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A l’Assemblée, Manuel Valls a cru bon de demander aux députés de gauche de se lever en hommage à Charles Pasqua, décédé l’autre jour. A cette occasion, un ami me rappelle quelques articles publiés il y a vingt ans au sujet de ce « grand homme d’Etat » que tout le monde célèbre. Même lorsqu’on se veut insolent, comme Libé qui osait titrer l’autre jour « Pasqua dans le SAC », et dont le directeur signait un éditorial sur les « basses œuvres », pas un mot de la French connection, et ce qu’on sait de cette grande époque où les services gaullistes avaient le quasi monopole mondial de l’héroïne.

Les succursales de Ricard aux Etats-Unis et au Canada trafiquaient alors plus de poudre blanche que de liqueur jaune, et le patron de ces services export de Paul Ricard s’appelait Charles Pasqua. Il y eut alors un clash international, mais le futur ministre de l’Intérieur n’eut qu’à prétendre qu’il n’était pas au courant. L’enquête n’ira pas plus loin. Des années plus tard Pasqua travaillait toujours avec Jean-Charles Marchiani, qu’il fit même préfet, mais ne put lui épargner d’aller quelques temps en prison. On se souvient du temps de la French où, Marchiani, bigrement bien informé, déconseillait à Roger Delouette de faire le fameux voyage avec sa voiture bourrée d’héroïne, dont l’arrestation provoquera scandale international. Marchiani non plus ne sera pas inquiété à l’époque. Ni grand monde dans la hiérarchie de ce trafic d’Etat transcontinental. Delouette fera quelques années de « ferme » – une agréable prison modèle pour grands mafieux –, et son employeur, Roger Barberot, dont l’officiel Bureau de production agricole semblait s’intéresser surtout aux dérivés du pavot et de la coca, il se retrouvera nommé « préfet des manchots », administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises, en Terre Adélie, sans beaucoup de témoins, perdu dans l’immensité du pôle, blanche à perte de vue.

A l’image de l’honorable exil de Barberot, la French connection aura sombré dans un respectueux silence. Ni pour l’enterrement de Pasqua, ni jamais, ne sont rappelées au public les frasques de ce crime d’Etat. De multiples documentaires sur le sujet, périodiquement renouvelés, fournissent toujours un lamentable polar, s’inspirant des films de fiction, déjà réalisés depuis longtemps, effleurant à peine par instants le fait que ces truands se revendiquaient toujours des services secrets de la République – et du gaullisme.

En 1995, alors que nous éditions le magazine d’informations générales Maintenant, nous recevions une fuite en provenance de l’Observatoire géopolitique des drogues, un dossier que personne ne voulait publier dans la presse parisienne, le dossier Bourequat.

Ci-dessous, l’ensemble des articles de ce dossier qui connaîtra à l’époque une faible diffusion, le distributeur, les NMPP, ayant, par « erreur informatique », rappelé l’ensemble des exemplaires comme invendus avant qu’ils soient distribués…

Hassan II, Notre ami le dealer

15 novembre 1995

Non, je n’ai pas la berlue : c’est bien en première page du Monde, ce 3 novembre, sur deux colonnes, en haut à droite : « Le Maroc, premier exportateur mondial de haschisch ». Et le sous-titre : « Un rapport confidentiel met en cause l’entourage du roi Hassan II ».

Les lecteurs réguliers de Maintenant ne s’en étonneront peut-être pas. Ni les trop rares acheteurs des rapports de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), normalement édités mais quasiment introuvables en librairie.

Le « rapport confidentiel » auquel il est fait référence, destiné à la bureaucratie de l’Union européenne semble-t-il, émane d’ailleurs de l’OGD. L’Observatoire est l’auteur d’enquêtes minutieuses qui ont permis depuis des années de détailler à quel point le Maroc est impliqué dans la production et le commerce de drogues. Le rapport en question rappelle quelques résultats de cette observation du royaume chérifien : « Premier exportateur de haschisch dans le monde, (...) premier fournisseur du marché européen, (...) surfaces de culture - dans la région du Rif – multipliées par dix en dix ans... » Tout ceci s’étant passé « dans la discrétion et une apparente indifférence des pays amis ».

