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On ne saurait tolérer qu’en France des philosophes soient poursuivis
pour avoir exercé leur fonction critique !

Quand un professeur de philosophie s’inquiète d’une reconduite forcée à
la frontière, on l’arrête. Dans la presse, le philosophe est salué. Dans
la rue, ou dans l’avion, il est l’homme à abattre.

Morceaux choisis du texte du professeur de philosophie Seloua Luste Boulbina :

Les autorités publiques dont les poids et les mesures n’ont pas,
depuis longtemps, été confrontés aux étalons républicains. Trois
citoyens français dans un avion : un (mini) réseau de terroristes, un
groupe de dangereux gauchistes, un aréopage d’empêcheurs de « policer »
en rond ? Il y a peu, Jacky Dahomay s’indignait publiquement de la façon
dont pouvaient, en France, être traités les élèves. Aujourd’hui, on peut
également s’indigner de la façon dont sont traités les professeurs, ces
professionnels de la parole. La philosophie est ainsi de facto
frappée de suspicion.

Après le si fameux « circulez y’a rien à voir », arrive le temps du
« circulez y’a rien à dire ». Au moment où le gouvernement cherche à
museler le Parlement, qu’il accuse « d’obstruction », un citoyen
responsable, un individu réfléchi est, pour ses paroles (qu’a-t-il fait
sinon parler ?) inculpé pour « obstruction ». Une police qui est celle
des « pleins pouvoirs » est toujours dangereuse, quels que soient les
cieux où elle sévit. Une police qui distingue le Blanc du Noir et « 
l’Européen » de « l’Africain » ne saurait être au-dessus de tout
soupçon. La politique, aujourd’hui, se réduit, telle une peau de
chagrin, à la police et aux opérations de maintien de l’ordre...

Répression et intimidation

Il est choquant d’apprendre que de tels faits puissent faire l’objet
d’une garde à vue (six ou sept heures pour Pierre Lauret, onze pour ses
amis Sophie Foch-Rémusat et Yves Cusset). Il est insensé qu’ils puissent
faire l’objet d’une inculpation. Un délit ? Après Dieu, il y a le
commandant de bord. Dans le ciel, soit, mais à terre ? À terre, il y a
les centres de rétention dont « on » aimerait bien que personne ne
puisse, hormis les autorités, les visiter. Une saine gestion, dit-on,
des nouveaux camps pousse le droit dehors. Les droits aussi.

Effectivement, on ne pourra faire grief au gouvernement de ne pas donner
de contenu concret à « l’identité nationale ». Concrètement, l’identité
nationale c’est la rétention et l’expulsion, c’est la répression et
l’intimidation. Dans identité nationale, on entend identique et
national. La grâce présidentielle élit, quelle ironie, un défenseur
notable des droits et libertés. On veut bien la diversité, mais dans
l’identité nationale.

Philosophiquement parlant, il est plus logique de loger l’identité,
s’il y en a une, dans la diversité. La politique se moque de la
politique. Ou encore : la politique démocratique se moque de la
politique autocratique. Imaginons, quelques instants, un philosophe
imaginaire, un être de chair et d’os qui commenterait, en les appréciant
positivement, le port des menottes dans un avion, les contrôles
d’identité réservés principalement aux personnes à la peau foncée,
l’enfermement sans limites d’âge des migrants, et de leurs enfants,
l’arrestation des parents d’élèves étrangers démunis de titres de
séjour à la sortie des écoles, le couvre-feu et la situation
d’exception, le slam politique d’aujourd’hui avec son kärcher et sa
racaille, sans oublier son « pauvre con tire-toi ».

Ce philosophe serait mal parti pour le Nobel de la paix. Expéditif et
intransigeant, il serait un va-t-en-guerre plus policier que
philosophe, plus armé qu’aimé : un lâche. Merci Pierre Lauret.

Le texte intégral a été publié en page Débats dans Le Monde daté
vendredi 2 janvier 2009.

[Source : zpajol]