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Participent à l’interview : Carolle, Atouma, Hawa, Aminata, Bintou, et Rokia, maliennes, togolaises, guinéennes de la CSP75. Moussa Dramé aussi est présent et place son mot.

Carolle. Ce qui m’a frappée d’abord c’est que ce mot français de « sans-papiers » est connu et employé dans toute l’Europe : comme sa monnaie, l’euro. Quand on est sans papiers, on est toujours isolé dans son petit coin. Même quand, à 150, nous sommes partis de Paris, même en si nombreuse compagnie, il y avait en moi un coin de réserve. Alors quand nous sommes arrivés à la frontière suisse, à Bâle, et que j’ai vu de l’autre côté tous ces gens avec enfants venus pour nous attendre, tout exprès pour nous souhaiter la bienvenue, j’ai fondu en larme. Mes camarades, qui avaient l’habitude de me voir danser et chanter, ils se demandaient : mais où est passée Carolle ? Puis ils m’ont vue sous les arbres en train de pleurer, ils sont venus pensant que j’avais mal. Mais je pleurais car j’étais envahie par le sentiment de la solidarité. Cela m’a touché si profondément, d’abord par une sorte de pitié envers moi-même, et puis parce que ça m’a donné du courage, je me suis dit : c’est vrai, tous ensemble on peut y arriver. En Italie, nous avons passé deux jours dans la vallée de Susa à Bussoleno. Les gens du coin sont expropriés de leurs terres pour faire passer le TGV [TAV, en italien], ils ont formé le mouvement NO TAV. Ils nous ont dit que ça a été important pour eux qu’on passe les voir : ils sont privés de leur liberté ainsi que nous le sommes en tant que sans-papiers. Ils ont chanté pour moi des chansons italiennes que je connaissais. Ça été très beau ; et plein d’élan pour continuer la lutte. À Turin, une dame s’est surpassée, elle nous a laissé son appartement, à moi et à trois autres femmes, elle est partie dormir ailleurs. Ce n’est pas beau, ça ? je me suis sentie comme chez moi en Afrique. À Florange, les ouvriers qui occupaient leur usine et qui ont fait la marche jusqu’à Paris, ils sont venus nous accueillir à la mairie, ils nous ont dit qu’ils se reconnaissaient dans nos revendications puisque, comme le travail c’est leur droit et leur identité, de même, notre droit et notre identité à nous les sans-papiers, ce sont les papiers…

Moussa. Carolle elle était la porte-parole des femmes, les marcheuses.

Carolle. En effet je n’étais pas trop à la cuisine, j’apportais mon appoint quand il y avait besoin. Je participais davantage à la marche et aux différentes activités.

Atouma. Avec deux hommes (Oussy et Alhassana) et d’autres femmes, je m’occupais de la cuisine. Préparer à manger tous les jours pour une moyenne de 150 personnes c’est une lourde tâche. D’autant plus que tous nous étions malades les premiers jours. Personne n’était habitué à ces marches de dizaines de kilomètres par jour, personne n’était équipé.

Carolle. Beaucoup avaient comme moi les « cuisses cuites » – des rougeurs et des brûlures entre les jambes.

Atouma. Même qu’il a beaucoup plu. Surtout en Belgique. C’était pas marrant. Pour le manger, tout le monde était exigeant. Des pâtes ne leur suffisaient pas, ils leur fallait du thiép, un plat sénégalais-malien à base de riz. À la cuisine, passé la souffrance des premiers jours, le soleil revenu, nous étions toujours gaies, on chantait tout en préparant à manger.

Carolle. Pendant les temps morts de la cuisson, on dansait. J’ai appris à danser la djaka à la manière malienne : en sautillant, se déhanchant, et battant les mains. Mais il ne faut pas penser que les femmes étaient toujours à la cuisine.

Moussa. Pour les courses, je m’en occupais avec Françoise. Rien n’a jamais manqué. Ni condiments, ni autres articles : médicaments et même recharges téléphoniques. Je restais avec les femmes au lieu de départ de chaque étape, et une fois la nourriture prête je les amenais en camionnette rejoindre la marche à mi-parcours.

Atouma. Quand on arrivait c’était la fête, grands applaudissements. Ce n’était pas toujours facile de retenir les plus affamés. Mais dans l’ensemble les choses se passaient assez bien.