A qui appartient le Maroc ?

Dans ce texte, l’OGD insiste sur le fait que ce commerce est « très hiérarchisé ». Au sommet de la hiérarchie, le rapport citait les noms des membres de la famille royale ou des ministres directement compromis (il est à noter que les bureaucrates européens ont aussitôt demandé une version expurgée où n’apparaîtraient pas ces noms...). A la base de cette pyramide, au moins 200.000 paysans du Rif. De loyaux sujets de Sa Majesté Hassan II. A la pointe de la pyramide ? Mystère... L’« entourage du roi » ? Soit. Et le roi ?

A qui appartient le Maroc ? C’est le titre d’un ouvrage, déjà recommandé par ce journal, que vous pouvez peut-être encore vous procurer chez l’Harmattan. Le Maroc appartient à Hassan. A qui appartient la région du Rif ? Eh bien le Rif appartient directement au roi ! Le Maroc est un pays en grande partie féodal. Le Rif est, lui, féodal. Colonisé par l’administration royale, rien ne peut y être planté sans le feu vert de ses représentants. Et c’est normal : Hassan II est un homme sérieux. Il ne laisserait pas un tel commerce entre les mains de n’importe qui.

Hassan II est donc un des hommes les plus riches du monde. Ça lui vaut d’avoir des amis – nous y reviendrons dans un instant. Le plus riche du monde ? C’est possible. Mais lui, c’est un roi, pas un Mobutu. Sa fortune c’est son pays. Il a sûrement quelques comptes en Suisse et des villas de-ci de-là, mais ce ne sont que peu de choses comparées à sa fortune. La reine d’Angleterre elle aussi est très riche. C’est la dure vie de certains monarques.

Hassan, pour sa part, s’est donc spécialement enrichi en trafiquant des drogues illicites. Cette activité est sévèrement réprimée par la loi, y compris celle de son propre pays. Des tas de gens croupissent en prison au Maroc, en Espagne, en France ou ailleurs – qui ne sont au fond que ses sous-traitants – pendant que Sa Majesté reçoit dans ses palais les grands de ce monde. Et les grands de ce monde, flattés d’avoir été si bien reçus par un si grand monarque, s’en retournent dans leur pays et font des discours enflammés contre la drogue, cette hydre aux dents longues qui suce le sang de nos petits enfants.

Amis de 20 ans

Un de ces grands s’appelle Jacques Chirac. Un ami de vingt ans. Quelqu’un sur qui on peut compter. Jacques Chirac est un monsieur qui fait de la politique à un assez haut niveau. Il a été, entre autres choses, ministre de l’Intérieur, Premier ministre, maintenant il est président de la République. Ces métiers-là permettent, parfois, d’être bien informé.

En France il existe une brigade des stupéfiants et un Office central de répression du trafic international de stupéfiants (OCRTIS). Ce sont de grosses organisations qui ont beaucoup de moyens. L’OGD est une petite organisation qui a peu de moyens. Pouvons-nous supposer un instant que ce que l’OGD a pu apprendre en enquêtant avec les moyens du bord soit inconnu de Jacques Chirac ?

On sait aussi que le roi du Maroc, qui est un homme riche, a pour habitude de subventionner les partis politiques français. Ceci est spécialement utile, bien sûr, pendant les campagnes électorales. Et doublement utile lorsque ces campagnes sont difficiles, comme celle de Jacques Chirac contre Edouard Balladur. A peine élu, le premier acte du Génial président, avant même de lancer des bombes sur Mururoa, ce fut un petit voyage en Afrique, chez les amis. La première étape de ce voyage fut la plus importante : le Maroc. Jacques Chirac et Hassan II se sont retrouvés très cordialement. Ils ont conclu en un éclair un accord impressionnant qui consistait, entre autres choses, à doubler l’aide française au Maroc. Rien que ça.

