillon, un ministre dont on parle moins ces temps-ci, je veux parler de Patrick Ollier, le ministre des affaires européennes, maintenu même après que sa compagne, Michèle Alliot-Marie ait été congédiée pour s’être un peu trop faite remarquer dans le soutien inconditionnel aux dictateurs, qu’elle affichait « sans complexes ». Président du groupe d’amitié franco-libyen au Parlement, Ollier était encore l’invité de Kadhafi pour Noël dernier, juste à la veille de l’explosion révolutionnaire.

De même que le nouveau Voltaire aura scotché aux déclarations du dictateur libyen, en Syrie, son discours est un décalque du discours officiel. Ainsi, il se félicite de ce qu’Assad aura accordé la levée de l’état d’urgence qui sévissait dans ce pays depuis un bon quart de siècle… La belle affaire : jamais l’armée n’aura été aussi présente dans les rues pour tenter d’imposer que le peuple se tienne tranquille. Il aurait de même autorisé les manifestations pacifiques… Les manifestants qui sont morts par centaines de la gestion « pacifique » du maintien de l’ordre auront peu eu l’occasion d’apprécier les conditions de cette « liberté » nouvelle.

Un « débat national sur les partis et les médias va commencer dans le but d’instaurer le multipartisme », nous dit Voltaire. C’est qu’il connaît y compris l’avenir. L’incarcération des leaders de l’opposition, la torture massive d’opposants, et le massacre systématique de manifestants ne sont pas vraiment la meilleure façon d’engager un tel débat – mais ce type de nuances échappent à Voltaire qui regarde les choses de plus haut…

« Des figures de l’opposition ont accueilli favorablement toutes ces mesures », ajoute Voltaire, « contrairement à celles qui veulent plonger le pays dans le chaos conformément à des agendas qui n’ont rien à voir avec la réforme et visent à détruire les constantes nationales directement liées au conflit israélo-arabe ». Ah, voilà les grands mots lâchés. Ainsi, il ne s’agirait pas du tout d’un problème de démocratie interne. Le fait que Bachir el Assad ait hérité de son père qui a maintenu le pouvoir avec une main de fer pendant des décennies, et qu’il n’ait lui-même pas changé la donne d’un poil depuis des années maintenant, ne serait pas le vrai motif de l’insurrection du peuple de Syrie. Non : celle-ci serait le fait de politiciens « qui veulent plonger le pays dans le chaos ». De drôles de cocos, ceux-là, qui veulent tant de mal à leur propre pays… Et pourquoi tant de perversion ? C’est parce qu’ils « visent à détruire les constantes nationales » syriennes « directement liées au conflit israélo-arabe ».

Ainsi, le voilà le petit secret : les peuples de Syrie ou de Libye qui se soulèvent contre leurs dictateurs auraient le grand tort de déranger des « constantes nationales » auxquelles nos “géopoliticiens” de Seine Saint-Denis sont habitués. L’obsession anti-israélienne et anti-américaine serait intéressante, presque légitime – tant il est vrai que les stratégies américaines ou israéliennes sont questionnables –, si elle ne procédait pas systématiquement par l’occultation des autres acteurs « géopolitiques », à commencer par la diplomatie française à laquelle cette petite association née à l’extrême-gauche s’est trouvée totalement intégrée depuis bien des années.

Ce qui est amusant dans ce cas particulier, c’est que le souci pro-palestinien rejoint les inquiétudes des faucons israéliens, eux aussi très satisfaits des « constantes » régionales, telle la très stable dictature syrienne, et très préoccupés de voir des élans populaires emporter ces dictatures au risque que de « nouvelles constantes » puissent apparaître qui dissolvent ce conflit et son horrible bain confessionnel auquel ils sont si attachés.

Des « preuves irréfutables » assoient la thèse de Meyssan : l’opposition ne serait qu’un conglomérat de forces dans lequel « le mélange d’activistes gauchistes ou libéraux ne joue qu’un rôle secondaire ». On relèvera au passage le mépris des « activistes gauchistes » qu’on peut entendre là, plutôt amusant de la part d’un supposé… activiste gauchiste. Notons aussi que « gauchistes ou libéraux », c’est ainsi qu’on appelle les démocrates chez ces néo-fascistes.

Curieusement, alors que la mort de Ben Laden est présentée comme devant être au bénéfice de l’incorporation officielle des troupes d’Al-Quaeda en Libye et en Syrie, lorsqu’il s’agit de rentrer dans le détail de l’analyse de ce dernier pays, c’est plutôt aux Frères musulmans que Voltaire prête d’être les grands manipulateurs de cette révolution qui serait, en fait, pro-israélienne… On ne soupçonnait jusque-là ni les sympathisants éventuels d’Ousama Ben Laden, ni les Frères musulmans, de sympathies pro-israéliennes – mais peut-être aura-t-on mal mesuré les tentacules du « lobby juif » ?

Bien pire encore : des armes sont introduites en Syrie pour alimenter cette opposition destinée à briser « l’axe de la résistance ». Regrettons un instant que Voltaire, à l’origine une association anti-fasciste, à laquelle j’ai longtemps participé pour cette qualité – par exemple lorsqu’il s’agissait de dénoncer le service d’ordre du Front national, le défunt DPS, qui n’aura pas survécu à cette dénonciation, efficace en son temps –, n’hésite pas à recourir y compris à la terminologie fasciste traditionnelle, revendiquant « l’Axe » avec des trémolos où l’on ne peut s’empêcher d’entendre une curieuse nostalgie. Contre cet « axe » supposé vertueux, il y aurait des « cellules terroristes qui infiltrent les rangs des manifestants ». Leur « détermination à utiliser la violence », « même lorsque les forces de l’ordre ont des instructions précises de ne pas tirer sur les manifestants », « sont autant d’appels à des représailles sanglantes ». Et c’est ainsi qu’il y aura « des victimes des deux cotés », « pour que le sang n’arrête pas de couler ».

Mais c’est qu’ils sont vraiment méchants, ceux-là… Contre ces gentils militaires qui « ont des instructions précises de ne pas tirer sur les manifestants »

La preuve principale de ce complot pro-israélien contre « l’axe de la résistance » étant la « gigantesque machine de propagande arabe et internationale, parfaitement synchronisée », « mise à contribution par des États, des partis politiques, des associations et des sociétés commerciales », « ce qui prouve que nous sommes devant un plan orchestré ».

Si c’est pas monstrueux…

Heureusement, grâce à Voltaire, aux services français et à la barbarie de l’État dont Bachir el Assad a hérité de son père, une autre issue est possible : Assad pourrait sortir de l’épreuve « vainqueur », nous explique Voltaire… « Il aura en même temps modernisé, revitalisé et rajeuni la vie politique en Syrie. » Rien que ça. « Et débarrassé le système syrien de ses impuretés, comme la corruption et la bureaucratie. » Si c’est pas beau. Mais, mieux encore : « Il aura sauvegardé l’indépendance politique de son pays, l’aura confirmé comme acteur essentiel dans la région », et « renforcé l’axe de la résistance » !

C’est qu’il s’agirait, pour Meyssan, « d’instaurer un système régional duquel serait exclu Israël qui est visé ». Du peuple syrien, comme du peuple libyen, on n’a que faire dans cette officine antisémite française. « La poursuite des réformes », n’a pour objectif que d’« isoler les forces déstabilisatrices appuyées et financées par l’étranger », et de renforcer « l’immunité nationale syrienne », pour permettre « l’émergence d’une Syrie forte, indépendante, démocratique et », surtout, « résistante ».

Le nouveau Voltaire est un lieu géométrique où se croisent nombre d’influences. Avec la modestie qui le caractérise, il donne la parole, sur la Syrie, à quelqu’un qui connaît bien mieux la situation que nous, pour y résider depuis de nombreuses années, une religieuse carmélite, Mère Agnès-Mariam de la Croix. Sa « communauté monastique » se consacre « à la réhabilitation d’un monastère du VIe siècle tombé en ruine » et « au témoignage et à l’unité de l’Église d’Antioche », fonctions assurément respectables. On apprend en fait plus bas que mère Agnès-Mariam est rien de moins que fondatrice de l’Ordre de l’Unité d’Antioche… Fondatrice d’Ordre, ce n’est pas rien au palmarès de la chrétienté.

On apprend par ailleurs que cet ordre est la résurgence d’un ordre datant du Ier siècle – des origines mêmes du christianisme, de quand le mot « chrétien » fut inventé… Plus encore, l’ordre « unitaire » d’Antioche est spécialisé en « œcuménisme », ayant intégré des représentants de toutes les chapelles chrétiennes présentes en Syrie – et même un druze. Or, il faut savoir que l’œcuménisme est la forme la plus haute des ambitions du Vatican : c’est par ce chemin qu’il prétend atteindre à la « catholicité » intégrale, c’est-à-dire au contrôle universel des consciences, en les fédérant toutes.

Notre carmélite nous explique tout d’abord que « la politique n’est pas un domaine où [elle s’]aventure ». Faut-il comprendre que c’est à titre exceptionnel qu’elle « s’aventure » ici dans de si longues digressions ultra-politiques ? « Ce qui m’intéresse c’est le salut final de l’homme », dit-elle. « Cet angle de vue aide à juger de la politique. » En fait, ainsi qu’on peut le constater au fil des nombreuses pages de ce « témoignage », Mère Agnès-Mariam fait de la politique pure, et nous permet de mesurer l’identité de la mystique la plus échevelée avec la passion politique la plus déterminée.

Diablement moderne, du fond de son couvent du VIe siècle, la supérieure carmélite avoue s’être « documentée sur le web », et particulièrement en consultant des sites « en “marge” des réseaux d’informations officiels ». Comme vous et moi. Plus que moderne, la voilà dénonçant « la langue de bois » ou, bien mieux, « le lissage sémantique pour parvenir à des fins occultes »… Oh, oh. Mais n’est-ce pas plus beau que du Voltaire ? On comprend qu’une telle collaboratrice ait été acceptée sans rechigner. Ou bien n’aurait-on pas trace ici, carrément, d’une pensée en amont de celle du nouveau Réseau Voltaire ? Relevons en tout cas que jamais son programme n’aura été aussi bien défini.

Mais, ce Réseau Voltaire auquel j’ai participé douze ans, ne se distinguait-il pas pour son anti-cléricalisme ?

Aurait-on là une indication de ce qu’il s’agissait d’un faux anti-cléricalisme, comme d’un anti-fascisme également de façade, pour une opération d’infiltration des milieux anti-fascistes et anti-cléricaux ?

C’est qu’il s’agit, nous explique Mère Agnès-Mariam de la Croix, de rien de moins que « de lire les signes des temps, ce que le Seigneur, Maître de l’histoire, est en train de travailler »… Le Christ, « maître de l’Histoire »… Voilà un concept théologique dont on n’avait pas encore eu l’occasion d’entendre parler, mais qui est si évocateur… Notre carmélite cite ses sources : « (cf. Jean 5,17) ». C’est « au sens johannique » qu’elle parle – pour qui ne l’aurait pas compris… L’évangile de Saint-Jean, l’évangile apocalyptique, le plus politique des évangiles – celui qui prétendait fixer le programme pour les deux mille ans à venir, et au-delà, celui qui promettait génocides et catastrophes écologiques, auquel on doit Auschwitz comme le nucléaire.

« Il est important aussi de juger de la situation avec un œil spirituel pour pouvoir s’engager dans la réalité des faits d’après notre responsabilité de témoins du Christ », conclut-elle avant de passer à l’examen des « faits ».

C’est tellement beau, la prose de notre carmélite, qu’on voudrait la citer quasiment en entier au risque d’étendre cet article au-delà de toute dimension raisonnable. Car elle écrit long en plus. « Les manifestations qui ont commencé en Égypte pour atteindre le Yémen, le Bahrain, la Jordanie, la Libye et la Syrie, sans oublier l’Arabie Séoudite, sont acclamées et favorisées dans les médias mondiaux comme des mouvements légitimes et spontanés et mêmes charismatiques et inspirés. » Mais pourquoi a-t-elle donc oublié la Tunisie ? Serait-ce parce qu’il s’agit de la seule véritable révolution qui se soit produite pour le moment dans cette longue série de tentatives – et que celle-ci, pour le coup, serait vraiment gênante pour les services de propagande franco-vaticanesques ?

« On nous annonce avec fracas qu’un enfant vient de naître des cendres de l’arabisme moribond, il s’appelle révolution », nous explique-t-elle de sa prose si pleine d’ironie. Les détails arrivent : « Avec l’Amérique pour parturiente, et pour marraines la Ligue Arabe et les Nations-Unies, présidées par la France et l’Angleterre, le nouveau-né a été déclaré enfant légitime de la communauté internationale alignée. »

Entendez-vous ici la colère contre-révolutionnaire, intacte depuis la guerre des Chouans et Joseph de Maistre ? « Son père est l’antinationalisme arabe et sa mère la liberté. » La liberté, beurk. Le nationalisme, par contre, le nationalisme arabe en particulier, en voilà un que l’on a choyé depuis longtemps dans les services français, de même que la diplomatie national-socialiste allemande pouvait l’adorer en son temps – et qu’on l’adore encore dans les services franco-vaticanesques, ainsi qu’on peut le voir ici.

Mais pourquoi donc les soulèvements révolutionnaires du monde arabe seraient-ils « anti-nationalistes » ? C’est que la thématique « nationaliste » y semble en effet quasi absente – au bénéfice de la liberté et de la démocratie. Pour changer. Est-ce à dire que tunisiens ou libyens seraient « antinationalistes » ? Certes non. Au contraire, pourrait-on même ajouter : des peuples libres avec des institutions démocratiques font des nations plus belles et plus « fortes » que des peuples asservis et misérables. Mais pas pour Voltaire ou le Vatican : ceux-ci sont amis du nationalisme arabe, exactement comme les nazis d’hier, seulement dans la mesure où ils peuvent espérer instrumentaliser ce « nationalisme » dans le contexte de leur stratégie de domination. Il n’est d’ailleurs pas exclu que la seule chose qui les intéresse vraiment dans ce qu’ils appellent « nationalisme arabe », c’est ce qu’ils y voient de composantes antisémites.

