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Elvis Akpa, sans-papiers, est mort en tombant du septième étage, 97 boulevard de
la Villette, alors qu’il tentait d’échapper à la police. Un an après la mort de Chunlan
Liu, dans des circonstances semblables, cette nouvelle mort d’un sans-papiers suscite
bien peu de réactions…

Mercredi 1er octobre, une dépêche
AFP annonçait la mort à Paris d’un
Nigérian de 47 ans, « soupçonné de
trafic de stupéfiants et d’association
de malfaiteurs ». L’homme, « probablement
en situation irrégulière »,
selon la formule répercutée sur le site
du Parisien, est mort en tombant par
la fenêtre de son appartement alors
qu’il tentait d’échapper aux policiers
faisant irruption chez lui. Selon l’AFP,
« les enquêteurs de la PJ de Meaux
agissaient sur commission rogatoire
d’un juge d’instruction de Meaux ».
L’IGPN – la police des polices – a été
saisie pour éclaircir les conditions de
la mort de Elvis Akpa et celles de l’intervention
de la police.

Elvis Akpa était bien sans-papiers, et
sous le coup d’une “Obligation à quitter
le territoire français” depuis 2007.
Il se trouve que ce n’est pas la première
fois qu’un sans-papiers paniqué
saute par la fenêtre pour échapper à la
police et à une expulsion. Il y a un an
presque jour pour jour, une chinoise
de 51 ans, Chulan Liu, trouvait la
mort dans les mêmes circonstances
sur le même boulevard de la Villette,
suite à l’intervention de policiers
envoyés eux aussi par le TGI de
Meaux. Dans cette précédente affaire,
la police venait aussi “pour une autre
raison” – soit, officiellement, pas dans
le cadre de la chasse aux sans-papiers
décrétée par Brice Hortefeux. Elle
agissait alors suite à une plainte…
d’un sans-papiers déjà expulsé en
Chine. Ce dernier se serait plaint –
avant son expulsion donc – de la disparition
de « ses effets » dans l’appartement
collectif où il demeurait.

Cette fois le motif de l’intervention
policière est bien plus impressionnant.
Et l’accusation de trafic de drogue
semble paralyser toute mobilisation
de ceux qui réagissent habituellement en de telles circonstances. Il
faut dire que la version policière est
terrible : non seulement Elvis Akpa
appartiendrait à un réseau international
de trafiquants de stupéfiants, mais
ce serait dans le cadre de la même
enquête que la police de Meaux a
découvert, en mars dernier, le cadavre
d’une jeune fille de quinze ans, « passeuse
 » du réseau, décédée suite à
l’éclatement d’une boulette de
cocaïne dans ses intestins. Devant un
tel tableau, le silence est général.

Nous avons cherché à connaître les
circonstances de la mort brutale
d’Elvis Akpa en allant interroger sa
veuve, Huguette Ahouavoeke, la
mère de ses quatre enfants.
Nous avons ainsi rencontré madame
Ahouavoeke –et sa soeur Estelle– dans
son appartement. La première est en
état de choc, et toutes deux sont révoltées
par la façon dont la police est
intervenue ce matin du 1er octobre.

Madame Ahouavoeke nous a donné
le récit de cette intervention : tôt le
matin (à 6h45, semble-t-il) le couple
a entendu des coups à la porte, et l’ordre
d’ouvrir. A suivi un moment de
confusion dans l’appartement :
« J’entendais tellement de bruit, que
j’ai eu peur ! Mon mari m’a dit :
“N’ouvre pas, c’est sûrement pour les
papiers !” ». « Je ne veux pas t’abandonner
une deuxième fois. Je ne veux
pas y retourner », a-t-il ajouté avant
de se réfugier dans la chambre des
enfants au fond de l’appartement,
avec ceux-ci. Et c’est par le balcon de
cette chambre qu’Elvis Akpa a essayé
de s’échapper…
Madame Ahouavoeke, entendant les
policiers défoncer la porte, a fini par
leur ouvrir, son bébé de deux mois
dans les bras : « J’ouvre, ils m’ont
dit : “Connasse ! Où est le monsieur
qui vit avec vous, c’est votre mari, il est où ?” J’ai demandé ce qu’ils voulaient,
ils avaient leurs bâtons noirs.
Ils ont commencé à chercher, puis ont
reçu un coup de fil et m’ont dit :
“Votre mec il s’est cassé la gueule à
cause de vous, il fallait ouvrir vite fait
la porte !” Je ne savais pas quoi faire,
ils m’ont ordonné de ne pas bouger, ils
sont allés chercher les enfants, leur
ont dit de ne pas bouger. J’avais le
bébé dans les bras. Je demandais ce
qu’il se passait, je pleurais, personne
ne me disait rien. Ils m’ont dit “C’est
ça ! Faîtes votre innocente !” Ils sont
descendus, ils sont revenus, ils ont
fouillé la maison, ils ont pris des affaires,
je ne sais même pas quoi. Ils ont
mis mes affaires par terre, ont
demandé où était le portable, j’ai dit
que je ne savais pas, ils m’ont dit
“C’est ça, ça ne se passsera pas comme
ça !”. Ils m’ont mise par terre devant
mes enfants, et ils m’ont fouillée ».