Deux heures d’entretien confidentiel entre Chirac et son ami le dealer

Au nom des vingt années d’amitié les unissant, Son Altesse Royale Hassan II décora le Génial président de la plus haute distinction marocaine. Ils ont même eu l’occasion de parler du Rif et de ses « problèmes de développement économique et social ». Chirac s’est engagé à ce que la France soutienne plus particulièrement l’action du roi dans cette région. Pour la petite histoire, il faut savoir que le roi a réussi à encaisser des milliards de dollars de la communauté internationale, sous prétexte de développer des cultures de substitution au cannabis dans le Rif. D’un côté il encaisse les subventions, de l’autre les surfaces de cultures s’étendent... Tout bénéfice. L’astuce a beau être éventée depuis un moment et faire sourire les spécialistes, c’est bien cette escroquerie-là que Chirac proposait de relancer auprès de la communauté européenne, pour un montant de plus de deux milliards de dollars cette fois...

En 36 heures de visite, le fringuant Président français a aussi trouvé le temps pour deux heures d’entretien confidentiel avec son ami le dealer. On ne sait pas ce qu’ils se sont dit.

La Hollande concurrence ce juteux trafic

Ce qu’on sait en revanche, c’est que s’il n’y avait pas l’OGD – et Le Monde -, notre ami le roi serait peut-être soupçonné de n’être pas un très bon démocrate – mais l’affaire s’arrêterait là. Le pollen du cannabis marocain a beau embaumer jusqu’en Espagne – ainsi que c’était le cas cet été, à peu près en même temps que Chirac passait par là... –, motus et bouche cousue, personne n’oserait dire un mot.

Il vaut mieux. Quelqu’un a osé témoigner sur la complicité franco-marocaine dans le trafic de drogues. Il s’appelle Ali Bourequat. L’asile politique lui a été accordé il y a quelques mois aux Etats-Unis. Il l’a obtenu en raison des persécutions subies en France du fait des dénonciations que contient son livre Dix-huit ans de solitude : Tazmamart, paru chez Lafon en 1993. Charles Pasqua était encore ministre de l’Intérieur. Il semble que cet autre grand ami du roi du Maroc n’ait pas été en mesure de garantir la sécurité d’Ali Bourequat en France. Bourequat osait simplement dénoncer les complicités entre la France de monsieur Pasqua et le Maroc de monsieur Hassan II dans le trafic de stupéfiants.

De retour à Paris, Jacques Chirac s’est cru autorisé à agresser le premier ministre néerlandais pour le « laxisme » dont fait preuve son pays en matière de drogues. En fait de laxisme, les Pays-Bas mènent une politique qui tend à la légalisation du cannabis, une légalisation qui mettrait fin au marché noir à colossales plus-values que permet la pseudo-prohibition des drogues. En plus, les Pays-Bas pratiquent une sorte de « tolérance » qui en fait le premier producteur européen de cannabis et donc, un concurrent du Maroc.

Assurance deal

Si Chirac, Pasqua et les patrons de la brigade des stups et de l’OCRTIS sont tellement remontés contre les Pays-Bas, c’est simplement parce qu’ils proposent une voie qui mettrait fin à leurs petites affaires, et qu’en attendant, elle fait concurrence à Son Altesse Royale, leur ami le dealer.

Pour bien comprendre tout ça, il faut savoir comment se passe le commerce entre le Maroc et les pays destinataires des drogues qu’il exporte. Un ami de l’OGD me racontait un jour comment, au cours d’une de ses enquêtes, il avait réussi à se faire passer pour un gros acheteur de haschisch, un investisseur en col blanc. On lui proposait alors deux formules : soit il achetait la marchandise et la faisait transporter à ses risques et périls, soit il payait l’assurance. On appelle ça « acheter la route ». La marchandise lui coûtait plus cher, mais il n’avait qu’à indiquer le point de livraison. L’assurance était totale. En cas de pépin – on ne sait jamais, on peut tomber sur un flic ou un douanier honnête –, la marchandise était remplacée sans qu’il ait à débourser un sou de plus, et livrée comme prévu à l’adresse indiquée.