Pour le reste, les impérialistes chrétiens français ne voient en fait aucun intérêt à une réelle indépendance des peuples, pas plus que le colonel Lawrence quand il prétendait diriger la révolte arabe contre l’empire ottoman à seule fin d’installer la domination franco-britannique sur le Moyen-Orient. On dit que ce dernier aurait eu des remords d’avoir aussi cyniquement entrainé ses amis arabes dans un piège colonial. La vérité est que Lawrence regrettait surtout que les nécessités diplomatiques de la première guerre mondiale aient obligé à partager le gâteau, in fine, avec les français, leur laissant la Syrie et le Liban, cette Syrie à laquelle les services français prêtent encore tant d’intérêt aujourd’hui, comme on voit ici.

« Attendrie par [la] naissance [de ce « nouveau né » qui s’appelle « révolution »] la communauté internationale s’engage à le protéger contre tout mal, même au prix d’une ingérence qui sera, toujours dans son cas, strictement humanitaire. » Entendez-vous la moquerie, perfide, contre le « droit d’ingérence humanitaire » qu’on a osé invoquer pour empêcher Kadhafi de massacrer son peuple ?

Il n’est pas sûr qu’on comprenne tout ensuite : « Vraie sosie du Christ coranique [?] l’arabisme mondialisé est un enfant-prodige qui parle dès son berceau la nouvelle langue planétaire. » « Il est le signe de la toute-puissante providence du sacro-saint monde virtuel qui brasse les idées des hommes comme le chef de cuisine mélange sa sauce au goût du jour. » Il est bien possible que ce « Christ coranique » renvoie à quelque concept théologique, que nous autres, pauvres ignorants même pas éduqués au catéchisme, auront le plus grand mal à saisir. Pour le reste, on croit comprendre à peu près de quoi veut parler la Mère supérieure de l’ordre d’Antioche.

Si on avait compris jusque-là, il faudrait encore plus s’accrocher pour suivre la prose inspirée de notre nonne : « Nourrices consciencieuses du nouveau-né, encore aux tétines dans les aréopages du net, les chaînes satellitaires, viennent, à grand renfort de câlins, en aide à son isolement affectif. Elles le bercent de nouvelles cantilènes où il apprend qu’en vertu de la nouvelle paternité internationale il n’est pas orphelin mais seulement libéré de sa mère-vampire. » On en frissonnerait. N’est-ce pas criant de vérité ? L’isolement affectif, tout-un-chacun ne le ressent-il pas ? Quant aux « mères-vampires », qui n’aura eu l’impression d’en connaître ? Appliqués au politique, ces concepts prennent une résonance si particulière qu’on voudrait aussitôt se soumettre à la règle d’un ordre où la liberté de pensée peut sembler si totale…

Mère Agnès-Mariam conclut : « Voilà qu’autour de son berceau une nouvelle arabophonie voit le jour en un phénomène médiatique nouveau qu’on n’a pas eu le temps de voir venir et qui s’impose. On zappe à longueur de journée et c’est le même discours, habilement basé sur les dogmes de la nouvelle religion mondiale. »

Il n’est pas exclu qu’il y ait dans les méthodes des religieux comme dans celle des énarques ou des polytechniciens, l’art de meubler du discours avec des non-sens qu’il importe simplement d’enchaîner avec aplomb pour avoir l’air de dire quelque chose. Cela tiendrait en somme de la paraphrase poétique posant à l’analyse politique. Simple technique tendant à aménager le vertige de l’auditeur ou du lecteur, propice à lui assener son point de vue au terme de ces insidieux détours destinée à mettre une ambiance, comme un fond musical.

Relevons simplement le sans-gêne avec lequel notre mère-supérieure use de la métaphore religieuse, se moque en somme de la crédulité de ses contemporains, et dénonce même comme étant des ressorts pervers à l’œuvre dans le phénomène révolutionnaire ce qui fait l’ordinaire de l’escroquerie religieuse. Transposant ses propos à la banale pratique du christianisme, on aurait là une magnifique tirade athéiste… Mais admirons ici surtout l’art du discours, tel que l’église le développe depuis tant de siècles que mère Agnès-Mariam de la Croix le maîtrise mieux qu’un enfant ne fait du vélo.

« Ce qui nous pose problème n’est pas le phénomène des manifestations contre les régimes de notre région », non… « mais le timing, et l’accompagnement tendancieux qui est réservé à ces dernières de la part des chaînes satellitaires », « en coordination parfaite avec certains gouvernements ». Les « gouvernements » ici dénoncés, ne sont jamais désignés, comme on pourra voir tout-au-long de ce texte.

« Elles étaient préparées pour l’année, le jour et l’heure. » Merveilleuse paranoïa de celui qui est habitué à régler ses spectacles ainsi, en vertu de calendriers mystiques, sur la base de son organisation mondiale qui lui permet en effet de « comploter » ce genre de mises en scène – et qui projette que, forcément, tout le monde fait comme lui… Mais non, mère Agnès, calmez-vous un instant : personne n’attendait la révolution tunisienne – et d’ailleurs elle aura tellement peu fait plaisir, celle-là, totalement incontrôlée, que vous préférez vous-même l’oublier de votre énumération…

Soyons charitable : il est normal que vous soyez inattentive à tous les détails de cette actualité surabondante. Entièrement dévouée au Christ, vous ne vous intéressez pas aux choses de ce bas-monde… « Tant que l’information ne nous concernait pas, nous ingurgitions passivement les nouvelles », nous expliquez-vous. C’est lorsque les « événements » ont déferlé en Syrie que vous avez commencé, « petit à petit », à vous rendre compte que ces nouvelles sont « savamment orchestrées » en particulier par les chaînes de télévision sur satellite – Al Jazira, Al Arabiyah, Al Hurra, CNN, la BBC et France 24 –, en « harmonie idéologique » avec Facebook, Tweeter, « Utube » (sic), et « la presse écrite en ligne ».

« Ces chaînes n’informent pas elles cherchent à infléchir le cours des évènements », et ce « par des moyens virtuels perfectionnés », nous explique mère Agnès-Mariam. « Ce faisant elles représentent un totalitarisme d’un type nouveau qui manipule l’opinion publique »… Délicieuse, église catholique… Voilà deux mille ans qu’elle prétend incarner l’universel, et qu’elle bourre le mou de tous ses adeptes, sermon après sermon, homélie après homélie, de bulle papale en bulle papale… Il n’y a pas longtemps encore, celles-ci revendiquaient même « l’infaillibilité ». Des fresques de Giotto aux oratorios de Bach, les moyens de sa propagande auront été infinis, et elle aura colonisé jusqu’aux racines de la culture. Elle aura conservé rien de moins que le monopole de l’instruction, du berceau à l’université, pendant tant de siècles qu’elle en détient encore une bonne part. De l’Osservatore romano à La Croix, on ne compte pas les médias qui se revendiquent d’elle directement, et ceux sur lesquelles sont influence est extrêmement lourde sont parmi les principaux groupes de communication du monde, pas seulement en France ou en Amérique latine, mais en Belgique, aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne comme aux Philippines.

Totalitaire, l’église ? Bien sûr. C’est elle-même qui a inventé le concept, d’une société entièrement tournée vers une seule idée, ne lisant qu’un seul livre, et n’ayant qu’une seule activité : œuvrer – dans « l’Unité » – pour la gloire de Dieu et du Christ miséricordieux… Les messes commencent dès l’aube, et se répètent cinq fois par jour, pour se terminer dans la nuit. Les chapelets s’égrainent sans fin, et même lorsqu’il dort le chrétien est hanté par le remord. Tout le jour, il porte ses fautes, et jusqu’à la mort, quoi qu’il fasse, il ne pourra échapper ni un instant au péché originel. Le seul chemin de « libération » qui lui est proposé est la soumission absolue au prêtre et à ses élucubrations.

Tous les « totalitarismes » modernes sont nés sur ce modèle médiéval fixé dans l’espace de la chrétienté. Mais voilà notre mère supérieure qui s’insurge, parce que, dans cet âge où les églises se vident même en Syrie, certaines de ses ouailles n’écoutent plus les « paroles d’Évangile » qui tombent de la chaire le dimanche, et ce, scandale des scandales, même pas au bénéfice d’une autre autorité, non : c’est par la grâce des messages échangés sur Twitter que, de Tunisie en Espagne, en passant par le Yémen, l’Egypte ou la Syrie, ces peuples se soulèvent et ne veulent plus entendre aucune autre autorité que celle de leur raison !

Pour les flics français comme pour les gardiens du dogme catholique, ces choses sont, pour sûr, insupportables.

« Les données médiatiques sont soumises à un subtil filtrage qui fausse leur sens », explique mère Agnès-Mariam, véritable experte en médiologie contemporaine. « On les traite d’une manière sélective pour aboutir à une image donnée de la situation et, ce qui est pire, l’orienter insidieusement dans un sens voulu. » N’aura-t-elle jamais remarqué que tout discours consiste à “filtrer” des « données », les traiter « d’une manière sélective », afin de donner « une image » de « la situation » ? Son propre article n’est-il pas une sélection d’informations visant à « orienter insidieusement » la compréhension de ses lecteurs « dans le sens voulu » ? Comme tout le travail de Voltaire, d’ailleurs.

De quoi se plaint-elle, mère Agnès-Mariam ? C’est qu’il y aurait « une nouvelle “source” de renseignements » : « les messages MMS, multimédia, envoyés clandestinement à partir de téléphones portables ». Ça pour sûr, c’est le pire : l’information citoyenne, sans aucun contrôle, que chacun peut recueillir, librement, quasi gratuitement, et la rediffuser à loisir sans que nul ne puisse y faire obstacle. Plus un coup de matraque qu’on ne puisse enregistrer et donner à la vue de tous. En direct, même, depuis plusieurs jours, quel que soit le silence des médias institutionnels, on peut assister au rassemblement de la Puerta del Sol, 24 heures sur 24, sur Ustream, un riverain ayant eut l’idée de mettre une webcam sur son balcon…

Ainsi que notre mère supérieure le relève, « ces messages téléphoniques sont souvent l’unique source d’information visuelle ou sonore pour retransmettre ce qui se passe dans tel ou tel pays ». Quel mal y aurait-il là ? Mère Agnès-Mariam va nous l’expliquer : « Nos jeunes ont été sollicités, par des SMS ou par des mails, à envoyer ces documents aux chaînes satellitaires avec, en contrepartie, la promesse d’une rémunération financière. » Oh, les vilains. Et on ne s’en était même pas avisé. Heureusement que notre religieuse, fine observatrice, s’aperçoit de tout. Il y aurait là, en plus, du sale argent. Chassez-moi ces marchands du temple ! « Par appât du gain et parce qu’il y a preneur, tout et n’importe quoi est offert sur ce marché dérisoire de l’information », conclut-elle, clouant d’une estocade son impitoyable dénonciation des systèmes d’informations qui ont permis de soulever trente-six peuples en quelques mois.

Mère Agnès-Mariam sait de quoi elle parle : c’est « un de [ses] contremaîtres » qui lui a montré un vidéo-clip « réalisé par des jeunes syriens pour illustrer une chanson arabe ». « On y voit une bande de jeunes habillés de noir circulant armés dans des voitures décapotables comme des gardes de sécurité. » Imaginez le scandale : « cette même vidéo a été montrée sur la chaîne Al Jazira comme étant la preuve de l’arrogance des services secrets syriens ! » Curieuse confusion. Mais, à propos, si ces jeunes mimaient des services de sécurité – ne serait-ce parce que ceux-ci se comportent en effet avec une certaine « arrogance » ? Ou bien s’agit-il vraiment d’une pure œuvre de fiction issue des cerveaux fiévreux de jeunes gens en proie à l’ennui ? Réjouissons-nous en tout cas d’apprendre qu’en pleine révolution, des « jeunes syriens » aient le loisir de se consacrer à faire des vidéo-clips musicaux…

Mère Agnès-Mariam connaît d’autres anecdotes, comme l’interview de ce colonel victime d’un guet-apens où seraient morts huit soldats et un officier. « À qui voulait l’entendre le Colonel ‘Uday a affirmé qu’ils n’avaient pas été tués par l’armée mais dans un guet-apens d’inconnus, on lui a fait dire le contraire. » En voilà une distorsion, en effet. Mais, ainsi qu’on va le voir plus loin, notre religieuse, comme Thierry Meyssan, veut nous faire croire qu’il y aurait une opposition armée en Syrie. L’armée syrienne ne contrôlerait pas son territoire. Des « inconnus » pourraient allègrement liquider des bataillons entiers de soldats et s’évaporer ensuite dans la nature sans qu’on n’en sache rien… C’est possible, bien sûr, mais tout sauf plausible. Sait-on que la Syrie est le pays au monde qui consacre la plus grande part de sa richesse à l’armée ? Près de la moitié de son PNB – 43%. Il s’agit tout bonnement de l’État le plus militarisé au monde. Et c’est dans ce pays quadrillé, surquadrillé, super-fliqué, surfliqué, qu’on voudrait nous faire croire que se baladent tranquillement des commandos qui repartent en sifflotant après avoir liquidé soldats et colonel comme qui jouerait aux dominos…

S’est-elle avisée, mère Agnès-Mariam, que le Colonel Uday aurait eu le plus grand mal à dénoncer publiquement une bavure militaire – sauf s’il était suicidaire ? Peut-elle concevoir que les journalistes auront fait l’économie de présenter son communiqué en langue de bois, simplement pour permettre au public de comprendre la nature de l’incident relaté – évitant de présenter la très peu vraisemblable version officielle ?

