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Rodney Passave, documentariste, nous parle de son dernier documentaire - Take The Square - dans lequel il retrace son voyage au coeur des différents mouvements sociaux comme 15M, Indignés, Occupy Wall Street qui ont secoué l’année 2011. De la chaleur de la place Tahrir du Caire, à la ferveur des manifestant new yorkais occupant Wall Street, Rodney nous montre comment toute une génération a pris la rue et les places dans le but de reprendre sa place au sein d’une société qui perd ses valeurs. Son film en est à la phase de post production. N’ayant trouvé aucun diffuseur pour des raisons évidentes de censure, il s’est dirigé vers une plateforme de co-production et y a lancé une souscription. Chacun peut donc devenir co-producteur de son film. Mais laissons la parole à Rodney qui va nous expliquer en quoi ce film est important.

Propos recueillis par Bertrand pour Paris s’éveille le 31 janvier 2013.


Voir en ligne : Take The Square sur touscoprod.com

Paris S’éveille : Pourrais-tu te présenter en quelques mots.

Rodney Passave : Je suis réalisateur autodidacte, et Take The Square est mon deuxième film en auto-production. Mon premier film Doubout traitait des grèves de 2009 en Guadeloupe. Et me voilà reparti avec des manifestants. A partir du moment où je sens qu’il y a un mouvement social, dès que les gens commencent à bouger, ça m’intéresse.

PS’E : Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

RP : Aujourd’hui on a besoin de mouvements, on a besoin que les gens se réveillent, on a besoin que les gens se rappellent qu’au cours de l’histoire, rien ne ne nous a jamais été donné. Il faut se battre. Et j’avais la sensation que c’était un petit peu mort. J’avais l’impression que l’ordre établi était immuable comme en Tunisie ou en Egypte. Même chez nous, on se disait, puisque nous sommes en « démocratie », nous n’avons plus rien à attendre. Et puis là, d’un seul coup, ça commence à bouger dans les pays du Magreb, puis ça donne l’impulsion à des pays comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal qui se rappellent qu’il faut y aller, qu’il faut se battre. Tout d’un coup ça bougeait sur la planète et je pensais qu’il fallait filmer ça, témoigner de ça, s’inspirer de ça.

PS’E : Lorsque tu dis « ça bougeait sur la planète » tu veux dire que tous ces mouvements ont un message commun ?

RP : En fait, au début je me suis dit que j’allais tout simplement faire des portraits de gens indignés à travers le monde. Et c’est en arrivant à Madrid que je me rends compte de l’ampleur du mouvement, de ses aspirations et de son organisation. C’est donc sur la Puerta del Sol que je prends conscience de l’universalité du mouvement, qu’il correspond à tout monde. Une grande majorité d’entre nous est en colère parce que lassés de l’absence d’écoute de nos gouvernements et donc n’importe qui peut se reconnaître dans ce mouvement.

PS’E : Après avoir vu la bande annonce de Take The Square, ce qui nous a le plus impressionné ce sont les images que tu ramènes de la Place Tahrir, tant il est vrai que les images qui nous sont parvenues par le biais des médias, étaient de mauvaise qualité, ou bien filtrées par la censure. Toi, tu as interviewé les protagonistes de ces événements et tu nous montres des images inédites.

RP : Du fait de la grande censure qui régnait du temps de Moubarak, les égyptiens ont une grande méfiance vis à vis des journalistes et des caméras donc lorsqu’ils me voyaient filmer, certains d’entres eux sont venus me demander ce que je faisais là. Je peux vous assurer que ce tournage a été le plus compliqué de tous. Malgré tout, j’ai rencontré des gens très intéressants. Le premier soir, je me baladais dans la ville à la recherche de quelqu’un qui parlait anglais ou français et on me dit qu’il y a un couple de français pas loin de la place Tahrir qui font des projections. Donc je m’approche d’eux et, en effet, ils avaient tendu un drap et diffusaient des films avec un vidéoprojecteur. Je discute avec eux et ils m’expliquent que deux jeunes syriens avaient pu passer la frontière et avaient ramené des images des frappes de l’OTAN en Syrie. Leur but était de montrer au monde que ce qu’il se passait était complètement différent de ce que les médias nous vendaient en France. C’était hallucinant parce que les gamins avaient tout juste 18 ans et les images qu’ils avaient pris, montraient comment l’OTAN balançait ses bombes sur des cibles sensées être militaires mais qui en fait touchaient avant tout les civils. On les voyait tomber au sol à cause du souffle de l’explosion puis se relever et continuer à filmer.

PS’E : Ensuite tu pars pour Athènes. Raconte-nous ton expérience grecque.

RP : C’est mon top 2 des endroits difficiles à filmer. C’est à dire que le week end avant que j’arrive il y a eu un mort. C’est le week end où la police avait eu l’ordre de charger pour faire évacuer le campement de la place Syntagma. Malgré la violence inouïe des charges policières, les manifestants avaient réussi à reconstituer le campement sur la place mais la tension était à son paroxysme comme vous pouvez l’imaginer. Et je me rends compte que, que ce soit en Egypte, en Espagne, en Grèce ou en Islande, lorsque les gens voient une caméra, ils deviennent très méfiant. Et dès que j’arrive sur Syntagma, on me dit que je n’ai pas le droit de filmer.

PS’E : Qui a dit ça ?

RP : Les manifestants. La raison est simple. Plusieurs équipes de journalistes sont venues, ont interviewé des manifestants qui se sont prêtés au jeu, mais le soir venu ils se voyaient au journal de 20h taxés de terroristes ou de gens dangereux pour la république ou le gouvernement. Donc entre un manifestant mort, une police ultra violente et des journalistes malhonnêtes et mal intentionnés, on peut comprendre leur grande méfiance.