Héroïne, terrorisme et médailles...

Pour compléter le tableau, il est utile de savoir aussi que le Maroc n’est plus spécialisé en cannabis depuis longtemps. Voilà des années qu’il a proposé à la Mafia internationale de profiter de son infrastructure et de ses excellentes capacités d’acheminement des drogues en Europe pour récupérer, d’abord le marché de la cocaïne, puis celui de l’héroïne. En ce qui concerne l’héroïne, le Maroc expérimente la culture de pavot – et maîtrise déjà sa transformation. Ainsi, ce pays n’est pas seulement le premier producteur de haschisch, mais vraisemblablement la première « plaque tournante » de drogues sur terre.

Que dire de plus ? Nous n’avons pas là une « affaire » comme celle de l’appartement d’Alain Juppé. Ce sont les bases mêmes de l’ordre qui nous accable qui sont en cause. La politique criminelle dite de « prohibition » des drogues a d’ores et déjà sapé tout l’édifice. Il faut en changer d’urgence. Il n’y a plus de contrat social qui tienne dans de telles conditions.

Ramzi Ahmed Youssef, un Pakistanais de 27 ans, est soupçonné d’avoir organisé l’attentat contre le World Trade Center, en 1993, à New York – et d’avoir été sponsorisé par les « narcos » de son pays. Les hezbollahs de monsieur Hekmatyar, en Afghanistan, ont financé leur guerre en cultivant le pavot, transformé en héroïne, au Pakistan, avec l’aide des services secrets pakistanais, travaillant main dans la main avec la CIA (pour vaincre, à l’époque, l’armée rouge).

Les mêmes hezbollahs de Hekmatyar sont, selon la DST, les organisateurs des attentats qui nous valent Vigipirate. Les poseurs de bombes qui accaparent la une des journaux ont été entraînés en Afghanistan, dans les camps de monsieur Hekmatyar, à côté de ses champs de pavot. Toujours selon la DST, ils auraient pris leurs ordres dans un bureau de Peshawar, et le communiqué revendiquant finalement ces attentats est arrivé au Caire en provenance de Lahore. Lahore, c’est au Pakistan. Un pays qui dispute à la Birmanie la place de premier producteur d’héroïne du monde.

Ce n’est pas la peine de faire semblant de combattre le terrorisme par Vigipirate quand on va prendre ses médailles chez le roi du Maroc.

Michel Sitbon

[Source : Maintenant]

L’homme qui en savait trop - Lettre ouverte à Ali Bourequat

20 mars 1996

En février 1995, le français Ali Auguste Bourequat, libéré en 1993 du bagne marocain de Tazmamart après 18 années de détention, demandait l’asile politique aux Etats-Unis. Les informations qu’il avait recueillies concernant les implications de hauts responsables politiques français et marocains dans le trafic de drogues lui faisaient craindre pour sa vie. Il est vrai que le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, censé assurer sa sécurité, était le premier visé par ces révélations. Deux mois plus tard, l’asile était accordé à Bourequat. Plus récemment, en février 1996, une citoyenne française, Jacqueline Hémard, se voyait accorder l’asile politique aux USA, sur la base des mêmes craintes pour sa vie si elle demeurait sur le sol français (lire encadré). Elle aussi accusait Pasqua et Hassan II.

Où l’on apprend que ceux qui en savent « trop » n’intéressent ni les juges ni les journalistes...