Mais l’affaire se corse lorsqu’on aborde la question des fameux « snipers » déjà évoqués par Thierry Meyssan, et décrits comme des commandos infiltrés, stipendiés par diverses puissances, dont l’objectif serait de servir l’intérêt d’Israël à affaiblir la dictature de Bachir el Assad, réputé comme un des plus intransigeants opposants de l’État sioniste, avec l’Iran. Ainsi, nous explique mère Agnès-Mariam, il s’agirait de « mercenaires » qui abattent « cyniquement » « ces pauvres soldats » dont « les médias s’évertuent à faire des bourreaux » ! Elle en donne pour preuve l’interview d’un soldat peu coopératif face à un intervieweur qui lui demande comment il peut oser tirer sur ses coreligionnaires musulmans… La question indique indéniablement un parti pris du « journaliste », qui se sent partie prenante au point où il demande : « Pourquoi tiriez-vous sur nous, musulmans ? » Mère Agnès-Mariam aurait du mal à comprendre ce genre de point de vue, et voit là un odieux journaliste en défense de « cyniques mercenaires » s’acharnant sur un « pauvre soldat ». Admettons qu’il puisse s’agir ici d’une question de point de vue…

C’est qu’elle ose se mettre en colère, notre religieuse : « Il faudrait vraiment se désintoxiquer de la désinformation concertée de ces mega medias », dit-elle. En guise de « méga média », ce qu’elle commente, c’est un clip diffusé sur Youtube après avoir été enregistré avec les moyens du bord par des manifestants qui tentent de rendre compte de la répression sauvage dont ils sont l’objet. « Quel zèle haineux a soudainement envahi leurs comités de rédaction pour qu’ils puissent à ce point mentir dans l’agencement de l’image et du son ? » conclut-elle sans même voir que sa propre haine de la liberté l’étouffe et que ces « comités de rédaction » improvisés sous la mitraille dans la rue sont l’honneur du journalisme et de ce qu’on appelle le cyber-journalisme, le journalisme citoyen.

On serait là, selon elle, face à « un totalitarisme de l’opinion qui surpasse en efficacité celle des pires régimes d’antan »… – ceux-là mêmes que l’Église a toujours soutenu, tout comme elle soutient ici le pire régime d’aujourd’hui, celui de Bachir el Assad, capable de tuer des manifestants pacifiques par centaines – le dernier décompte était de 850… –, sans accorder à son peuple qui se soulève héroïquement le bénéfice de la légitimité que les armées tunisiennes ou égyptiennes ont été amenées à reconnaître avant d’en arriver là, parce qu’une armée ne peut pas éternellement tirer sur son peuple, sauf à être si lourdement corrompue qu’elle bénéficie de la manne du pétrole, comme en Libye, ou d’un État qui pille l’essentiel de la richesse de son pays pour elle, comme en Syrie.

« Il est décrété que les peuples arabes doivent se révolter et changer de régime à l’aveuglette et à n’importe quel prix pour exorbitant qu’il soit. » Oui, une révolution se fait « à l’aveuglette », sauf à être complotée par des groupes aux intentions troubles, église, franc maçonnerie, partis fascistes ou bolchéviques. Oui, même la démocratie est un exercice par définition imprévisible. Oui, la liberté peut avoir son prix. Et, bien sûr, personne n’a « décrété que les peuples arabes doivent se révolter et changer de régime ». Ce sont les peuples eux-mêmes qui, par ce très curieux phénomène moléculaire qui s’appelle révolution, se soulèvent aujourd’hui, parce qu’ils en ont assez de la misère que des régimes ineptes leurs imposent depuis trop longtemps sans même leur laisser la liberté de leurs opinions. Si le « prix » est aujourd’hui effectivement « exorbitant » en Syrie, c’est bien à cause de l’ignominie du régime de Bachir el Assad. Et mère Agnès-Mariam, tout comme Thierry Meyssan, feraient bien de se demander dans quelle mesure ce régime n’est pas poussé à cet extrême de barbarie, entre autres… par la faute du soutien intellectuel et diplomatique que l’église catholique et les services français persistent à lui fournir.

« Il est clair qu’on cherche à créer un vide sécuritaire et à affoler l’habitant », ajoute notre religieuse, décidément fine analyste, manifestement très au fait des questions politiques les plus absconses. Or, l’habitant qui s’affole, il semble bien que ce soit elle. Voilà des décennies que la dictature syrienne offre à l’église catholique sa bienveillante protection – et qu’elle est ainsi parvenue à trouver parmi les chrétiens ses rares soutiens dans la population syrienne. Est-ce bien certain qu’une révolution les mettrait en danger, ainsi que cherche à s’en convaincre la fondatrice de l’ordre d’Antioche ? N’aura-t-elle pas remarqué qu’au contraire de ce que serinent les propagandes dictatoriales, en Syrie comme en Libye, les révolutions en cours sont tout sauf confessionnelles ?

On sait parfaitement que si les coptes, chrétiens d’Egypte, connaissent des ennuis depuis quelques temps – et ce avant même que commence la révolution –, c’est du fait des milices de Moubarak. Celui-ci s’amuse à agiter ce danger d’affrontements inter-confessionnels, alors qu’au contraire, les révolutionnaires ont manifesté leur volonté expresse non seulement de dépasser ces clivages ineptes, mais de faire évoluer la société dans le sens d’une plus grande liberté de ce point de vue, en particulier pour les femmes. En Syrie aussi, on a vu des manifestations de femmes. On n’aura par contre vu nulle part de manifestation anti-chrétienne, alors même que cet épouvantail est agité par la propagande du dictateur et de ses alliés, y compris au sein de la hiérarchie de l’église catholique comme on voit ici.

Il ne vient bien sûr pas à l’idée de mère Agnès-Mariam qu’en engageant l’église formellement aux côtés de la dictature et contre le peuple, comme elle le fait dans ce texte un brin trop polémique, elle donne au peuple de bonnes raisons d’en vouloir à cette église qu’il vaudrait peut-être même la peine de faire débarrasser le plancher, quels que soient ses alibis archéologiques. Rappelons ici que depuis plus d’un siècle, en particulier dans la région, les services archéologiques ont le plus souvent servi de couverture aux services secrets, ainsi qu’en témoigne, par exemple, la jeunesse de celui qu’on a appelé Lawrence d’Arabie. Dans le même registre, on peut évoquer la figure de son homologue français, moins connu, mais non moins intéressant pour ce qui nous concerne, Louis Massignon, qui fut peu archéologue, mais non moins grand savant, « arabisant » et intégriste chrétien tout autant qu’il était passionné d’Islam et plus encore amateur de nationalisme arabe comme de mystique – et qui passa sa vie au service des services. Son influence sur la politique arabe française, dont il donna l’essentiel des bases dès les années 20, sera fondamentale au point où l’on ne fait qu’en enregistrer ici les lointaines retombées. [Parlant de rémlniscences historiques, s’il est un autre précédent qu’évoque le parcours actuel de Meyssan dans le monde arabe, c’est plutôt celui de Jacques Benoist-Méchin, grand apôtre de la Collaboration qui, après avoir fait quelques années de prison à la Libération deviendra un agent parallèle de la diplomatie française au Moyen-Orient, où l’on peut supposer que ses convictions antisémites lui ouvraient bien des portes.]

Reconnaissons toutefois aux services de renseignements, même lorsqu’ils sont religieux, d’être bien renseignés… Ainsi, mère Agnès-Mariam évoque « le rôle possible d’agitateurs » « à la solde de Khaddam », ex-vice président aujourd’hui en exil en France. Deux personnes de son entourage auraient été arrêtées alors qu’« ils étaient en train de semer le trouble en distribuant de l’argent et des armes ». Cette action pour le moins trouble, serait en rapport avec celle de « chiens galeux, loyaux de Rifa’t al Assad, oncle mafieux et déchu de Bashar El Assad ». Pour le coup, les informations de notre nonne ne semblent pas complètement fantaisistes, tant qu’elle peut citer des « activistes des droits de l’homme » et des responsables de l’opposition qui auraient dénoncé la chose. C’est en effet troublant. Mais ne faudrait-il pas se demander à qui profiterait une telle agitation ?

Est-il vraiment nécessaire de « distribuer de l’argent » pour susciter la révolte dans une population où l’on est si déterminé à se battre pour sa liberté qu’on accepte de mourir, en grand nombre, depuis de nombreuses semaines maintenant ? Quant à « distribuer des armes », est-ce bien sérieux, encore une fois, dans un État où l’armée représente quasiment la moitié de la réalité ? À qui profiterait ces quelques manœuvres aussitôt éventées, sinon à la dictature ? Est-on bien certain qu’un ancien vice-président, encore au pouvoir il y a quelques années, ou qu’un « oncle mafieux » du président sont de véritables adversaires, et qu’il ne sont pas au contraire en train de jouer à l’adversaire utile, utile pour justifier du maintien de l’ordre sanguinaire de Bachir el Assad ? Croit-on vraiment que ces gens-là pourraient avoir de véritables affinités avec le mouvement démocratique ?

Quand on voit la position des services français telle qu’elle s’exprime à travers ces textes, il est bien possible de concevoir qu’un opposant exilé à Paris qui s’amuserait, à distance, à « armer » des gens en Syrie, ne serait en effet qu’un « chien galeux » de plus au service de la diplomatie souterraine française qu’incarnent ici Thierry Meyssan et mère Agnès-Mariam de la Croix.

Cette dernière est catégorique : « Des mercenaires circulent un peu partout. » Elle peut même témoigner : « Pas plus tard qu’hier un tracteur a été intercepté contenant des armes, il est passé par devant notre monastère sis sur le chemin de contrebande à l’orée du village. » On aurait affaire à des « réseaux occultes qui ces dernières années ont infiltré des jeunes désœuvrés ». Il y aurait « des cellules dormantes » qui « s’équipaient petit à petit pour un scénario de renversement du régime savamment élaboré entre diverses capitales et patronné par certaines grandes puissances et quelques pays arabes ». Rien de moins.

Bachir el Assad serait ainsi nullement confronté à la colère de son peuple qui tente désespérément de sortir de la misère et de l’oppression, mais à un complot « savamment élaboré » où interviennent « diverses capitales » et « certaines grandes puissances » et même « quelques pays arabes ». La voilà soudain bien mystérieuse notre bonne sœur si prête à pourfendre tous ces hypocrites qui s’attaquent à sa dictature bien aimée… Faut-il croire qu’un souci diplomatique retient sa plume ? N’aurait-elle pu en désigner une de « ces capitales » de « grandes puissances » ou « pays arabes » ?

Non. Par contre, elle le répète, on a bien affaire là à des « mercenaires professionnels armés et équipés ». Si elle le dit… Une preuve ? « Le cousin de notre tailleur de pierre allait au restaurant depuis une semaine [?]. Une voiture sans immatriculation passe près de lui et l’abat à bout portant. » Une anecdote qui se passe de commentaire… Une autre ? « Hier à Deir Atiyeh, village cossu à quatre kilomètres du nôtre, un groupe armé a tiré sur le restaurant le plus sélect et a endommagé plusieurs magasins. » Mais ne vient-il pas à l’idée de notre bonne sœur que Bachir aurait tout intérêt à semer la terreur aveuglément – et que ce n’est par contre nullement l’intérêt de l’opposition, fut-elle manipulée et stipendiée de l’étranger ?

Se moquerait-on ici un peu facilement de quelqu’un si fortement en prise dans sa réalité ? « Nos jeunes [chrétiens] de Homs ont poursuivi et attrapé des fauteurs de troubles, qui étaient des étrangers de nationalités irakienne, libanaise ou égyptienne, armés et arborant des téléphones portables type Thuraya (connectés par satellites). » Oh… Mais, faut-il comprendre, à lire notre mère supérieure, que le peuple syrien partout soulevé depuis des semaines et s’exposant à la mitraille des hommes du dictateur, en particulier à Homs, ce serait en fait des irakiens, des libanais ou des égyptiens, venus en goguette en Syrie avec de magnifiques téléphones satellitaires ? Cette hypothèse d’une présence de « mercenaires » dans le soulèvement syrien est lourdement fantaisiste – ce qui n’empêche mère Agnès-Mariam de la soutenir et de la nourrir autant que faire se peut sans prendre en compte une seconde la réalité de la colère du peuple syrien, et son authentique aspiration à la liberté et à la démocratie.

Car la mère-supérieure du monastère de Saint-Jacques le Mutilé, fondatrice de l’Ordre de l’Unité d’Antioche, dispose également de témoignages qui « donnent le frisson », ainsi celui d’une « institutrice », dont elle ne donne que les initiales et dont elle certifie qu’il s’agit d’une personne « digne de foi », « membre de notre paroisse et très proche de notre monastère depuis des années ». C’est dire son impartialité… Celle-ci certifie : « Les manifestants que nous avons vu déferler le jour des Rameaux ne sont pas de Homs. » « Ils nous demandaient comment se diriger dans les rues. Beaucoup sont des gamins qui portent des sortes de pantoufles qu’ils égarent dans la rue. » Voilà des détails criants de vérité, non ? Ça ne s’invente pas. Voilà même des manifestants qui viennent d’on ne sait où – ailleurs –, avec « des sortes de pantoufles », si étrangères qu’on n’en auraient jamais vues de semblables « chez nous ». Et carrément, non contents de faire de longs voyages en pantoufles, ils les « égarent dans la rue »… Mais voilà qui est extrêmement crédible, non ?

Tout d’un coup, il ne s’agit plus tant de « mercenaires professionnels armés et équipés » de « Thuraya » satellitaires. Non, ce serait des « adolescents » et ceux-ci, sûrement mis en confiance par la brave institutrice, à l’heure de perdre leurs pantoufles, « se sont targués devant [elle] de “gagner de l’argent” ». « Ils ont fait état de sommes d’argent qui leur ont été distribuées pour participer à la manifestation. Pour quelques-uns c’était 500 livres syriennes la journée, pour d’autres c’était 1 000 livres syriennes. » En voilà un témoignage éloquent, non ?

