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Interview de Bouba Touré, l’un des fondateurs de la cooperative de Somankidi (Mali).

Je suis arrivé en France le samedi 13 septembre 1965, au foyer à Sant-Denis. Le dimanche, tous les copains débarquent avec cadeaux : pantalons, chaussures, adaptés au climat. Et le lundi me voilà à l’usine Chausson de Gennevilliers, sous-traitant dans la filière automobile. La France avait besoin de main d’œuvre à l’époque : pas de problèmes de papiers, j’ai montré le billet de bateau à mon nom et j’ai été embauché. Mon boulot, ne sachant lire ni écrire, a été, de ‘65 à ‘70, de décharger des camions les pièces à monter sur une chaîne de plusieurs milliers d’ouvriers. Pour aller du foyer à l’usine, dans le bus, ça discutait et rigolait, pas comme maintenant où personne ne parle à personne, plongé dans son portable. Au bout de 15 jours, ça me gênait de ne rien comprendre. Un jeune Français embauché comme manutentionnaire avec moi et devenu « blouse blanche » au bout de trois semaines, m’a expliqué que jamais je ne ferais autre chose, tant que je ne saurais lire et écrire. Le Secours catholique donnait des cours du soir, et, aussi sec, je me suis inscrit. Jamais allé à l’école ; c’est là, après le travail, que j’ai appris le français.
En ‘71, lors d’une réunion, on sent tous le besoin de créer une association pour unir nos forces, mais surtout, au départ, pour soutenir les combattants dans les colonies portugaises : l’Association culturelle des travailleurs africains en France (ACTAF). C’est avec le soutien du bloc soviétique que les colonies africaines ont pu se libérer. L’aide soviétique passait par l’Algérie indépendante, on recevait films et documents, on a pris conscience que l’émigration n’apportait rien à l’Afrique. On est là, on travaille et on envoie l’argent, et après ? que fait-on pour développer nos villages ? Le 25 avril ‘74, la révolution portugaise fut le déclic. On s’est dit : notre avenir n’est pas de passer notre vie dans les foyers en France. On a eu l’idée de la coopérative. Quand on l’a appris aux familles, aux amis, personne n’a compris. On était en France, on avait du boulot, on envoyait des mandats, et on voulait revenir au pays faire de l’agriculture ! on était des fous !
Difficile à faire passer, qu’à part nos dures conditions de vie en France, les mandats ne servent qu’à bouffer et survivre, que ça rend tout le monde dépendant et ça perpétue l’ordre colonial, que notre région est complètement foutue par les mandats des émigrés.
Maliens, Sénégalais, Guinéens et Burkinabés : tous des résidents du foyer, les fondateurs de la coopérative – une coopé africaine internationaliste. À bas les frontières coloniales ! Rien de solide ne se fera jamais en Afrique sans leur abolition, c’est ma conviction profonde. Qui veut venir travailler avec nous, qu’il vienne ! l’appel est toujours valable. Au départ on était 14, aujourd’hui 300.
Pour l’endroit, le choix était entre le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, les trois pays d’émigration touchés par le fleuve Sénégal : ses rives, il nous les fallait pour l’eau. On a écrit aux trois gouvernements, et le Mali a répondu très vite en nous garantissant la terre qui n’appartient à personne, dont on avait droit d’usage mais pas de propriété, et où, si elle n’était pas cultivée, si l’ayant droit ancestral ne s’y opposait pas, l’État avait le dernier mot. Un lieu nous fut donc attribué à Somankidi, au bord du fleuve, à 15 kms à l’ouest de Kayes, région d’émigration massive, où ne restaient plus que les femmes, les enfants et les vieux, et dont le gouverneur Amara Danfakha a vivement soutenu notre projet. C’était en ’75, sous Moussa Traoré venu au pouvoir par un coup d’État militaire en 1968.