Monsieur Ali Bourequat,

J’étais très content d’entendre votre voix, hier, grâce aux fils du téléphone qui relient le Texas, où vous êtes réfugié, à Paris, où j’écris. Les lecteurs attentifs de « Maintenant » se souviennent probablement que je parlais déjà de vous dans le numéro de ce journal datant du 15 novembre. Sans trop d’exagération, je crois bien avoir été le premier journaliste dans ce pays à évoquer le fait que vous ayez obtenu l’asile politique aux Etats-Unis, en avril 1995, pour cause de persécution de la part des autorités françaises. L’information avait pourtant été rapportée par une dépêche de l’Agence France Presse, suite à de multiples articles parus dans le « San Francisco Chronicle », ce vénérable journal de la côte ouest des Etats-Unis. La dépêche AFP en question avait d’ailleurs été menacée d’une plainte par le ministre de l’Intérieur de l’époque, M. Pasqua. Plainte sans suite.

La DEA confirme vos propos

Le « San Francisco Chronicle » était pourtant beaucoup plus explicite sur les accusations portées par vous-même et par Jacqueline Hemard contre Charles Pasqua, et ses liens avec le trafic de drogues organisé au Maroc (et du Maroc vers la France, faut-il le préciser ?) Plus embêtant encore, le « San Francisco Chronicle » osait rappeler divers éléments de la carrière de Charles Pasqua, du temps où celui-ci était responsable des services export de Pernod & Ricard - temps où les succursales américaines de cette éminente multinationale française exportaient plutôt de l’héroïne que de l’alcool (cf. « Maintenant », n° 4).

Pire encore : les recoupements faits par l’équipe du « Chronicle » auprès des autorités américaines - la DEA (1) en particulier - semblaient bien confirmer que si vous avez si facilement obtenu l’asile politique aux Etats-Unis en vertu de vos allégations, c’était parce que l’agence de répression internationale du trafic de stupéfiants pensait celles-ci fondées. Le « San Francisco Chronicle » n’a pas été poursuivi. Ni « Maintenant ». Votre témoignage, pourtant, est précieux à plus d’un titre. Une des raisons pour lesquelles il mérite qu’on y revienne, c’est que, par-delà les accusations terriblement précises que vous portez contre Pernod & Ricard ou contre Charles Pasqua, vous aidez à comprendre la mécanique du système.

Les années « voyous »

Dans les années soixante, des voyous qui travaillaient pour les services parallèles gaullistes en même temps que pour le jeune Hassan II ont installé au Maroc un trafic international de stupéfiants. « Au début, le roi ne comprenait pas que ça pouvait être aussi rentable, dites-vous. La culture du kif était traditionnelle et ça n’était pas vraiment une affaire. » Mais les truands corses, marseillais ou parisiens ont alors profité de leurs hautes protections des deux côtés de la Méditerranée pour « industrialiser » le trafic. Selon vous, « Pernod & Ricard servait de couverture aux services spéciaux français, pour le trafic de drogues comme pour le reste... » Ainsi, autour de cette mafia franco-marocaine, s’est structurée une colonne vertébrale du monde de l’ombre. Depuis la naissance de la Ve République, de l’affaire Ben Barka aux élections présidentielles françaises, on a vu souvent cette mafia s’imposer comme le véritable maître du jeu.

Souvenirs, souvenirs...

Sur l’affaire Ben Barka aussi, vous savez beaucoup de choses. Après votre témoignage, il ne reste plus beaucoup de mystère dans ce qui fut le drame constitutif de l’Etat gaulliste - qui gouverne toujours ce pays après la complaisante parenthèse mitterrandienne. De Gaulle s’était courageusement affronté à l’extrême droite en permettant l’indépendance algérienne. En 1965, la guerre contre l’OAS (Organisation armée secrète, opposée à l’indépendance) s’achevait, et les services qui s’étaient construits pour résister à la menace fasciste s’avéraient tout aussi dangereux que leur adversaire.

De Gaulle avait survécu au Petit-Clamart (2), mais il failli bien perdre les élections cette année-là pour cause de « bavure » un peu voyante. « Il y a des individus qui me prennent pour une bille », déclarait alors le Général devant son ministre de l’Intérieur, Roger Frey, qui avait « couvert » l’enlèvement du grand leader de la gauche marocaine pour le compte d’un monarque aux moeurs déjà peu ragoûtantes.