Mais l’institutrice ne dispose pas seulement de son propre témoignage. Elle a pu aussi recueillir l’avis de ses « voisins » qu’elle a entendu « se répéter les uns les autres : “D’où viennent ceux-là et pourquoi doivent-ils s’exprimer chez nous à notre place ?” ». Voilà qui est singulièrement parlant, en effet. D’ailleurs, on ne sait trop comment elle aura pu assister à de tels dialogues, car « les gens de Homs avaient peur et se barricadaient chez eux ». Mais peut-être se barricadait-elle avec eux ? Ou bien non, elle, courageusement, allait au contact direct de ces terrifiants manifestants, pour recueillir leurs confidences et jusqu’au détail de leurs émoluments…

Elle en sait plus d’ailleurs sur ces manifestants : ils « étaient mal élevés, des Hardabasht [?] ». Comble du comble : « à 18 h 30 » – là, pour le coup le témoignage est précis, « ils se sont arrêtés à l’église Saint Antoine des grecs-orthodoxes à Bab El Sbah » et ils « ont parlé insolemment avec les Pères Wahib Bitar et Tohmeh Tohmeh qui faisaient les prières des Rameaux ». « Ils les ont interrompu et leur ont intimé l’ordre de se dépêcher pour terminer. » Incroyable. Mais pourquoi donc ces adolescents venus d’ailleurs, mal élevés et stipendiés par on ne sait qui, auraient eu le souci d’abréger la messe du dimanche des Rameaux, qui se tenait tranquillement sinon, alors que les habitants de la ville « avaient peur et se barricadaient chez eux »… ? « Du jamais vu en Syrie où la coexistence islamo-chrétienne est idéale », peut souligner notre institutrice à juste titre.

Mais cette horreur ne s’est pas arrêtée là, pensez-vous : « Les manifestants ont continué leur chemin, cassant des magasins, brûlant des pneus et molestant les passants. Ils proféraient des paroles vulgaires et insultantes. » Et si ce n’était que ça, mais « on a fait état de personnes assassinées » ! Et devinez qui il y avait parmi les victimes de ces adolescents mal élevés ? « Un général. » Si. On n’aura pas son nom, mais on sait que celui-ci « allait dans sa voiture faire des achats ». Pauvre général, qui n’était même pas en train de mitrailler la foule…

On peine à suivre le témoignage de notre vaillante institutrice qui, à ce point, devient un peu plus confus : « On leur a tiré à bout portant puis on les a coupé en morceaux pour causer la plus grande frayeur au public. » Mais de qui et de quoi parle-t-on là ? Dans le mouvement du récit, cela pourrait signifier qu’on a « tiré à bout portant » sur… les manifestants. Mais cela ne semble pas l’objet de ce témoignage pourtant, que de dénoncer les forces de l’ordre qui n’ont pas encore été évoquées d’ailleurs, sauf en la personne de ce malheureux « général » qui allait faire ses courses en voiture… Et voilà que non seulement on leur « tire dessus », « à bout portant », mais qu’on les « coupe en morceaux » ? Il est vrai que les forces de sécurité syriennes sont réputées pour leur sauvagerie, mais on n’avait pas encore entendu de telles horreurs… Notre institutrice peut même expliquer la source de son inspiration : « Le même procédé a été utilisé par les salafistes à Nahr El Bared avec l’armée libanaise, où les soldats eurent les yeux crevés et les membres coupés. »

Et elle peut conclure son « témoignage » : « Durant leurs obsèques tout Homs était bouleversé et acclamait le Président. » Ah… On avait mal compris. Ce n’est pas l’armée qui aurait tiré « à bout portant » sur les manifestants avant de les « couper en morceaux »… Non, bien sûr. Ce sont bien ces horribles manifestants, « mal élevés », qui osaient demander aux prêtres d’abréger leur messe… Mais on peine à comprendre sur qui ils auraient donc « tiré à bout portant », et qui donc seraient ces malheureuses victimes qu’ils auraient « coupées en morceaux » ? Le « général » qui allait faire ses courses en voiture ? Un général « coupé en morceaux », diantre.

Mais non, ce témoignage ne s’arrête pas là. D’abord notre institutrice peut remarquer que « les médias étrangers n’ont donné aucune importance à cet incident ». Incident ? Le mot est un peu faible, non ? Ces médias « attribuent tout à des “coups montés” du régime ». Oh… Vraiment, ces gens-là voient le mal partout. Et surtout s’obstinent à ne pas prendre en compte la criante vérité qu’on vous dénonce ici :

« Le lendemain après-midi les manifestants sont revenus. » Si. Non contents d’avoir perdus leurs pantoufles et découpé un général, voilà nos adolescents venus d’on ne sait où qui auront refait le chemin, avec de nouvelles pantoufles probablement. Entretemps, il semble que nos adolescents mal élevés auraient sensiblement changé de méthode : « Les services d’ordre ont remarqué qu’un immeuble en réfection était infiltré par des snipers. »

« Ils ont entouré l’immeuble pour se saisir des snipers et ont demandé aux forains d’éteindre toute lumière. » Encore un détail criant de vérité, n’est-il pas ? « Quelques-uns des snipers qui cherchaient à fuir ont été touchés par les balles de nos soldats. Ils ont été transportés à l’hôpital militaire. » Notre « institutrice » anonyme peut ajouter là encore un témoignage personnel : « Je connais le médecin en chef de cet hôpital, Dr. Kasser Finar. » Et elle peut nous faire part du « témoignage » de son ami le docteur Finar : « Le soir il était bouleversé en nous racontant que ces snipers étaient des Syriens venus des villages reculés aux confins du désert. » En fait donc, ces mercenaires professionnels, libanais, irakiens ou égyptiens, seraient plutôt des syriens. Mais ce n’est pas ça qui « bouleversait » le docteur Finar, non. Ce qui était si terrible, c’est que ces adolescents-snipers-perdeurs-de-pantoufles-interrupteurs-de-messe-et-découpeurs-de-généraux « étaient drogués au point de ricaner tout le temps et de n’avoir aucune sensation de souffrance ». C’est impressionnant, non ?

Mais ça n’est pas fini : « Hier l’armée a mis la main sur une cache d’arme importante à Homs, dans la mosquée de Mreij à Bab El Sbah. » Aïe. Ces adolescents-snipers venus des « confins du désert » auraient en fait des relais en ville… Et carrément une cache d’armes, qui plus est « importante ». De quoi vraiment s’inquiéter, non ?

« Ce soir les manifestants se sont rassemblés autour de la place de l’horloge qu’ils ont nommée “place de la libération”. » Ces adolescents mal élevés en pantoufles auraient ainsi la curieuse idée de manifester pour une « libération ». La libération des coupeurs en morceaux de victimes tuées à bout portant – avouons que ça n’est pas très exaltant. «  Nous les avons entendus vociférer sans arrêt durant la nuit des slogans effrayants : “Le front de Homs proclame le Jihad, habitants de Homs, au Jihad !”. » Oh, mais c’est terrible, ça. On n’avait pas du tout compris ça, avec tous ces médias qui complotent pour vous faire comprendre tout à l’envers… Ainsi, la révolution syrienne serait fondamentaliste islamiste… et ses manifestants appellent carrément à la guerre sainte tels d’horribles terroristes capables de vous faire sauter des tours jumelles – ou bien aurais-je mal compris ?

« Mais personne de la ville n’a bougé. » Heureusement. Le bon peuple syrien n’est pas comme ça, et seuls des adolescents en pantoufles venus des confins du désert pour interrompre les messes et découper les généraux avant de revenir jouer les snipers, drogués au point de ne sentir aucune douleur et payés 500 ou 1000 livres syriennes par jour, seuls des gens comme ça peuvent manifester pour leur « libération » dans un pays où « la coexistence islamo-chrétienne est idéale » grâce à notre bon Bachir el Assad qui, comme son père qui a régné tant d’années, nous veut seulement du bien et se voit agressé par des adolescents drogués soutenus par les médias étrangers.

« Vers 4 heures du matin nous avons entendu des salves d’armes à feu. » On n’en saura pas plus à ce sujet. C’est normal. À quatre heures du matin, on dort. On ne peut pas être au courant de tout non plus. Mais « le matin quel fut notre soulagement de voir que toute cette foule hirsute avait été dispersée ». Car le pire, il faut bien le dire, c’est que ces gens-là sont « hirsutes » – même pas le crâne rasé… « Aujourd’hui Homs est comme en état de siège. Les forces de sécurité ont interdit les motocyclettes. Personne ne peut rentrer à Homs mais on peut en sortir. » C’est comme ça. « Nous avons tous vu que ces manifestants étaient des occupants à la solde d’une entité extérieure à la Syrie. » Ah… Et laquelle ? Notre institutrice serait aussi pudique que mère Agnès-Mariam à ce propos. C’est probablement qu’elle aussi, elle ne fait pas de politique… « On nous dit que ce sont des salafistes. » « Nous n’avons aucune hésitation à le croire, nous avons vu de nos yeux leurs agissements. » « Ils ne sont pas des nôtres, ils viennent pour un complot occulte, pas pour une réforme constructive. » « Que Dieu nous assiste. »

Peut-être n’apprend-on pas sur les bancs du séminaire à distinguer un récit imaginaire d’un témoignage véridique. Mère Agnès-Mariam se sera laissée abuser par la bonne réputation de cette institutrice « membre d’une paroisse très proche de [son] monastère depuis des années ». Il n’empêche que ça n’est pas beau de mentir. À défaut de l’apprendre à l’église, mère Agnès-Mariam, sa pseudo-institutrice et l’obscène Thierry Meyssan auraient pu apprendre ça de leurs mamans.

Un deuxième témoignage sur les « événements » de Homs, est reproduit par notre analyste dévouée au « maître de l’Histoire ». Il s’agit cette fois d’un « étudiant », désigné, comme notre institutrice, par ses initiales. Celui-ci aura vu « en marge des manifestants », « des voitures 4x4 équipées avec de grosses mitraillettes bien fixées sur l’arrière ». Si. C’est comme ça en Syrie, un des États les plus policés de la terre. Puisqu’on vous le dit. « Un milicien se tenait derrière la mitraillette et tenait la gâchette appuyée pour cribler de balles tous les magasins de la rue commerçante qui va du rond-point au centre-ville. » Carrément. Comme on imagine, « les gens qui circulaient s’aplatirent sur le sol », et « il y eu quelques blessés ». Ce sont « les jeunes du comité populaire » qui sont intervenus. « Avec les forces de l’ordre », quand même… Ils « finirent par tirer sur le véhicule qui dérapa ». Ensuite – notre témoin faisait-il partie du « comité populaire » ? – « nous accourûmes pour maîtriser ses occupants ». Ceux-ci « étaient trois ». « Quel ne fut notre étonnement de voir qu’ils étaient dans un état inexplicable, comme drogués. » Ah, voilà qui explique tout ! La preuve ? « Celui qui actionnait la mitraillette avait été blessé par une balle qui avait laminé son bras en profondeur, mais il riait aux éclats, insensible à la souffrance. » On suppose que ce qui le faisait le plus rire, ce n’est pas tant d’avoir le bras déchiqueté que d’être arrêté par les flics syriens. Ces gens sont si sympathiques. On n’en sait pas plus d’ailleurs car les personnes arrêtées ont été transportées « ailleurs par les forces de l’ordre ». « Ailleurs », sans plus de précisions. De quoi frémir – surtout quand on sait comment la torture est la chose la plus banale dans les geôles syriennes aujourd’hui.

Mère Agnès-Mariam et Thierry Meyssan devraient plus se méfier des témoignages spontanés de militants des pseudo « comités populaires », véritables miliciens sponsorisés généreusement par la police de Bachir el Assad. On comprend qu’une bonne sœur versée dans la contemplation divine ne puisse distinguer une chèvre d’un chameau, mais Thiery Meyssan, plus habitué des grossières réalités politiques de ce bas-monde pourrait comprendre que des manifestants démocrates, qui se font mitrailler par l’armée syrienne tous les jours depuis tant de semaines, ne vont pas manifester avec des 4X4 sur lesquelles ils fixeraient « solidement » de magnifiques mitrailleuses. Si, par extraordinaire, une telle chose était possible, l’auto-mitrailleuse servirait plutôt à tirer sur les forces de l’ordre, et non sur les passants ou les commerces… Par contre, s’il était vrai qu’une telle auto-mitrailleuse circule en marge d’une manifestation démocratique, tirant de façon indiscriminée sur les passants, il y aurait tout lieu de penser que ce sont les forces de l’ordre elles-mêmes qui la sponsorise, pour inciter les gens à se terrer chez eux plutôt qu’à aller manifester. Et il n’y a que dans les ignobles services de propagande franco-vaticanesques qu’une telle histoire peut être reproduite sans honte. Car ces gens-là n’ont décidément aucune pudeur.

Mais, non, nous sommes décidément trop sévères. Que faisons-nous de la bonne foi abusée de ces pauvres débiles ? C’est aussi une possibilité, c’est vrai.

Si notre bonne sœur arrête là la série de ces témoignages écrits, servilement reproduits, elle évoque néanmoins les beaucoup plus nombreux « témoignages » qu’elle aura eut l’occasion de recueillir auprès de ses « amis », en divers quartiers de Damas – où elle enregistre même « un juteux commerce d’armes » – ou Daraa, Suwaida, Lattaquieh, et y compris « le littoral ou Jezzirah ». Sans bien connaître, on a ainsi l’impression d’avoir fait le tour du pays. Et, dit-elle, en tous lieux, « nous relevons plus ou moins le même scénario » : « les gens, jeunes et adultes confondus se rassemblent au sortir des mosquées ou à une autre occasion. Ils s’avancent dans une manifestation pacifique. À l’intérieur de la foule il y a des groupuscules qui commencent à faire monter la tension. Les slogans deviennent plus violents et fanatiques. À un moment donné ces intrus commencent à commettre des actes violents : casser des magasins, brûler des voitures, s’en prendre aux passants ou aux forces de l’ordre. L’ensemble des manifestants n’est pas forcément au courant de ces agressions qui se déroulent à un bout de la file de la manifestation. À un moment donné des snipers embusqués sur les toits ou des gens armés de l’intérieur de la foule, tirent tant sur les forces de l’ordre que sur les manifestants. C’est la débandade. » C’est là qu’on aurait tendance à voir dans ce texte écœurant l’œuvre d’une « bonne foi abusée ». Car quoi, ne voit-elle pas dans la scène qu’elle décrit le scénario le plus banal de ce qu’on appelle classiquement à travers le monde une provocation policière ? N’entend-elle pas, du fond de son couvent relié à internet, que la seule force politique qui a intérêt à provoquer la « débandade » des manifestations oppositionnelles, c’est le régime et sa police parfaitement outillée pour mettre en œuvre ce type de provocation ?