Les policiers n’ont trouvé ni drogue ni
argent dans l’appartement. Avant de
partir, ils rédigent un rapport
qu’Huguette Ahouavoeke refuse de
signer. « Puis, ils sont partis. Ensuite,
les pompiers ou les gens du Samu sont
venus me voir. Ils ont dit qu’ils
n’avaient rien pu faire pour sauver
mon mari. »

Pendant tout le temps qu’a duré cette
perquisition, Huguette Ahouavoeke
n’a pu à aucun moment quitter l’appartement
pour aller voir le corps de
son mari. Sa soeur, prévenue par téléphone
et présente sur les lieux dès
7h45, n’a pas eu l’autorisation de
monter la voir. Les enfants, présents
dans la chambre lorsque leur père est
tombé, ont assisté aux événements.
Les deux aînés, 11 et 7 ans, ont été
interrogés par la police dans une pièce
à part, une heure chacun, séparément,
sans aucun témoin – ni leur mère, ni
aucun psychologue ou médecin. Depuis, les enfants se cachent dès que
quelqu’un frappe à la porte, craignant
un retour de la police et suppliant la
mère de ne pas ouvrir.

Toujours pendant la perquisition,
avant la levée du corps, les policiers
de l’IGPN sont arrivés sur place. Ils
ont interrogé Huguette Ahouavoeke
à nouveau, ainsi que sa soeur, et les
voisins.

Avant de partir, des policiers lui ont
donné le téléphone de la PJ de Meaux
au cas où elle désirerait des informations
complémentaires. Depuis, celleci
a appellé à plusieurs reprises mais
n’a jamais pu obtenir d’explications :
« On ne veut pas m’éclairer. Quand
j’appelle ils me font balader. Jusqu’à
aujourd’hui je ne sais pas ce qu’ils lui
repprochaient. C’est par le journal
que j’ai su qu’il recherchaient un trafiquant
de drogue ».

C’est le lendemain, jeudi, que
Huguette Ahouavoeke était enfin
autorisée à se rendre à la morgue pour
voir le corps de son mari. Celui-ci
ayant subi une autopsie le matin
même, à la demande de la police et
pour une raison qu’elle ignore, elle
n’aura pu voir que son visage.

Les jours suivants, les enfants sont
restés dans l’appartement avec leur
mère et ne sont pas allés à l’école. Le
collège Louise Michel, où l’aînée est
scolarisée, a envoyé vendredi le
médecin scolaire et un psychologue
pour voir les enfants. Ceux-ci ont été
d’accord pour retourner à l’école à
partir du lundi.

Huguette Ahouavoeke dément les
accusations de trafic de drogue : « Ils
se sont trompés de personne », ditelle.
Béninoise, elle vit en France
depuis 2001, et a une carte de séjour
de dix ans. Ses deux premiers enfants
sont nés au Bénin, et les deux plus
jeunes à Paris. Son époux l’a rejointe
en 2006, et a fait une demande d’asile
qui a été rejetée. Il est sous le coup
d’une OQTF depuis 2007. Il n’a
jamais eu de problèmes avec la police,
et avait très peur de retourner dans
son pays, où il se disait en danger pour
raisons politiques. Il avait très peur
d’une arrestation depuis l’OQTF.

« Mon mari a fait tous les boulots, mais ce n’était pas un trafiquant de
drogue ! Il avait peur. » « Est-ce qu’il
a voulu s’enfuir ? Qu’est-ce qui s’est
passé dans sa tête ? Je ne sais pas ! À
33 ans, je reste avec des enfants
mineurs et un mari qui n’existe
pas ! ». Les quelques voisins rencontrés
sont émus, certains choqués. Les
témoignages sont simples : un monsieur
gentil, toujours poli, pas d’histoires,
pas de bagarres, attentif à la scolarité
de ses enfants – selon une jeune
fille qui faisait du soutien scolaire
auprès d’eux.

Un événement étrange survient le
lundi matin. Ce jour-là, Huguette
Ahouavoeke se rend à la mairie du Xe
arrondissement pour y chercher l’acte
de décès de son mari. Le document
remis par la fonctionnaire de mairie
qui a établi le certificat de décès
contient deux aberrations manifestes,
l’ignorance de la date du décès et le
lieu où se trouvait le corps : « Nous
avons établi le décès de Iheanacho,
Elvis Akpa, (…) dont la date n’a pu
être établie (…). Le corps a été trouvé
en son domicile (…). Dressé sur la
déclaration de Philippe Guilbert,
commandant de police du 8e arrondissement
(…) qui, lecture faite et
invité à lire l’acte, a signé avec nous
(…) ». À la lecture de cet acte de
décès, Huguette Ahouavoeke proteste
 : « C’est faux ! C’est la police qui a
tué mon mari ! » La fonctionnaire lui
répond alors imperturbablement
qu’elle s’est basée sur le rapport de la
police pour établir l’acte et qu’elle ne
peut le corriger.