Dans l’ombre de De Gaulle, sous la houlette de gens aussi peu recommandables que Jacques Foccart - ou, déjà, Charles Pasqua - la pègre avait été embauchée pour l’épreuve difficile de l’accession de l’Algérie à l’indépendance. Cette même pègre qui, quelques années plus tôt, servait pour le compte de la Gestapo dans la bande à Bonny-Laffont et qui a trouvé un autre fromage, après les Juifs, dans les dépouilles de l’Empire colonial.

Tout ça ne mérite pas plus qu’une brève

Quant à la dépêche AFP dont nous parlions plus haut, elle a donné lieu à deux brèves dans des quotidiens parisiens et, à notre connaissance, rien de plus. Silence radio. Deux citoyens français – vous-même et Jacqueline Hemard – ont obtenu l’asile politique aux Etats-Unis... et ça n’intéresse personne ! Vous accusez le ministre de l’Intérieur de l’époque - c’était en avril 1995 - de complicité avec une activité à ce jour considérée comme hautement criminelle, relevant dans notre pays de cours d’assises spéciales qui distribuent en la matière des peines très élevées, et ça n’a pas été considéré comme une information pouvant mériter qu’on s’y attarde. Les diamants de monsieur Giscard d’Estaing brillaient plus fort jadis (3).

Les autorités américaines y regardent pourtant à deux fois avant d’octroyer le droit d’asile, qu’elles n’accordent d’ailleurs jamais à des citoyens de pays « démocratiques » occidentaux. Appuyant votre demande, elles cautionnaient vos accusations au-delà de toute espérance. L’enquête du « San Francisco Chronicle » complétait terriblement le tableau, en dressant l’historique des relations de Charles Pasqua avec la mafia de la drogue. Mais tout ça ne méritait probablement pas plus qu’une brève...

Hospitalité marocaine

Oui, vous êtes un témoin gênant. Pour le bon ordre des choses, il eût mieux valu que vous ne surviviez pas aux dix-huit ans de cachot que vous - et vos deux frères - devez à l’arbitraire de Sa Majesté Hassan II, roi du Maroc. Sortant de Tazmamart (grâce à la pression du gouvernement américain, en la personne de James Baker), vous avez voulu raconter beaucoup de choses. Trop de choses. Au « PF 3 » - la sinistre geôle privée de Hassan, en plein coeur de Rabat -, vous avez eu l’occasion de rencontrer d’autres « enterrés vivants », comme vous et vos frères.

En particulier trois truands français, célèbres, entre autres, pour avoir participé à l’enlèvement de Mehdi Ben Barka en 1965 : Boucheseiche, Dubail et Le Ny. Vous témoignez de ce que Dubail, ainsi que Boucheseiche, vous ont fait de nombreuses confidences à Tazmamart. Au fond du tombeau, les langues se dénouent. Et ces messieurs, dont on savait qu’ils avaient disparu au Maroc, mais pas où, ne sont d’ailleurs pas sortis vivants du « PF 3 », ainsi que vous le racontez dans votre livre, Dix-huit ans de solitude : Tazmamart, en vente dans toutes les bonnes librairies. Ils n’avaient plus rien à perdre... et ils parlaient.

Hassan et les « Masque de fer »

Ainsi que vous me l’avez précisé, Dubail vous a même expliqué en détail comment le corps de Mehdi Ben Barka a été enterré dans une dalle de béton, à Montigny-sur-Loing (Seine-et-Marne). L’enquête sur la « disparition » de Ben Barka n’est toujours pas close, plus de trente ans après sa mort, et il serait toujours facile à un juge de procéder à quelques vérifications élémentaires dans cette petite commune où ont, effectivement, vécu des protagonistes connus de l’affaire. Mais peut-être que votre témoignage n’intéresse pas la justice ?