« Les séquences de vidéo sont prises à ce moment-là pour prouver que les forces de l’ordre ont tiré gratuitement sur une foule pacifique », dit-elle, pour preuve de l’horrible conjuration sioniste s’appuyant sur l’Arabie séoudite et on ne quoi encore… À quel moment ? Lorsque l’armée tire sur la foule – on aura compris que cet aspect des choses intéresse si peu Mère Agnès-Mariam qu’elle évite d’en rendre compte. « C’est une évidence pour des observateurs impartiaux qu’il s’agit d’un scénario habilement monté et orchestré par les médias mondiaux à partir de concepts-clés. » Oh, bien sûr, les images mentent parfois. Mais moins que les curés stipendiés par les services néo-nazis français. Le « concept-clé », ici, c’est la mauvaise foi sans limites de flics qui prétendent nous faire avaler n’importe quelles sornettes pour justifier de la plus ignoble répression qu’un peuple ait jamais subi.

« Nous ne cherchons pas à protéger le régime », dit-elle pour finir. Ah bon ? On aurait mal compris. « Nous voulons des réformes », exactement comme le prétend Bachir el Assad depuis le premier jour. Quant à « cette manière manipulatoire qui est loin d’être innocente » et qu’elle prétend dénoncer, notre bonne sœur ferait bien de se regarder dans un miroir.

Mais voilà qu’on en aurait fini avec « la réalité des faits », et qu’il s’agirait de donner une analyse politique de tout ça, en plongeant dans le passé pour comprendre le présent. Belle ambition. Alors qu’a-t-elle compris, notre analyste, des œuvres du Christ, « maître de l’Histoire » ? Bien sûr, elle regrette « le limogeage du méchant Saddam Hussein », en Irak. Là encore un dictateur comme on les aime tant dans les services franco-vaticanesques. Le résultat ? « Nous y voilà ! » s’exclame-t-elle, décidément inconsolable d’assister à ces poussées démocratiques à travers le monde arabe. Ce qu’elle voit, on ne sait où, c’est une « subtile et occulte » – bien sûr – « redistribution démographique ». Celle-ci chercherait « à morceler la géographie en des entités faibles à prédominance confessionnelle, où souvent les chrétiens n’ont pas de place ». Si elle le dit. En tout cas, on comprend là son souci. Mais, il faudrait être un peu plus précis. Car on ne voit nullement en quoi la révolution tunisienne, l’égyptienne, la libyenne, ou même les tentatives yéménites ou barheinies, pas plus que la révolution syrienne, pourraient avoir un quelconque effet de « morcellement géographique », ni même « subtil et occulte ». Ce n’est pas parce qu’on est mère supérieure qu’on a le droit de dire n’importe quoi.

Maintenant, que les chrétiens aient peur de ne pas avoir « de place » dans un monde arabe démocratisé, c’est presque compréhensible. Les minorités craignent les bouleversements politiques. Mais justement, rien ne dit jusque-là qu’il s’agirait de démocratisation « à prédominance confessionnelle ». Bien au contraire, tous les mouvements révolutionnaires de ces derniers mois se sont affirmés laïcs. N’est-ce pas plutôt ça que craint notre mère supérieure ?

On aura compris ici que la fondatrice de l’ordre de l’unité d’Antioche ne s’embarrasse pas trop de la vérité, mais s’occupe beaucoup d’idéologie. Elle nous explique donc la finalité de tout ça : ce serait « afin que se réalise dans toute sa puissance l’hypothèse du choc des civilisations de Samuel Hungtinton ». Oh ! On n’y avait pas pensé ! Mais voilà qui est intéressant. Car je crois bien me souvenir qu’il y a bien des années déjà, quand j’ai quitté le Réseau Voltaire, une des raisons de mon départ était que je ne comprenais pas cette obsession de Thierry Meyssan à toujours vouloir tout ramener à cette théorie du « choc des civilisations » qu’il prétendait critiquer mais qu’en fait il reprenait intégralement à son compte.

Ainsi mère Agnès-Mariam et Thierry Meyssan auraient plus qu’une affinité de circonstance, mais partageraient en profondeur certaines analyses, aussi paradoxales et absurdes soient-elles. Voilà qui est certes très intéressant, surtout s’il s’agit ici d’appuyer l’hypothèse que le Réseau Voltaire n’est pas seulement une branche néo-nazie des services français, mais bien un service intégré du Vatican. Paradoxe des paradoxes. Il faut beaucoup avoir étudié la pensée, très paradoxale en effet, de ces gens-là pour comprendre qu’une telle hypothèse est plus qu’une possibilité à ce stade de similitude des discours, mais une certitude en fait.

Mère Agnès-Mariam poursuit l’analyse, et nous allons tenter d’avoir la patience de la suivre encore, jusqu’au bout de sa connerie insondable. Que voit-elle, aujourd’hui, « derrière le brouhaha des manifestations et le fracas des armes et des slogans pseudo-humanitaires » ? « On assiste à l’émergence réelle », nous dit-elle, « d’un front chiite qui s’oppose à un front sunnite ». Oh, mais voilà encore qu’on n’avait rien compris. Décidément, nous sommes sûrement trop bêtes. Un « front chiite » s’opposerait ainsi à un « front sunnite »… Où ça ? On se souvient de la guerre Iran-Irak, il y a fort longtemps maintenant, énorme guerre, où l’on pouvait en effet avoir l’impression de ce que l’Iran, à majorité effectivement chiite, s’affrontait à l’Irak, à majorité sunnite. Les analystes s’étaient alors gargarisé de cette grille de lecture religieuse. Mais aujourd’hui ? Où est donc son « front chiite » ? Place Tahrir, au Caire ? Ou dans la Kasbah de Tunis ? À moins qu’elle puisse le voir dans les rues de Damas ? Et qui incarne le « chiisme » ? Bachir, l’alaouite ? Ou bien nos amis démocrates et laïcs qui s’en tamponnent allègrement de toutes ces conneries ? Peut-être l’affrontement entre ces deux branches de l’islam nées au VIIe siècle explique-t-il la mobilisation de la jeunesse madrilène depuis une semaine Puerta del Sol ? Baste.

Cette dame serait en train simplement de nous faire perdre notre temps, avec ses bêtises, sornettes à dormir debout, nouvelle « géo-politique » voltairienne, véritable saloperie idéologique de notre temps, tout à fait comparable, sinon identique à la dégoutante théorie d’Huntington sur le prétendu « choc des civilisations ». Il faut comprendre ici que tous ceux qui en parlent en fait y aspirent, et se désolent de voir que les humains puissent s’intéresser à autre chose qu’à leur lecture raciste des relations internationales, seule grille d’analyse valide selon eux – s’inspirant directement à la source de cette pensée, la « géopolitique » de Karl Haussofer, le maître à penser d’Adolf Hitler.

« Pour mettre en place cet ultime scénario on a favorisé d’une manière occulte les mouvements “religieux”, Frères musulmans ou ayatollah », nous dit mère Agnès-Mariam. Ne confondrait-elle pas un peu tout ? Les « ayatollah » sont en effet « chiites ». Les « Frères musulmans », eux, seraient plutôt « sunnites », que l’on sache. Est-ce « l’affrontement » entre ces deux-là que l’« on » vise ? Et, à propos, qui serait ce « on » ? Si les « ayatollah » ont été soutenus, jadis, par une quelconque force « occulte », c’est par la diplomatie et les services français. On se souvient comment l’ayatollah Khomeiny lançait ses diatribes contre le shah d’Iran à partir de Neauphle-le-Château – après avoir été longtemps hébergé par Saddam Hussein. Et c’est dans un avion d’Air France qu’il a pu opérer un retour triomphal en Iran dans la dictature des Pahlavis qui ne s’en est pas remise. Quant à l’ancienneté des Frères musulmans, elle remonte à beaucoup plus loin encore, et on voit mal en quoi l’évocation de ces vieilles lunes expliquerait un « ultime scénario ». Cela fait bien longtemps en effet que tous les intégrismes sont favorisés de façon à la fois « occulte » et spectaculaire, et on n’a pas vraiment le sentiment que ce soit le signe dominant de l’événement contemporain qui, au contraire, en dépit de ces décennies de sponsorisation de la bêtise par tous les pouvoirs, voit un soulèvement général des peuples qui s’inscrivent assez rigoureusement en dehors de ce schéma que notre religieuse prétend voir là.

Il semble d’ailleurs que notre mère supérieure perde un peu le fil de son raisonnement. « Soudainement les grandes puissances sont très soucieuses des Droits de l’Homme dans nos pays. » Cette assertion est bien sans rapport avec la précédente. Est-elle plus fondée ? On aura surtout vu que les dirigeants élus des « grandes puissances », en dépit de leurs intérêts liés avec les dictatures, ne peuvent assumer, face à leurs peuples, de se solidariser avec des massacreurs, et rivalisent de déclaration vertueuses. Il y a là en effet matière à ironiser. Mais encore ?

« N’avaient-elles pas pactisé, mieux collaboré, au grè de leurs intérêts avoués ou occultes, pendant des décennies avec les régimes décriés aujourd’hui ? » s’indigne notre bonne sœur. En effet, son observation est pour une fois indiscutable. Elle, par contre, et le Réseau Voltaire, préfèrent continuer à « pactiser » avec les dictateurs – si on a bien compris. Ce n’est pas forcément mieux.

Voilà que notre nonne se gausse de l’« ingérence “humanitaire” en Libye ». Celle-ci a « déjà fait des dizaines de morts dans la population civile », dénonce-t-elle. Sans blagues. Et les centaines de morts attribués à l’armée syrienne – 850 au dernier comptage, rappelons-le –, qu’en fait-elle ? La polémique sur la légitimité de l’intervention aérienne internationale pour défendre Benghazi est certes intéressante. Mais combien de morts aurait-on pu escompter si les troupes du boucher de Tripoli étaient entrées dans la deuxième ville du pays, capitale de l’insurrection ?

Cette intervention créée « un précédent effrayant », selon elle. « Elle élimine l’État de droit et sape les fondements de l’indépendance des nations, mieux la notion elle-même de nation. » Mais de quel « État de droit » parle-t-on dans des dictatures policières dont les gouvernants sont inamovibles depuis des décennies en dépit du fait qu’ils ruinent leur peuples en plus de les museler avec la plus grande cruauté – particulièrement en Syrie ? La « nation » libyenne est soulevée contre un dictateur inepte et appelle à l’intervention internationale très explicitement. On peut se plaindre d’ailleurs plutôt que celle-ci ait tant tardé, après avoir laissé au dictateur le temps de se ressaisir, et qu’elle se fasse à reculons, permettant que la guerre civile s’installe au lieu d’établir une bonne fois pour toutes un « État de droit » auquel aspirent les démocrates libyens. Mais, on comprend que ces subtilités échappent aux analystes de l’histoire « au sens johannique », ou aux flics français qui regrettent tant le merveilleux marché pour les avions Rafale que Patrick Ollier était en train de conclure en Libye avec son excellent ami Mouammar Kadhafi.

« L’objection humanitaire est bien la motivation de ce droit à l’ingérence. Mais alors pourquoi ne pas en faire bénéficier tous les spoliés de la terre. Pourquoi deux poids, deux mesures ? » note avec bon sens mère Agnès-Mariam. En effet, pourquoi ne pas « intervenir » en Syrie quand on est confronté à un dictateur aussi sourd aux revendications de son peuple ? La question pourrait se poser. Il se trouve qu’elle n’a pas été posée, ni même par l’opposition syrienne. C’est toute la différence. Oh, oui, bien sûr, on rêverait de « brigades internationales » pour la liberté qui iraient, en Syrie et ailleurs, foutre par terre les salopards qui exploitent leurs peuples depuis trop longtemps. Ce n’est, malheureusement, pas si simple. Entre autres parce que ce ne sont pas de simples idées qui s’affrontent, mais des principes avec parfois un peu plus de profondeurs que des « concepts » tels qu’on les enseigne dans les séminaires ou dans d’autres écoles de sciences politiques.

Il y a des questions sérieuses, comme celle de la légitimité. C’est parce que l’opposition libyenne, en quelques jours, a pu conquérir 90% du territoire, qu’à pu s’instituer, à Benghazi, une instance représentative de l’opposition qui a pu en appeler à l’aide internationale légitimement face à l’agression sauvage d’une armée de mercenaires embauchés par le voleur au pouvoir à Tripoli depuis tant de décennies. Rien de comparable en Syrie où l’État militaire s’est beaucoup mieux maintenu. S’il s’agissait simplement de justice, on pourrait dire que c’est « injuste » que Kadhafi soit l’objet d’une réaction plus sévère… pour n’avoir pas investi déraisonnablement dans l’armée, comme Hafiz et Bachir el Assad l’ont fait. Mais ce serait encore simplifier que de prétendre qu’il ne s’agit là que d’une question militaire.

Comme on le voit dans cet article, les chrétiens de Syrie, par exemple, et qui ne comptent pas pour si peu – ne serait-ce que parce qu’ils représentent 7,5% de la population –, sont en partie attachés à ce régime, et lui donnent une forme de légitimité que la dictature libyenne, reposant quasi-exclusivement sur sa montagne de pétro-dollars, n’a pas. Mais coupons court à cette dissertation qui pourrait nous entrainer inutilement bien loin. Les questions complexes ne se résolvent pas simplement, et il faut, là encore, beaucoup de mauvaise foi à notre bonne sœur et à ses amis du Réseau Voltaire pour oser des syllogismes aussi simplets alors qu’on parle de questions sérieuses lorsqu’il s’agit de la liberté et du bonheur des peuples – des « concept-clés » dont ces gens-là n’ont manifestement rien à faire.

Reconnaissons leur franchise à ces idéologues : « Aussi, pour notre part, sommes-nous loin de reconnaître dans les manifestations qui envahissent le monde arabe en général et la Syrie en particulier, les prodromes d’un quelconque printemps, au contraire nous préconisons le maximum de retenue et de prudence. Nous n’y voyons qu’un acte hivernal impitoyable pour nous enrôler dans un nouveau façonnement qui plaise aux maîtres du monde. » Un « nouveau façonnement »… En voilà un concept. Rassurons mère Agnès-Mariam : les « maîtres du monde » – si une telle chose existe en deçà du « maître de l’Histoire » qu’elle adore –, ne sont certes pas satisfaits de voir dégommé l’un après l’autre de très anciens camarades dictateurs, comme Ben Ali, Moubarak, Kadhafi ou Bachir el Assad. Ils ont toutes les raisons de craindre pour eux-mêmes, particulièrement à l’heure où, non seulement en Islande mais y compris en Espagne, et pourquoi pas à Paris, les peuples exigent qu’on remette à plat le contrat social et qu’on s’engage sur la voie de ce qui pourrait être une « démocratie réelle », « maintenant », sans plus attendre.