Avant de partir, on a tous laissé notre travail et on a fait, par le biais d’une association champenoise, six mois de stage payé en formation continue, nous formant aux principaux métiers de l’agriculture. On mettait de côté 500 francs par mois : 6 mois par 14, ça faisait une coquête somme. On était déterminés. On voulait montrer que dans cette région du fleuve on peut vivre du maraîchage même quand il ne pleut pas comme à la sécheresse mortelle de ‘73. Cela est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que, côté mauritanien, de grosses entreprises à capitaux arabes s’accaparent les terres riveraines avec l’aide de l’État, terres qui vont devenir de l’or au nez et à la barbe des paysans contraints d’émigrer ou de devenir ouvriers agricoles surexploités.
On a quitté la France en décembre ’76, et le 16 janvier ’77 on s’est retrouvés à Somankidi, que nous avons rebaptisé Somankidi Coura, Somankidi Nouveau. Heureusement, du côté de l’administration malienne, soutien total : c’était l’héritage de Modibo Keita qui était contre l’émigration et pour l’agriculture, et qui paya de sa vie sa volonté de décolonisation, emprisonné puis assassiné par les militaires à la solde de la France.
Nous avons défriché 60 hectares à la main, sauf les baobabs arrachés au bulldozer. Nous voulions une terre jamais exploitée, qui nous fut donnée par la famille Diabira. Le nouveau gouverneur Arwalo Maiga a coupé le premier arbre. Les villageois nous aidaient parfois, mais ils étaient sceptiques. Ce qui les dépassait c’était qu’on laisse la France pour venir remuer la terre, c’était très louche !... Toutefois, nous installons notre coopérative et avec le temps devenons la CAMS (Coopérative agricole multifonctionnelle de Somankidi). Au début, on gagnait tous pareil. Puis certains se sont mariés, ont eu des enfants, et alors on a décidé que chacun pouvait aussi faire quelque chose d’individuel sur les parcelles. Sont restés collectifs la pompe et les gros travaux comme le canal d’irrigation. J’aurais aimé qu’on reste plus collectifs, mais la réalité c’est qu’il y en a qui bossent et qui moins, qui ont 2 ou 3 femmes, etc… Mais si le village coopératif tient depuis 40 ans, c’est grâce au modèle collectif.
Notre production : vivrière pour notre alimentation, et maraîchage et élevage pour la vente. Et pas d’engrais : que de l’humus, tout est bio chez nous. Ce qui nous rapporte c’est la banane. Des agronomes français nous avaient dit : c’est impossible, il fait trop chaud. Mais ça marche, et très bien. Qu’on ne me parle plus d’aide au développement ! Avec quels résultats ? des projets qui bouffent les subventions, de l’assistanat à tous les étages, et des ONG qui nous foutent dans la merde et maintiennent l’émigration.
En ‘81-‘82, on a créé l’URCAK, Union régionale des coopérative agricoles de Kayes, qui regroupe celles des trois côtés, Mali, Mauritanie et Sénégal. Les nouveaux coopérateurs adhèrent à l’Union, et les États donnent un financement pour leur installation. Mais il y en a qui se cassent la figure. Deux antidotes à cela : un terrain loin du village natal, pour ne pas être bouffés par les familles, et pas de subventions extérieures, autonomie et autogestion au maximum. Et si des femmes s’en occupent, c’est un gage de réussite. Le mouvement coopératif est une clé pour l’avenir de nos pays. L’émigration de père en fils, combien peut-elle encore durer ?


Mon père était un homme libre, mais dans ses actes il était un esclave. Quoi qu’il fît, il n’envisageait pas d’en tirer profit pour l’avenir... L’esclavage a appris aux gens de couleur à vivre au jour le jour. Et les gens de couleur ont tenu leurs enfants, ainsi qu’eux-mêmes, dans un état d’arriération.
(All God’s dangers. The life of Nate Shaw, 1974. Descendant d’esclaves afro-américains, illetré, mais fin maître dans l’art africain de l’oral, paysan métayer en Alabama dans le Sud profond des Etats-Unis, père de dix enfants, Nate Shaw (Ned Cobb de son vrai nom, 1885-1973) fut puni de 13 ans de prison ferme pour ses « crimes » : syndicalisme paysan, militantisme communiste pour les droits des Noirs, refus, une fois en prison, de donner les noms de ses camarades.)