Au « PF 3 », vous avez vu, au fil des ans, défiler les hommes que Hassan ne voulait plus voir. Une manifestation semblable de l’arbitraire monarchique a laissé sa trace dans l’histoire de France : c’est la légende de celui qu’on a appelé « le Masque de fer ». Au Maroc, les « Masque de fer » se sont comptés par dizaines sous le règne de son actuel monarque. Mais au « PF 3 », vous aviez encore le loisir de prendre le soleil dans la cour lorsque vos gardiens étaient de bonne humeur. Ce n’était pas ainsi à Tazmamart, où vous et vos frères avez passé dix ans dans la nuit du cachot. Ce qui est remarquable, c’est que vous ayez survécu. Les médecins chargés de vous « retaper » avant votre rapatriement vers la France, ne comprenaient simplement pas ce « miracle biologique ». Votre frère, Midhat, avait la moitié de la vessie pétrifiée. Et vos os, devenus transparents, auraient dû se rompre depuis longtemps.

Tazmamart est encore debout

Sorti de Tazmamart, vous avez voulu, comme vous dites, « remercier le roi de son hospitalité » en racontant toute la vérité. Plus grave encore, enrichi des confidences de Boucheseiche et Dubail, vous avez souhaité en savoir plus, en particulier sur les trafics de drogues qui sont une importante source de revenus pour le roi et ses amis français. Faut-il préciser que vous ne remerciez pas les autorités françaises d’avoir « oublié », plus de dix-huit ans, trois de leurs ressortissants enfermés arbitrairement par un pays ami dans des conditions inacceptables pour tout homme ?

Suite au scandale qui permit votre libération, les autorités marocaines prétendent que le bagne de Tazmamart a été rasé. Doit-on rappeler qu’avant votre libération, les mêmes prétendaient que ce bagne « n’existait pas ». Aujourd’hui, dites-vous, Tazmamart existe toujours. Vingt-cinq Sahraouis y seraient toujours enfermés à l’heure où nous écrivons. Tazmamart est encore debout.

Farm, sweet farm

Il ne vous a pas échappé que Jacques Chirac, aussitôt élu président de la République française, s’est empressé de rendre visite à son ami Hassan II, pour déverser une pluie de subventions sur celui qui avait si gracieusement aidé à financer sa campagne électorale - avec l’argent de la drogue, bien sûr, cet argent « noir » si précieux dans une élection dont les financements sont réglementés rigoureusement par la loi française.

Vous aurez aussi remarqué que le roi du Maroc, dans sa grande munificence, a aussitôt remercié son ami en offrant au président français un magnifique domaine, une ferme dont il venait de dépouiller froidement son neveu, en apéritif à la sanglante bataille de succession qui se prépare dans ce beau pays (4). Jacques Chirac n’a que faire des luttes intestines de la famille royale marocaine. Ou plutôt, il a toutes les raisons de se solidariser, même en ceci, avec son excellent ami. Un ami à qui il doit beaucoup.

Peut-on redire ici ce qui se dit ouvertement dans certains colloques, tel que celui auquel j’ai assisté récemment, organisé par la Ligue des droits de l’homme ? Les attaques répétées de Jacques Chirac contre les Pays-Bas, au prétexte que ceux-ci seraient les pourvoyeurs de drogues de l’Europe, sont particulièrement déplacées alors que l’un de ses meilleurs « amis » est un des principaux dealers de la planète – et certainement le premier fournisseur du marché français.

Quant au domaine dont le président de la République française jouit désormais au Maroc, il devrait être plus encombrant qu’une poignée de diamants.

Michel Sitbon

Une famille en or

20 mars 1996

« Si je retourne en France, je serai persécutée en raison des informations que je possède à propos d’individus, à l’intérieur du gouvernement français, qui sont profondément impliqués dans le trafic de drogue... »

« Maintenant » a pu se procurer la déposition faite par Mme Jacqueline Pile Hémard, citoyenne française, en vue d’obtenir l’asile politique aux Etats-Unis. Sur la base de ces déclarations, l’asile lui a été accordé par l’administration américaine en février 1996.