Mais non, notre mère supérieure à une « preuve » de ce qu’elle avance. C’est dans Le Figaro du 18 avril qu’elle a lu ça – comme quoi on a beau faire de l’archéologie mystique au fin fond du désert de Syrie, on n’en est pas moins au fait de l’information… Il y a là la « preuve » « que les USA ont financé l’opposition en Syrie ». Voilà qui, pour le coup, ne serait pas complètement impossible : « Selon le Washington Post, la chaîne Barada TV est proche du Mouvement pour la justice et le développement, un réseau d’opposants syriens exilés. Le Département d’État américain a financé ce mouvement à hauteur de 6 millions de dollars depuis 2006. L’administration américaine a commencé à financer des figures de l’opposition sous la présidence de George W. Bush quand ce dernier a rompu ses relations avec Damas en 2005. Les financements ont perduré avec le président Barack Obama.... »

Six millions de dollars, c’est une somme. Même si c’est beaucoup moins cher qu’un avion Rafale. Mais que faut-il penser d’une telle « information » ? Celle-ci est en effet plausible. Le fait que sa source soit Le Figaro n’est pas forcément rassurant. La retranscription qui en est donnée non plus, étant donnée la mauvaise foi largement démontrée de ses auteurs, mais on peut tout-à-fait concevoir que Washington soutienne l’opposition démocratique syrienne. Admettons que ce n’est pas très joli. Pour le coup, c’est bien d’une forme d’ingérence qu’il s’agirait. Mais l’angélisme serait aussi déplacé : en effet la diplomatie américaine est lourdement interventionniste, et dans de nombreux pays. Nul besoin de le démontrer : le fait a malheureusement bien trop souvent pu être vérifié. On notera simplement que six millions de dollars pour une opposition démocratique, c’est un peu moins méchant qu’une opération « Tempête du désert », ou l’horrible « Juste cause », qui ont coûté singulièrement plus cher au contribuable américain, sans parler du nombre hallucinant de victimes humaines, en particulier civiles, qu’a pu valoir l’hostilité américaine à cet autre dictateur de la région, Saddam Hussein.

Ceci explique-t-il le « printemps arabe » dont mère Agnès-Mariam prétend se méfier ? Certes non. Et ces millions de dollars auraient été distribués en pure perte si un jour, à Sidi Bouzid, un homme n’avait pas signifié, en s’immolant, qu’on ne peut plus vivre dans un régime d’oppression éternel, sans rîme ni raison. Des millions de dollars n’auraient jamais suffi à susciter le désespoir de la jeunesse tunisienne, ou du peuple de Syrie qui aujourd’hui, avec un courage sans limite, affronte non seulement les balles de l’armée de Bachir et l’horreur de ses salles de torture, mais toute la perversité d’une rhétorique qui voudrait priver sa colère de toute légitimité.

Mais voilà notre bonne sœur partie pour citer pêle-mêle une collection d’articles, dont certains du Réseau Voltaire, qui dénoncent cette Freedom house, officine qui se chargerait de propager les idéaux de la liberté… Bien sûr, Voltaire, le Figaro et sœur Agnès-Mariam voient une telle vocation d’un très mauvais œil. On ne sait quoi en penser. Cela semblerait un peu trop vertueux pour être honnête. On aura bien remarqué que l’actuel mouvement révolutionnaire mondial se produit sous la présidence de Barack Obama, un homme dont l’élection a suscité beaucoup d’espoirs qui auront légitimement pu sembler déplacés quand on voit comment les États-Unis ne sont pas moins aujourd’hui qu’hier sous la coupe du « complexe militaro-industriel » jadis dénoncé par Eisenhower. On note néanmoins qu’on n’aurait probablement pas attendu de son prédécesseur tant de déclarations vertueuses, que ce soit vis-à-vis de la Libye ou d’une manière générale dans ce contexte de démocratisation relativement spectaculaire.

Il ne semble pas qu’on puisse pour autant attribuer les mouvements actuels à une quelconque influence favorable dont le vent soufflerait de Washington. Rien ne l’atteste, sinon l’existence de cette Freedom house dont se gargarise Voltaire. C’est lui faire trop d’honneur. Le mouvement de libération universel en cours actuellement est sans précédent historique. Aucun institut « étatsunien », fut-il vertueux ou machiavélique, n’aura eu la force ni l’intelligence d’une réalité aussi imprévisible qu’on ne peut dire à l’instant ce qu’il adviendra de l’Espagne – et de l’Europe – demain. Y aurait-il des apprentis sorciers comme ceux que Voltaire se plait à décrire qui théorisent la « destruction créatrice », on a du mal à voir, en l’état, ce qu’il pourrait y avoir de « malsain » dans un tel phénomène. La coïncidence entre le phénomène planétaire en cours et ces théories amusantes serait certainement troublante, peut-être même à porter au crédit de tels « théoriciens », mais certainement pas le scandale du siècle si ce dont il est question serait d’abattre des dictateurs et même des « dirigeants récalcitrants ».

Décidément très en phase avec Voltaire, mère Agnès-Mariam partage complètement son analyse sur ce point : « C’est bien de destruction créatrice qu’il s’agit. » « Les architectes de nos nouvelles révolutions peuvent se vanter qu’à un prix dérisoire ils ont pu allumer des incendies qui tiennent à la fois du virtuel, du sentimental, de la boule de neige, bref, de la suggestion médiatique. » « Mais pour mettre le feu aux poudres il n’en faut pas plus et la puissance douce peut se changer en volcan qui charrie tout. » « Car il s’agit bien d’en arriver là ? »

Doutons ici un instant qu’il faille attribuer à l’administration de Barack Obama la révolution mondiale en cours, mais constatons simplement que mère Agnès-Mariam, comme Voltaire, en véritables gardiens de l’ordre qu’ils sont, craignent surtout que le mouvement actuel puisse emporter « tout » – leur église et leur sainte connerie avec. Voltaire considère que ceci serait l’œuvre d’« élites déviantes ». Pour sûr, les « élites » qu’incarnent les services français et l’ordre de l’unité d’Antioche ne sont pas « déviantes » – elles sont simplement réactionnaires.

Approchant de la fin de sa dissertation, après avoir fait ce long détour par la géopolitique planétaire et les intéressantes théories voltairiennes, Mère Agnès-Mariam revient en Syrie, et tout d’un coup se fait un peu plus réaliste, car en somme, quoi qu’elle puisse développer comme désinformation délirante, accordons-lui qu’elle connaît un peu le pays où elle demeure. Elle nous parle maintenant de « la spécificité socioculturelle syrienne qui tient sur des équilibres non pas seulement politiques mais humains ». Encore un peu et on redescendra sur terre… « Bien que le parti Baas soit idéologique et essentiellement laïc, il n’en a pas moins gardé, comme tous les autres régimes monarchiques, républicains ou parlementaires de la région, des profondes ramifications dans le tissu tribal et clanique, spécifique du Moyen-Orient. » Voilà qui semble tout à fait exact et ressembler à une description plutôt que le tissu d’inepties qu’on a dû subir depuis tant de pages. « Il [le parti Baas] tient grâce à ces accointances, grâce à un continuel réajustement des relations cordiales à travers les représentants des grandes et des petites familles. » Rien à redire, là non plus, sauf que le système de Bachir el Assad n’est pas toujours « cordial » – en tout cas pas au fond de ses salles de tortures. « C’est cela qui fait sa force ou sa faiblesse, comme celle des autres régimes de la région. » Probable.

« Les médias n’ont pas retransmis la réunion du Président Bachar El Assad avec les notables de Daraa par exemple », se plaint mère Agnès-Mariam. « Accueillis sans aucun protocole, ils ont été touchés par l’intérêt réel du Président et ce contact a réussi à apaiser les esprits et à créer un espace de dialogue et de concorde. » Comme c’est émouvant. On croirait lire un article de la presse officielle syrienne. « Cependant cette atmosphère n’a pas perduré », reconnaît-elle. « Entre-temps les évènements de Homs, de Banias, de Jableh et autres sont venus verser de l’huile sur le feu », ainsi qu’on a déjà pu en entendre parler. Revenant tout d’un coup aux « faits », voilà que notre religieuse dénonce « les nouvelles de plus en plus impartiales de l’existence d’un véritable réseau sunnite de soutien aux manifestants ». Les voilà donc les « sunnites » dont on se demandait ce qu’ils venaient faire là tout à l’heure. Notons toutefois la syntaxe curieuse de cette drôle de phrase : « les nouvelles, de plus en plus impartiales »… Qu’est-ce donc qu’une « nouvelle impartiale » pour sœur Agnès-Mariam de la Croix ? Croit-elle qu’on peut être « plus ou moins » impartial ? A-t-elle idée simplement de ce que signifie l’impartialité ? Il semblerait qu’on n’étudie pas ce genre de « concept-clé » dans les écoles vaticanes, pas plus que dans celles des services français.

Ainsi, il y aurait « un véritable réseau sunnite de soutien aux manifestants » ? Tiens donc. Peut-être. Pourquoi pas ? Et qu’en aurait-on à foutre ? À moins que loin de toute impartialité on se sente, pour une raison ou pour une autre de fortes affinités avec des « réseaux chiites » dans le contexte du « front chiite » censé s’opposer à un « front sunnite »… Sœur Agnès-Mariam ne peut pas comprendre que, du point de vue de la révolution qu’elle abhorre, chiites ou sunnites, quels qu’ils soient, tous les « réseaux » sont les bienvenus pour défendre la liberté… Mais non, la liberté, voilà un autre « concept-clé » dont mère Agnès-Mariam ne nous a pas caché qu’elle n’a rien à faire.

« Ceci aboutit à des mesures préventives », nous explique-t-elle. « Préventives » de quoi ? On ne saura – peut-être d’une excessive influence « sunnite » ? Et ces « mesures » « sont forcément répressives », assume-t-elle enfin. « Comme nous le voyons aujourd’hui à Daraa, Douma, Jableh. »

On n’avait donc pas rêvé : il y a bien une répression sauvage des manifestations, aujourd’hui, en Syrie, comme par exemple « à Daraa, Douma, Jableh ». Il était temps que notre spécialiste ait la bonté de le reconnaître. Il y aurait même eu, « en contrepartie » – en contrepartie de quoi ? –, « la démission de plusieurs officiers de l’armée, de deux députés, du vice-président de la chambre de Commerce et du mufti de Daraa », rien que ça. Voilà qu’on finira par être informés : ainsi, la répression sans nom, qualifiée ici de « mesure préventive » aura été si abusive que nombre de notables auront préféré démissionner plutôt que de rester solidaires de ce régime indéfendable.

Et c’est ainsi que va se terminer cette infinie dissertation en défense de l’ordre, et pas seulement de l’ordre d’Antioche. On approche des mots de la conclusion. « Jamais une ingérence étrangère ne pourra remplacer le dialogue intérieur et serein dans une famille, une région ou une nation », dit-elle.

« Un changement réalisé par la force coûtera cher laissant présager le pire des scénarios à l’avenir. » Et par contre, la conservation de l’ordre existant par la force, elle, ne pose aucun problème à notre religieuse, ni les massacres, ni la torture – phénomènes par lesquels la dictature syrienne se sera hissée au sommet de la hiérarchie planétaire de l’horreur, ce qui n’émeut à aucun moment la conscience « chrétienne » de la dame… Non : ce qu’elle craint, « c’est l’inconnu et l’horreur du vide ». La peur de l’inconnu, on comprend, ça ne peut qu’avoir une certaine vigueur dans l’imaginaire d’une religieuse, comme dans celui d’un flic. Quant à « l’horreur du vide », c’est bien une spéculation, née de la crainte de l’inconnu : une révolution n’instaure certes pas « le vide », mais un nouvel ordre, « inconnu » par avance, certes, mais d’aucune façon « vide ».

Notre religieuse en veut aux « médias » et à « leurs distingués invités » qui « semblent confiants dans l’avenir et pressent vers la déstabilisation du régime ». Tout le monde n’est pas obligé de vouloir demeurer dans l’ordre immuable de la pensée religieuse, avec ses dictatures abjectes, sa mauvaise foi sans bornes, et la misère qui nait de la bêtise d’« élites » réactionnaires.

« Sous cette angle les protestations violentes (admettons-le, il y a des intrus qui sont chargés de faire monter la tension) nuisent à la cause de la vraie réforme. » Qu’elle est belle cette parenthèse ! Ainsi, entre parenthèses, à un paragraphe de la fin de son article de treize pages, voilà que notre mère supérieure admet le contraire de ce que pendant des pages et des pages elle aura essayé de démontrer, avec force de faux témoignages, ainsi qu’on a pu le voir plus haut… Et voilà qu’on pourrait presque être d’accord avec elle, ce fugace instant. En effet, dans un État où l’armée pèse tellement lourd, la violence n’est certes pas le meilleur moyen de faire avancer la cause de l’opposition, puisque c’est le terrain sur lequel l’État est, à coup sûr, le plus fort. Pacifiques, ces révolutions le sont forcément, tant il est évident que l’ordre a accumulé de moyens militaires – et policiers – pour maîtriser toute situation où le rapport de forces serait autre chose que politique.

On ne sera certes pas d’accord, par contre avec les citations sur lesquelles la fondatrice de l’ordre de l’unité d’Antioche prétend clore son passage « au crible » des « informations tendancieuses » sur la situation en Syrie. Car la voilà qui cite un orientaliste anglais du XVIIIe siècle, largement méconnu de nous, Sir William Jones : « Un système de liberté imposé à un peuple invinciblement attaché à des habitudes opposées serait en vérité un système de tyrannie. » Ce qui nous rappelle un ancien président français, presqu’oublié aujourd’hui, Jacques Chirac, très aimé du Réseau Voltaire lorsque je l’ai quitté il y a quelques années – entre autres pour ce motif –, qui déclarait que la démocratie, ça n’est pas pour l’Afrique.