Moussa. La deuxième partie de la journée nous marchions avec les autres. Avant l’arrivée à destination, on allait au devant pour préparer le repas du soir. Moi et d’autres allions, avec les soutiens du lieu, préparer l’accueil des marcheurs, chercher des aides pour soigner les pieds, et où dormir. Souvent les soutiens avaient déjà tout préparé.

Hawa. Ce que j’ai surtout ressenti, c’est une très grande fatigue physique. Marcher c’était tellement fatiguant qu’au début on était tenté de rentrer à Paris. Mais quand on se bat pour une bonne cause, on n’a pas trop le temps de sentir la fatigue. Le moral était bon, et ça éloignait le découragement. L’étape pour Verdun surtout, ça a été tellement long que j’ai eu beaucoup d’émotion, j’ai pleuré avec Aminata en voyant aussi les vieux qui étaient fatigués ce jour-là et avaient du mal à avancer, ils avaient enlevé leurs chaussures car ils avaient mal aux pieds. On avait mal entre les cuisses, on marchait comme les canards.

Aminata. Oui, j’ai pleuré à cause de la fatigue. J’ai fait ce sacrifice pour les papiers. La vie des sans-papiers est dure, encore plus dure que la marche. C’est pour ça que j’ai marché. Je suis en France depuis huit ans, alors j’espère, comme marcheuse, avoir mes papiers, d’après les accords entre la CSP75 et la préfecture. En Allemagne, à Mannheim, j’ai été frappée de voir les sans-papiers enfermés dans les centres, sans pouvoir aller dans d’autres villes.

Hawa. À Verdun aussi on a eu beaucoup d’émotion, au cimetière où reposent nos ancêtres qui sont venus se battre pour la liberté de la France pendant la guerre de 14-18. Nous sommes allés aussi à l’ossuaire de Douaumont : des milliers et des milliers d’ossements de soldats inconnus. Là aussi nous avons pleuré, nous les femmes. Les hommes non. Les hommes ont le cœur plus dur, même s’ils pleurent ils gardent ça à l’intérieur, on ne le voit pas. Le président Hollande a gagné les élections avec sa campagne sur le changement. Nous aussi nous attendons le changement, à la suite de cette marche européenne qui nous a demandé tant de sacrifices pour faire connaître nos revendications à toute l’Europe. Nous demandons au président Hollande le changement des critères de régularisation : la réduction du temps de présence en France à trois ans de plein droit.

Rokia. Nous sommes allés voir aussi le musée. On a eu beaucoup de pitié à voir les photos de nos ancêtres, « les tirailleurs sénégalais ». C’était trop dur à voir. A côté du carré musulman il y a un momument : « Aux soldats musulmans morts pour la France ». Nous avons pris des photos, ça fait des souvenirs pour montrer à la famille restée en Afrique et à nos enfants. En Afrique on nous prend pour des menteurs, ils nous disent que ce n’est pas possible de traverser les frontières et d’aller dans tous les pays en étant que sans-papiers. Il faut des preuves et des photos pour montrer que nous disons la vérité.

Bintou. Moi aussi j’ai pleuré en voyant pleurer les autres. J’étais crevée, trop fatiguée, trop marché. J’avais les pieds gonflés, la nuit je ne pouvais pas dormir, jamais je n’oublierai cette marche. Dès que je marche un peu, la marche tout de suite me revient. Ce jour-là, j’ai pensé aux gens qui sont arrivés en France après moi et qui sont régularisés, et moi toujours pas. Je suis là depuis sept ans. J’ai perdu en Guinée un enfant, ma mère aussi, et mon papa. Je n’ai pas pu partir au pays. J’ai eu pitié de moi-même et j’ai pleuré. Ce que j’espère c’est de pouvoir enfin être régularisée moi aussi, à la suite de la marche.

Carolle. Est-ce que ça un sens cette vie ? Faut-il toujours souffrir comme ça ? J’ai perdu mon travail, j’étais garde enfants. J’ai demandé des vacances pour aller à la marche des sans-papiers, on m’a licenciée. Maintenant c’est la galère. Je n’arrive pas à trouver un autre emploi.