Huguette Ahouavoeke rentre chez
elle et avertit son avocat. Celui-ci
estime que le fait est grave et lui
demande de garder les documents. Sa
soeur prévient de même le QSP par
téléphone.

Le lendemain matin, la fonctionnaire
téléphone à la veuve pour lui expliquer
qu’elle s’était « trompée », et
qu’elle allait établir un nouveau certificat,
mais qu’elle attendait pour ça un
feu vert du procureur. Nous sommes
allés l’interroger. Elle dit avoir fait
une erreur de saisie. Elle se serait
rendu compte de son erreur le lendemain,
en relisant le texte du procèsverbal
policier. « Pourquoi avoir procédé
alors à cette vérification ? », lui demande-t-on. Ce serait le souvenir
des protestations de la veuve qui l’aurait
réveillée dans la nuit. Elle insiste
pour dire que l’erreur est de son fait,
qu’elle « assume », et que « la police
n’y est pour rien ». Affable, elle nous
montre alors la déclaration de décès
qu’aurait apporté le commandant
Guilbert du 8e arrondissement. Ce
rapport mentionne en effet que le
corps a été trouvé « à l’aplomb du
domicile du défunt », et qu’Elvis
Akpa est « décédé le 1er octobre à
7h30 ». Comme on s’étonnait de ce
que le commandant Guilbert ait pu
relire et signer un acte erroné, elle
nous explique que celui-ci a signé
« en blanc », lorsqu’il a apporté le
rapport, avant qu’elle-même n’ait
imprimé l’acte de décès… Et qu’il en
est toujours ainsi. La question de
savoir pourquoi la police du 8e
arrondissement aurait été chargée de
ce rapport étonne la greffière :
« Parce que c’est elle qui est intervenue.
 » On s’interroge sur ce qu’aurait
eu à faire là des fonctionnaires du
8e arrondissement, pour une opération
diligentée à la requête du parquet
de Meaux dans le 10e, et alors
que l’AFP indique ce ce sont des « 
enquêteurs de la police judiciaire de
Meaux » qui seraient intervenus.

« On va porter plainte. La police
n’avait pas à la violenter, ni à interrroger
les enfants sans psychologue…
On ne l’a pas laissé voir son mari par
terre et voir comment il était avant
l’autopsie ! Ce qui s’est passé, on ne
sait pas ! Il y a trop de questions
qu’on se pose. On est là à se faire plein
de films dans la tête. On ne sait pas,
puisqu’on n’a même pas pu voir son
corps ! Notre avocat a demandé le
rapport de police, pour savoir sur quoi
ils se sont basés pour la perquisition,
et pourquoi c’est la police de Meaux
qui a fait la perquisition. On est dans
le 75 ici ! Pourquoi il n’y avait aucun
policier du Xe ! ».

Huguette Ahouavoeke n’est pas
encore allé chercher le corps de son
mari à l’institut médico-légal : elle
n’a pas l’argent nécessaire pour faire
rapatrier son corps au Nigéria. « Le
moins cher, c’est le service municipal
de la mairie. Mais ça coûte quand
même 5638 euros ! Je ne les ai pas. Pour un trafiquant de drogue, il m’a
laissé 10 euros 75 ! Ils étaient dans sa
poche. »

Dix euros soixante-quinze, c’est la fortune
qu’Elvis Akpa a laissée à sa
famille, ainsi que son alliance.
Vendredi, celle-ci a été rapportée à sa
veuve par deux policiers, s’excusant
de ce qu’elle était un peu « tordue ».
Elvis Akpa est mort, et l’enquête le
concernant est stoppée. Reste l’enquête
de l’IGPN sur les circonstances
de sa mort. Et restent en suspens quelques
questions dans cette histoire.

Mais, de toutes façons, quel qu’ait été
son moyen de subsistance, Elvis Akpa
est bien mort pour avoir follement
tenté d’échapper à l’expulsion au
Nigéria que lui promettait
l’Obligation à quitter le territoire
français dont il était l’objet depuis
2007.

Il était en France depuis deux ans et
avait fait une demande d’asile politique
qui avait été rejetée. Se remettant
alors en ménage avec la mère de ses
trois premiers enfants, ils en auront
conçu une quatrième. Divine, née il y
a deux mois. Elvis Akpa n’aurait pas
voulu abandonner sa femme et ses
quatre enfants.

Concluant l’interview, sa belle-soeur
nous apporte quelques photos d’Elvis
avec sa femme, et d’Elvis avec ses
enfants, prenant son bain ou se promenant
au bord du canal Saint-
Martin. « C’est ça qu’il ne voulait pas
quitter », dit-elle.

QSP


APPEL À SOLIDARITÉ

Madame Ahouavoeke a
besoin d’argent pour faire
rapatrier le corps de son
mari : si vous désirez l’aider,
adressez vos chèques à :

Madame Huguette
Ahouavoeke
97, boulevard de la Villette,
75010 Paris

Merci pour elle.