En Tunisie, comme en Égypte ou en Libye, comme au Yémen ou à Bahrein, comme en Syrie ou au Burkina Faso, les peuples se sont soulevés parce qu’ils en en soupé de ces idéologues de merde qui prétendent penser dans quelles conditions ils doivent accepter d’être écrasés, pillés, escroqués. Cela fait des milliers d’années maintenant que l’église catholique et toutes les religions, avant et après elle, organisent l’oppression absurde dans laquelle les peuples souffrent inutilement. Il est temps que ça change.

La Désirade, le 21-24 mai 2011.

La fin du Réseau Voltaire

Par Michel Sitbon, Gilles Alfonsi et Jean-Luc Guilhem

Mercredi 30 mars 2005

Comment un réseau d’information et de lutte anti-fasciste, de dénonciation de tous les intégrismes, peut-il basculer au point de faire alliance avec un négateur des chambres à gaz, au point de cautionner les pires régimes religieux autoritaires ?

Trois ex-membres de la direction du Réseau Voltaire, qu’ils viennent de quitter, retracent minutieusement l’histoire d’une dérive.

Nous accueillons cette éclairante réflexion de Michel Sitbon, Gilles Alfonsi, et Jean-Luc Guilhem.

La rédaction d’Amnistia.net

Le 26 février 2005, au terme d’une Assemblée générale à participation restreinte, convoquée dans des conditions sujettes à caution, les signataires de ce texte ont quitté le Conseil d’administration du Réseau Voltaire tandis qu’y faisait son entrée Claude Karnoouh, chercheur au CNRS, pour lequel « les chambres à gaz n’ont pas existé(1) ». C’est aujourd’hui également un participant des activités de la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist. Simultanément, Marc Boureau d’Argonne, présenté à l’Assemblée générale comme « un ami du président de la République », accédait également aux instances de l’association…

Que s’est-il passé pour que le Réseau Voltaire soit devenu une officine complaisante tout à la fois envers les intégristes musulmans, les militants de la Serbie de Milosevic, les faurissoniens et les « rouges-bruns », en même temps qu’il se rallie avec enthousiasme à la politique de l’Elysée(2) ? Comment Thierry Meyssan, qui a été un militant ardent et reconnu contre l’extrême droite(3), a-t-il pu rompre avec les valeurs essentielles qui ont fait son engagement depuis des années et, du même coup, comble du comble, décider de « donner raison » a posteriori, à ceux qui, depuis la parution de son livre L’effroyable imposture, lui ont collé l’étiquette de « négationniste » ?

Confusion dommageable

Nous avons toujours pensé que la confusion induite par ce rapprochement était dommageable : quoi qu’on puisse penser de l’attentat du 11 septembre, celui-ci n’a rien à voir, ni de près ni de loin, avec la Shoah. Utiliser le terme de « négationnisme » pour relier deux évènements aussi dissemblables concourt à banaliser la notion même de négationnisme. Il n’y a rien de commun en effet entre le fait de contester la version officielle de l’attentat du 11 septembre, qui laisse de nombreuses questions dans l’ombre, et la tentative antisémite de réhabilitation du nazisme à laquelle ont procédé les négationnistes dès la fin des années 70. La réalité de chaque génocide est combattue par des négationnistes, toujours en défense des auteurs de ces crimes comme de leurs intentions : c’est le cas de l’Arménie, du Rwanda, du Cambodge, et l’emploi de ce terme pour qualifier Thierry Meyssan et ses publications sur le Pentagone, était scandaleusement abusif. Nous le pensons encore, même s’il s’avère aujourd’hui que Thierry Meyssan s’est associé à un authentique négationniste de la Shoah(4).

Un syllogisme insupportable

Pour les signataires de ce texte, les désaccords sont devenus nets au cours des derniers mois, et ils se sont cristallisés lors des récentes réunions du conseil d’administration, des assemblées qui se tenaient trop rarement. Le premier indice inquiétant est apparu, il y a plus d’un an, sous la forme d’un « lapsus » du secrétaire général du réseau, Jean-Claude Ramos. Il avait alors déclaré que la campagne contre Thierry Meyssan devait être attribuée au « lobby juif ». Cela avait suscité plusieurs réactions, dont celle de Michel Sitbon, trésorier du Réseau Voltaire et membre de son conseil d’administration depuis l’origine, qui avait dénoncé le recours à ce concept, issu du registre antisémite classique, aussi rance que dépourvu de pertinence. Il s’étonnait aussi que l’on s’expose aussi inconsidérément à donner raison aux accusations d’antisémitisme proférées, par exemple, par Alain Lipietz, en vertu d’un syllogisme insupportable suivant lequel émettre des doutes quant à la nature de l’attentat du 11 septembre revenait à critiquer la politique américaine, ce qui serait contre les intérêts d’Israël, et donc antisémite... Thierry Meyssan, tout en rendant hommage au trésorier pour son intervention, avait alors considéré qu’il ne s’agissait que d’une maladresse d’expression de Jean-Claude Ramos. Nous pouvons maintenant prendre la mesure de combien ce dérapage loin d’être une simple « maladresse », était en fait un indice révélateur du cours nouveau qui s’imposait déjà à Voltaire, à notre insu.

Mission en Chine

Lors d’un conseil d’administration plus récent, le 16 décembre 2004, une série d’affrontements se sont produits, à partir de deux interventions aussi scandaleuses que spontanées. Il était alors question des orientations stratégiques proposées en vue de l’assemblée générale des adhérents. La première de ces interventions, d’Alain Benajam, concernait les relations que cet homme d’affaires développe en Chine. Celui-ci avait alors raconté qu’il revenait d’une mission en Chine, où il avait été au nom du réseau Voltaire, carte de visite grâce à laquelle il disait avoir été reçu à bras ouverts par des officiels chinois, avec lesquels il négociait par ailleurs les prestations de son entreprise de « services postaux ». Selon lui, « faire du business » et faire avancer la cause du Réseau Voltaire auprès des autorités chinoises – ce qui désignait en l’espèce les services secrets, selon ses propres dires –, était possible d’un même mouvement. Un débat contradictoire s’en est suivi, entre autres sur la question de savoir si le Réseau Voltaire pouvait rechercher ou accepter des financements de puissances étrangères, d’Etats. Certains défendaient l’idée que « l’argent est le nerf de la guerre », tandis que de notre côté nous martelions l’idée que « la fin ne saurait justifier les moyens ».

L’âme d’une « nouvelle résistance »...

La seconde intervention a provoqué un affrontement tout aussi net que la précédente. Elle émanait de Bruno Drweski, et concernait la question des alliances du Réseau Voltaire avec les « forces anti-impérialistes », dans le contexte international actuel. Bruno Drweski défendait la nécessité d’unifier toutes les résistances face à l’hégémonie américaine, comme c’est le cas selon lui en Irak. Il ira alors jusqu’à déclarer que quiconque n’aurait pas conscience de cette urgence d’une « mobilisation anti-impérialiste » serait aussi égaré qu’un partisan des accords de « Munich », en 1938... Il s’agirait ni plus ni moins que de capituler pur et simplement devant un danger comparable au nazisme... Selon cette logique, Georges W. Bush incarnerait un nouvel Hitler, et le Réseau Voltaire serait l’âme d’une « nouvelle résistance »... Nous avons exprimé un point de vue très différent : Gilles Alfonsi a insisté sur le fait que cette « vision » faisait de plus bon marché de la nécessité de « choisir ses alliés » et de ne pas en rabattre sur les valeurs essentielles. Thierry Meyssan a conclu en admettant qu’une réflexion devait être menée sur « les critères » pour conclure des « alliances ».

Une réunion rigoureusement arrangée...

Sur les deux points, Gilles Alfonsi, au nom du Parti communiste, a exprimé son opposition totale, qu’il a confirmée dans une lettre à Thierry Meyssan dès le 29 décembre.

Michel Sitbon partageait totalement ce point de vue, ajoutant que l’analyse de la situation mondiale proposée par Drweski(5) lui semblait particulièrement insuffisante, aboutissant à ce que le Réseau Voltaire se retrouve piégé dans la logique même qu’il prétendait dénoncer.

Michel Sitbon ne pouvait qu’approuver la réaction de Gilles Alfonsi au nom du PCF quant à l’éventualité d’« alliances », telles que celles proposées par Alain Benajam, avec le Parti communiste chinois ou avec les services de l’État, une telle chose étant simplement inacceptable. Les problèmes soulevés méritaient en tout cas une réflexion approfondie, à laquelle Michel Sitbon appelait.

Entre le 16 décembre 2004 et le 26 février 2005, date de l’Assemblée générale du Réseau Voltaire, Thierry Meyssan n’a pas cru bon de provoquer une nouvelle réunion, ni de rencontrer les membres de son Conseil d’administration. Il a convoqué l’Assemblée générale, le 22 février, par mail, au milieu des vacances scolaires. La convocation était accompagnée de propositions de motions destinées à être adoptées à l’AG. Plusieurs adhérents (dont des membres du Conseil d’administration sortants) semblent ne pas avoir été conviés à cette réunion, donnant l’impression que la composition de la salle devait être rigoureusement arrangée. Hormis les deux opposants déclarés (Gilles Alfonsi et Michel Sitbon), n’étaient présents que les membres du futur Conseil d’administration, qui s’auto-éliront en fin de journée, après les départs prévisibles de Gilles Alfonsi et de Michel Sitbon.

La « guerre des civilisations »

C’est dans une salle du CISP Maurice Ravel, dans le douzième arrondissement de Paris, qu’une vingtaine de personnes se sont donc retrouvées(6) en cette fin glacée de février. L’invitation avait été envoyée par internet à un nombre de gens indéterminé, le logiciel du serveur n’en rendant pas compte... Sept destinataires seulement en avaient accusé réception. Thierry Meyssan indiqua néanmoins que le nombre de participants pour commencer les travaux était atteint, les statuts ne prévoyant pas de quorum minimum.

Après une très courte introduction de Thierry Meyssan, Michel Sitbon a exprimé longuement ses critiques de la ligne politique du Réseau Voltaire. Il a dénoncé la nature spéculaire du discours développé par le nouveau Réseau Voltaire, discours prétendant critiquer la logique guerrière américaine pour en fait la reprendre à son compte, la « guerre des civilisations » n’étant plus dénoncée comme une théorie absurde, mais assumée comme une « nécessité ». Il a mis en garde contre le fait que les stratèges impérialistes français, auprès desquels, manifestement, le nouveau Réseau Voltaire n’hésite pas à chercher son inspiration, n’étaient pas moins redoutables que leurs homologues d’outre-Atlantique. Il a souligné le fait que ces duettistes jouent d’une fausse opposition depuis les origines de la Ve République, et qu’ils ont périodiquement besoin du mythe de cette opposition pour justifier de leurs mobilisations militaro-diplomatiques.

Un jeu dans lequel le Réseau Voltaire se laisse instrumentaliser sans avoir conscience des tenants et des aboutissants, Ni des intentions réelles de l’Etat sur lequel il accepte de s’aligner très inconsidérément. Il a rappelé ce qu’on peut savoir aujourd’hui du précédent historique invoqué par Voltaire, lorsque le général De Gaulle prétendait s’opposer de la même façon à « l’impérialisme » américain, alors que, comme on le sait aujourd’hui, les politiques étrangères américaine et française étaient rigoureusement coordonnées. Michel Sitbon suggérait qu’on réfléchisse à deux fois à ce précédent avant de tomber dans le même « panneau » proposé par le néo-gaulliste Chirac. Il s’étonnait de plus qu’on puisse s’égarer ainsi, particulièrement à partir de l’analyse de l’attentat du 11 septembre comme étant un artifice de propagande destiné à donner consistance à un fantasmatique « conflit de civilisations ». Comment, en partant d’une telle prémisse, en arriver à promouvoir la « résistance à l’Empire » exactement dans les termes où cet Empire semble souhaiter voir poser le problème ? Au bout du compte, puisque Ben Laden manquerait de consistance, c’est Thierry Meyssan qui s’amuse à remplir la fonction de gentil animateur de « l’autre camp » dans cette prétendue « guerre de civilisations ».

L’axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin

L’appel à la constitution d’un « axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin » pour faire face à l’« état de guerre » que les Etats-Unis – « alliés aux anglais et aux australiens » dans la nouvelle vulgate du Réseau Voltaire –, auraient instauré entre eux et le reste du monde, est non seulement délirant mais totalement en phase avec le discours de Samuel Huntington, le fameux théoricien de la dite « guerre des civilisations », que le réseau Voltaire prétend dénoncer. Le terme « en phase » est même faible. Nous sommes dans « l’identique » quand il apparaît qu’au « nouveau Réseau Voltaire », on va jusqu’à s’imaginer qu’il y aurait effectivement « deux » civilisations différentes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique...

Quittant la présidence de la tribune pour participer au débat, Thierry Meyssan a répondu en substance qu’à la veille de la troisième guerre mondiale, comme dans toute guerre, il n’y a que deux camps et qu’il faut choisir.

Gilles Alfonsi a alors lu, au nom du Parti communiste, sa déclaration de rupture soulignant notamment que la modification des statuts envisagée comme les orientations stratégiques proposées étaient inacceptables. Désaccord total sur la question des financements du Réseau Voltaire comme sur la nécessité de nouer des alliances : « Le Parti communiste ne cautionnera jamais de rapprochements avec des intégristes islamiques, des antisémites ou des baasistes sous le prétexte de faire la peau aux GI’s en Irak ».

« Critiquer Israël est pire que violer une petite fille »...

Thierry Meyssan n’a pas jugé bon de répondre à cette déclaration, de même qu’il répondit plutôt sommairement (et très incomplètement) aux objections de Michel Sitbon, interrompant les débats au prétexte qu’il était l’heure de projeter le film prévu au programme de cette Assemblée générale, film qui devait tenir lieu de « réponse ».