Je, soussignée, Jacqueline Hémard fais cette déclaration pour appuyer ma demande d’asile politique [aux Etats-Unis]. Je suis majeure et en état de faire cette déclaration.

Je crains d’être persécutée si je suis renvoyée en France. Je crains d’être persécutée là-bas par des fonctionnaires du gouvernement français. Je le dis pour les raisons suivantes. Je fus mariée et vivais avec mon mari, M. Eric Hémard. Mon nom de jeune fille est Jacqueline Pile. Mon mari était étroitement lié avec des membres influents du gouvernement français. Il était lui-même très puissant en France, politiquement et financièrement.

Les dernières années, j’ai pris conscience que la famille de mon mari était impliquée dans le trafic de drogue. La famille Hémard a contribué à mettre en place des installations de transformation de la cocaïne au Maroc. Le ministre de l’Intérieur, M. Pasqua, et le roi du Maroc, aussi bien que la famille de mon mari, étaient impliqués dans la mise en place de laboratoires.

Cela démarra il y a de nombreuses années, vers 1962, avec le père de mon mari et d’autres individus. Cela se développa dans les années 70 et 80. M. Pasqua travailla durant dix ans pour la famille Hémard, dans la branche exportation de leur entreprise nommée Pernod & Ricard, avec le roi du Maroc. C’est pour le compte de l’entreprise Pernod & Ricard qu’ils mirent en place les laboratoires de drogue.

Cette information me fut communiqué par mon mari, Eric Hémard, assortie d’une menace de mort si je disais quoi que ce soit à quiconque. Il m’expliqua que les 100.000 dollars que chacun des Hémard recevait chaque année de leur mère, Françoise Hémard, provenaient des revenus issus du trafic de drogue au Maroc. D’évidence, c’était devenu très lucratif. M. Pasqua avait été auparavant ministre de l’Intérieur entre 1986 et 1988. Il redevint ministre de l’Intérieur en 1993. C’est un homme puissant en France.

Pendant l’été 1993, je rencontrai Ali Auguste Bourequat. Je voulais lui parler des implications entre les gouvernements français et marocain en matière de trafic de drogue. J’avais lu des choses à propos de M. Bourequat et je connaissais ses accusations contre les gouvernements français et marocain. En juillet 1993, je lui communiquai mes informations à propos des implications entre la France et le Maroc dans le trafic de stupéfiants.

Mon mari découvrit que j’avais parlé à M. Bourequat à ce sujet. Par voie de conséquences, en revenant de Grèce, en août 1993, il me frappa sévèrement. En octobre 1993, deux hommes m’abordèrent dans la rue et me dirent que j’étais une femme morte. J’avais peur pour ma vie et je m’enfuis avec ma fille. J’allai voir M. Bourequat, puis je partis pour les Etats-Unis.

Depuis que je suis aux Etats-Unis, j’ai été informée par l’un de mes amis, Henry Cournoyer, que le gouvernement français avait envoyé des enquêteurs pour prendre des informations sur moi. Ils l’ont fait par l’intermédiaire du FBI. Le FBI a pris contact avec mon ami, M. Cournoyer, et l’a interrogé à mon sujet.

Je crois que, si je retourne en France, je serai persécutée en raison des informations que je possède à propos d’individus, à l’intérieur du gouvernement français, qui sont profondément impliqués dans le trafic de drogue. Je crois que je n’y serai pas protégée et que ma vie serait en grand danger. Sur la base de ceci, je sollicite, pour ma fille et moi-même, l’asile politique aux Etats-Unis.

Jacqueline Hémard

1. Drug Enforcement Agency, la brigade des stups américano-internationale.

2. Attentat fomenté par l’OAS (lire « Maintenant », n° 14).

3. Enigme. Lire « Un si jeune président », Jean Bothorel (éditions Grasset, 1995).

4. « Le Canard enchaîné » du 31 janvier 1996.