Malgré tout je suis resté sur le camp. Je les ai écouté, j’ai observé et, peu à peu, j’ai regagné leur confiance en leur racontant mon histoire, mon projet et mon périple. J’ai d’ailleurs une anecdote assez amusante. J’ai rencontré une journaliste française. Elle avait une caméra et se permettait de filmer la police car il faut savoir qu’il formait une vraie ceinture autour de la place. Les policiers s’en sont aperçus et ils sont venus effacer le disque dur de sa caméra.

PS’E : Cette mésaventure ne t’es pas arrivée ?

RP : Non. Je partais du principe que les gens étaient déjà conscients de la violence de la police grecque donc je n’ai pas insisté sur ce thème. Ce qui m’intéressait c’était avant-tout de comprendre le mouvement, les connexions qui pouvaient exister et quel était leur but.

PS’E : Dans quel ordre s’est fait ton périple ?

RP : Tout d’abord je suis allé à Madrid, puis Athènes, puis Reykjavik, ensuite je suis retourné à Madrid, puis le Caire et enfin New York.

PS’E : Il semble que le point de départ des événements se situe en Tunisie.

RP : Oui c’est vrai. Au départ je voulais y aller mais les événements avaient déjà eu lieu, la constitution tunisienne était déjà sur les rails. J’ai choisi de privilégier l’Egypte parce que c’est vraiment le Caire qui donne l’impulsion du mouvement surtout dans son aspect de campement sur un lieu symbolique. Les tunisiens revenaient tous les jours pour manifester mais le soir venu, ils rentraient chez eux, alors que les Egyptiens eux, ont campé sur la place Tahrir en expliquant que tant qu’ils n’avaient pas de réponse, ils ne bougeraient pas. Cette idée de camper vient vraiment d’Egypte.

PS’E : Le slogan Take The Square était donc le même partout ?

RP : Oui c’était très symbolique. On prend une place qui est sensée appartenir au peuple et on l’occupe jusqu’à ce qu’on nous entende.

PS’E : Parle-nous de ton expérience new-yorkaise au coeur du mouvement Occupy Wall street.

RP : Il est vrai qu’au départ je n’avais pas prévu d’y aller car je n’en voyais pas l’intérêt. Mais lorsque j’ai vu qu’ils avaient organisé une grande manifestation sur Time Square, que le mouvement Occupy Wall Street s’étendait à d’autres villes sous le nom Occupy Oakland ou Occupy Los Angeles, j’ai décidé qu’il fallait que je me rende sur place voir ce qu’il se passait.

Ce qui est intéressant dans tous ces mouvements c’est que tout le monde y trouve son compte. C’est ce que j’appelle des inspirations car tout le monde adapte le message selon sa propre réalité. Le point commun entre tous ces événements c’est qu’on s’accapare un endroit symbolique, on l’occupe et on ne le lâche pas tant qu’on a pas eu nos réponses. Ce qui résume bien le documentaire c’est que tout le monde a sa propre idée de la démocratie. Il y a eu partout cette prise de conscience que la démocratie n’est pas quelque chose de figé et qu’elle ne se limite pas à mettre un bout de papier dans une boîte en plastique. Ce qu’il se passe c’est que, ce qu’on nomme démocratie est en fait un processus figé qui nous donne le droit de donner avis tous les 5 ans pour élire des gens qui vont s’occuper de nous. Et là tout à coup le message est non, la démocratie ce n’est pas ça, nous souhaitons être nous aussi des acteurs de ce processus. Il y a de grandes questions pour lesquelles on veut et on doit participer.

PS’E : Et l’Islande ?

RP : L’Islande c’est la vraie surprise. J’en avais déjà entendu parler en 2010. Ma première impression était que l’impact de la révolution d’un pays avec une population aussi faible ne peut pas être que dérisoire. Mais c’est au fil des discussions avec des manifestants dans tous les lieux que j’ai visité que l’expérience islandaise m’est apparue comme prioritaire pour le documentaire. De Madrid à New York en passant par Athènes et le Caire, tous parlaient de cette révolution islandaise comme d’un événement très fort. Le fait que le peuple soit parvenu à faire démissionner son gouvernement corrompu, qu’ils réécrivent leur constitution par le peuple pour le peuple, tout ceci m’a paru fort intéressant. Et une fois sur place, je n’ai pas été déçu.

PS’E : A quel stade de production en est le film ?

RP : J’en suis au stade de la post production. Il faut savoir que pendant toute l’année 2012 j’ai recherché des financements auprès des chaînes de télé françaises mais je n’ai eu que des refus. A partir du moment où on a ni aide financière, ni diffuseur, ça devient très compliqué. Mais devant l’engouement qu’a provoqué le projet auprès de mes amis et de ma famille, j’ai décidé de lancer une souscription en ligne sur la plateforme de co-production touscoprod.com qui est toujours ouverte. L’argent ainsi récolté va me permettre de rémunérer un monteur, un ingénieur du son, la personne en charge de l’étalonnage, la distribution, l’organisation d’une projection en avant première. L’argent me servira à faire vivre ce sujet d’actualité qui, je pense, est digne d’être diffusé le plus largement possible. Et comme je le dis souvent, il n’y a pas de petit don. On peut donner 1 euros. Mais pour chaque don à partir de 10 euros il y a des cadeaux.

En conclusion je voudrais dire que nous devons prendre conscience que des solutions démocratiques existent et qu’il ne tient qu’à nous de nous les approprier et de les mettre en oeuvre. Je souhaite que ce film inspire ceux qui sont prêts à franchir le pas de tous ces changements importants dont nous avons tant besoin.

PS’E : Merci Rodney.

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Lien vers la plateforme de co-production

Le pitch du film