Le documentaire diffusé « en avant-première », produit par une « association indépendante », était intitulé « Etat de guerre », et réalisé par Francesco Condemi et Béatrice Pignède(7), qui prétendaient répondre à la question : « Sommes-nous dans une période comparable à l’entrée dans les deux guerres mondiales ? ». Dès le début de la projection, on a pu assister à l’assimilation entre l’impérialisme américain et la montée de l’hitlérisme par effet sonore et montage de bandes d’actualités parodiant celles de 1938. Puis, ce sont des interviews de Thierry Meyssan, du général Pierre-Marie Gallois (qui écrit régulièrement dans la revue Eléments d’Alain de Benoist et qui fut préfacier en France du secrétaire général du PC Russe, Ziouganov(8)), d’Annie Lacroix-Riz (historienne(9)), et de Dieudonné, l’amuseur public bien connu, qu’on entend dire dans ce film que « critiquer Israël est pire que violer une petite fille ».

Résumant l’esprit du film comme celui de l’ensemble des intervenants, Annie Lacroix-Riz, qu’on a connue mieux inspirée, déclare avec aplomb que « les gens ne se rendent pas compte (parce qu’ils sont mal informés), mais la guerre aura lieu sur le sol européen très bientôt ». Pour elle, il ne fait aucun doute que c’est comme si c’était fait... 
D’ailleurs le titre du film se cale sur son propos.

Tandis que Gilles Alfonsi quittait la salle, le Parti communiste ayant annoncé son départ du Réseau Voltaire, Michel Sitbon s’est employé, seul, tout au long de l’après-midi à dénoncer la stratégie proposée, demandant la dissolution de l’association. Sur l’ensemble des votes, il fut le seul à refuser l’orientation proposée, les présents (en l’absence de nombreux adhérents dont on peut se demander s’ils avaient été prévenus) ayant tout voté comme un seul homme.

À l’ombre des services secrets français

À l’occasion de son dernier « rapport moral » de trésorier de l’association, Michel Sitbon pouvait rappeler qu’il avait accepté ce poste dès le premier jour de la création de l’association, pour garantir la transparence de son financement. Indépendamment du fait qu’il quittait l’association et qu’il en souhaitait la dissolution, ce qu’il avait réaffirmé tout au long de la journée, il se devait de rendre spécifiquement son mandat de trésorier en raison du fait qu’il était dans l’incapacité de garantir la transparence du financement de l’association. Suggérant sous forme de boutade que l’association finirait peut-être par aller chercher des chèques au quai d’Orsay, son propos avait été dénoncé comme diffamatoire par Jean-Claude Ramos. Michel Sitbon pouvait, dans son rapport moral de trésorier, souligner le fait qu’Alain Benajam avait fait état de ses relations avec les services chinois et de possibilités de financement de l’association, éventualité qu’il disait lui-même avoir déjà discuté avec ceux-ci.

Mis en cause Alain Benajam répondit en confirmant qu’il avait été envoyé « par les services secrets français auprès des services secrets chinois », et ce au nom du Réseau Voltaire. Il contestait que ces derniers lui ait offert un quelconque financement, mais précisait que c’était de son initiative qu’une telle possibilité avait été évoquée.

La transparence du financement

Dans son « rapport moral », Michel Sitbon avait bien précisé qu’il importait peu que cette transaction ait été consommée ou non. Dès lors qu’une telle éventualité avait pu être évoquée, de plus avec de tels interlocuteurs, et dès lors qu’il était simplement fait état de relations de cette nature avec ce type de « services », il n’était pas possible de garantir la transparence du financement de l’association. Il est évident que ce genre de choses se font d’ordinaire plus discrètement, et rien ne garantirait le futur trésorier que de telles transactions ne se déroulent, que ce soit avec l’association ou avec les éditions Thomas Paine de Thierry Meyssan, jumelées de fait au Réseau Voltaire.

Pour conclure la journée, avant de partir et après avoir démissionné de son mandat de trésorier, Michel Sitbon proposait une ultime motion en faveur de la dissolution pure et simple des services secrets, ceci en raison de leur nature non seulement criminelle, ainsi que c’est attesté au moins par le génocide rwandais, mais de plus en raison de leur incompatibilité avec l’existence d’une démocratie, leur vocation principale consistant à empêcher tout contrôle démocratique sur la politique de l’Etat. Cette motion ne fut même pas soumise aux votes, Bruno Drweski allant jusqu’à déclarer, au passage, qu’il n’est pas partisan de la démocratie, et ce dans aucun pays, « pas avant la révolution mondiale ».

Un verrouillage total du fonctionnement

Au terme de cette Assemblée générale, de nouveaux statuts étaient adoptés qui instituaient un collège dit de « membres fondateurs » (dont la plupart s’avèreront être des adhérents de fraîche date), qui se réserve la moitié des sièges du Conseil d’Administration. Le président étant doté de pleins pouvoirs en cas de siège à pourvoir... Un verrouillage total du fonctionnement de l’association, une présidentialisation instituée sous prétexte de prévenir des infiltrations extérieures, le tout voté par petite une vingtaine de participants triés sur le volet parmi lesquels plusieurs employés de Thierry Meyssan, ainsi que Claude Karnoouh ou Marc Boureau d’Argonne...

Un ami du président de la République...

Nous avons cherché sur la toile les pédigrés de quelques personnes dont les noms avaient circulé lors des débats et lors de l’élection du nouveau Conseil d’administration, en particulier ceux de Marc Boureau d’Argonne et de Claude Karnoouh. Ayant constaté que Karnoouh et Drewski(10) s’épaulaient tout au long de l’AG, on a voulu en savoir plus sur Bruno Drewski aussi.

Participant à l’Assemblée générale d’un Réseau Voltaire en plein reniement idéologique, Marc Boureau d’Argonne a été présenté par Alain Benajam, comme étant « un ami du président de la République, auquel il a parlé de nous, Réseau Voltaire, et le président de la République lui a dit qu’il nous trouvait bien sympathiques, mais qu’il ne voulait rien avoir à faire avec nous ». À l’actif de cet intercesseur au nom si évocateur, un livre récent sur une mission diplomatique auprès de Saddam Hussein pendant la première guerre du Golfe, publié chez l’éditeur ultra-catholique d’extrême droite François-Xavier de Guibert, dont le catalogue comprend entre autres choses un livre de défense de Maurice Papon.

Le chercheur négationniste

Autre participant à l’Assemblée générale, Claude Karnoouh, chercheur au CNRS et à l’Inalco, spécialiste de l’Europe de l’Est, et particulièrement de la paysannerie roumaine. En marge du procès de Robert Faurisson de 1981, Claude Karnoouh déclarait ne pas croire en l’existence des chambres à gaz... Pour lui, il n’y a « que dans les pays totalitaires qu’une vérité est éternelle ». Il s’expliquait longuement, à l’époque, dans un livre collectif publié aux éditions de la Différence, Intolérable intolérance(11). Dans ce texte intitulé « De l’intolérance et quelques considérations subjectives sur le nationalisme - Mémoire adressé à mes amis sur les raisons de mon témoignage lors du procès du professeur Robert Faurisson », il expliquait que ce n’est pas seulement l’existence des chambres à gaz en elles-mêmes qu’il contestait, mais bien le fait même d’une extermination des juifs, et, a fortiori la décision de procéder à une telle extermination. Selon Karnoouh, il s’agirait d’une invention du NKVD (la police politique de Staline) qui aurait forgé tous les témoignages sur Auschwitz et sur ce qui ne s’appelait pas encore Shoah, afin de faire oublier le goulag(12) ! Il dénonce dans le même mouvement la complicité du sionisme international, intéressé selon lui au même « mensonge » pour imposer la création de l’Etat d’Israël(13).

On trouve dans ce texte touffu de Karnoouh ces lignes caractéristiques :

« Quant à moi, je ne saisis pas la différence qu’il y aurait entre les souffrances dues aux chambres à gaz, vraies ou fausses (c’est par ailleurs un moyen légal d’exécution aux U.S.A.), et l’incommensurable répétitivité de la déchéance physique due au travail esclave. Comment les sionistes ont-ils le cynisme de surévaluer la mort par les gaz (si elle eut lieu) par rapport au sort effroyable de ceux qui s’épuisaient journellement dans les souterrains de Dora, dans les carrières, ou à construire des routes stratégiques ? »

Depuis 1981, Claude Karnoouh n’a plus déserté les rangs de l’extrême droite. Participant régulier à des colloques et des revues d’Alain de Benoist, il en est un des contributeurs les plus titrés et des plus constants. Le 19 janvier 2005, il participait au colloque annuel du GRECE. Il vient d’ailleurs d’être salué dans la revue Eléments par Alain de Benoist lui-même qui souligne que « Claude Karnoouh réconcilie Heidegger et Adorno »

À la mi-mars 2005, Thierry Meyssan, qui se targue d’être l’un des meilleurs experts de l’extrême droite en France, indique au téléphone qu’il ne connaissait pas les écrits de monsieur Karnoouh. Après lecture du texte en question, il ose soutenir que cette analyse du chercheur au CNRS ne serait « pas négationniste » – même s’il veut bien reconnaître que Karnoouh aurait « quelques défauts »...!

Les origines de la dérive

Tous ces épisodes récents ont fonctionné comme un révélateur qui, du coup, nous conduit à porter sur la trajectoire du Réseau Voltaire et de son président au cours des dernières années un regard nouveau. Depuis quand le vers était-il dans le fruit ?

À la lumière des derniers événements, nous datons approximativement le début de la dérive à 1999 ou 2000, ce qui correspond, en politique intérieure, à l’affaire Colonna en Corse, accusé du meurtre du Préfet Erignac, et, en politique étrangère, à la guerre du Kosovo. C’est aussi la période où Jean-Louis Arajol, un ancien syndicaliste policier, dirigeant du SGP, membre à ce titre du CA du réseau Voltaire, décidait de rejoindre Charles Pasqua. Le Réseau Voltaire crut alors bon de lui souhaiter « bon vent », ce qui avait déjà semblé scandaleux à certains membres du CA. C’est donc très probablement avant les attentats de 2001, dès le déclenchement de la guerre du Kosovo, lorsque Thierry Meyssan a réorienté les recherches du Réseau Voltaire vers la politique étrangère, qu’a débuté, selon nous, l’évolution que nous constatons définitivement acquise en février 2005. Il semble bien que c’est dans le cadre de ses investigations sur les Balkans que Thierry Meyssan a rencontré Bruno Drewski, et vraisemblablement aussi Claude Karnoouh, déjà largement en contact avec ce dernier.

On peut ensuite revoir les évènements liés aux attentats du 11 septembre, à la lumière de ce que nous découvrons aujourd’hui. Le livre de Thierry Meyssan figure au catalogue des éditions Carnot au côté de nombre de livres manifestement fantaisistes, mais aussi et surtout au côté de Bernard Lugan, maître de conférences à l’Université de Lyon III, auteur de nombreux articles dans la presse d’extrême droite et propagandiste de la nécessité de l’apartheid. Il a présidé une thèse dans laquelle le Protocole des Sages de Sion est donné comme authentique. En 1990, il publiait un Manifeste pour la défense des libertés universitaires pour venir en aide à son collègue Bernard Notin sanctionné pour négationnisme.

Un instrument de la diplomatie parallèle

Il apparaît évident, avec ce que l’on sait maintenant, que la publication des thèses de Thierry Meyssan aura été, dès le départ, instrumentalisée par la diplomatie française pour déployer une « ligne » diplomatique de type « gauchiste » aussi bien dans le monde arabe qu’en Amérique latine. S’articulent autour de cette entreprise aussi bien des alliances avec des islamistes que des relais en particulier dans certains partis communistes du Moyen-Orient qui expérimentent depuis longtemps cette politique d’alliance avec les forces islamistes.

Le naufrage du Réseau Voltaire sera probablement son dernier service rendu à la connaissance du monde qui nous environne : on sait maintenant comment une association se fait infiltrer et retourner. On voit même comment un individu peut se faire instrumentaliser, comment un travail peut changer d’orientation, par les subtils leviers de la manipulation étatique. Il faut comprendre que le Réseau Voltaire a semblé un enjeu d’une réelle importance pour que se mobilisent des Karnoouh ou des Boureau d’Argonne, du haut de leurs Olympes intellectuelles ou étatiques.

Thierry Meyssan sera certainement apparu comme quelqu’un qu’il vaut mieux avoir avec soi que contre soi. Un adversaire encombrant se sera transformé en un agent de premier ordre, sorte d’ambassadeur spécial pour la diplomatie parallèle dont l’Elysée raffole. De ce point de vue, il est tout à fait révélateur de constater que le discours « gaulliste » de Chirac peut être associé d’aussi près avec ce que l’extrême droite et le militarisme contiennent de pire dans notre pays. Nous ne pouvons que nous consoler moyennement d’avoir dû, pour mettre à jour ces ultimes turpitudes, perdre quelqu’un que certains d’entre nous ont longtemps considéré comme un compagnon.

Mais aucune considération ne pourra justifier la captation de ce que fut le Réseau Voltaire au bénéfice du parti adverse, et l’abus qui aura ainsi été fait de notre confiance et de celle du public. Nous avons besoin de « réseaux voltaires » dans la forme démocratique où il a existé un temps, assurant les fonctions d’une agence de presse alternative, exigeante et courageuse. Tout le contraire de ce « nouveau réseau Voltaire » devenu une officine de propagande militariste, chargé de défendre la « mission de la France » telle qu’on la comprend à l’extrême droite nationaliste, dans un gaullisme habilement maquillé de tiers-mondisme, composant aujourd’hui aussi bien avec l’islamisme qu’avec les impérialismes russe et chinois. Le plus inacceptable étant, bien sûr, la compromission avec les services secrets français, responsables, il y a à peine dix ans du génocide des Tutsis du Rwanda qu’il semblerait que Thierry Meyssan ait aussi oublié.

Par respect pour l’œuvre passée nous demandons la dissolution du Réseau Voltaire et appelons chacun à s’en retirer.

Michel Sitbon, Gilles Alfonsi, et Jean-Luc Guilhem*

*Les signataires étaient jusqu’au 26 février 2005 membres du Conseil d’administration du Réseau Voltaire.