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Chouette, une polémique ! Me voilà nommément pris à partie par un blog d’amis de Médecins sans frontières. Son auteur n’apprécierait pas que j’ai dénoncé ici ses petits camarades pour les mauvais services qu’ils rendent à la vérité, lorsqu’ils opposent un déni amusant au rapport du juge Trévidic sur l’attentat contre Juvénal Habyarimana déclencheur du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994.

De quoi discute-t-on ? Voilà dix-sept ans aujourd’hui que je dis et redis la même chose. Mon premier article sur le sujet était publié dans le n°1 de Maintenant en janvier 1995. En 1998, j’ai fait paraître un livre, Un génocide sur la conscience, où je développais le même raisonnement. Et depuis cinq ans, j’anime même une revue La nuit rwandaise spécialisée sur la question de l’implication française dans ce génocide. En tant qu’éditeur, j’ai publié nombre d’auteurs, Mehdi Ba, Gérard Prunier, Vénuste Kayimahe, Benjamin Sehene, Jean-Paul Gouteux, Jacques Morel, qui auront tous contribué à une connaissance approfondie du sujet. Au total, il y a là des milliers de pages non d’opinion mais d’information (dont je suppose que le monsieur qui m’interpelle ne se sera pas donné la peine d’en lire).

D’autres ont contribué à la connaissance de ce dossier. Je pense en particulier à la journaliste belge, Colette Braeckman, mais aussi à Pascal Krop, et François-Xavier Verschave, qui, dès 1994, publiaient des livres mettant en cause ce que Krop avait qualifié en titre de son ouvrage de « génocide franco-africain ». D’autres journalistes tels Jean-Chatain, Jean-François Dupaquier, ou Patrick de Saint-Exupéry, se sont aussi distingués dans cette bataille pour la vérité. On en oublie bien sûr, mais il faut saluer particulièrement les efforts de l’association Survie pour que soit pris en compte cet effroyable crime post-colonial.

Pendant le génocide, le 18 mai 1994, Alain Frillet et Sylvie Coma publiaient un dossier de huit pages dans Libération dénonçant la complicité active de la France dans l’horreur alors en cours dans ce petit pays d’Afrique. On y apprenait, entre autres, que des livraisons d’armes au bénéfice des assassins se poursuivaient encore, et que François Mitterrand s’était préoccupé personnellement de faire venir en France la veuve du président Habyarimana, figure importante du groupe génocidaire rwandais.

J’en oublie d’autant plus facilement que je n’ai pas tout lu, et j’aurais raté, en 2004, dans La Croix un article signé par quatre de ces proches de MSF qui écrivaient des phrases que l’on peut assurément contresigner : « Le génocide des Rwandais tutsis a bien eu lieu, la France a une responsabilité considérable dans ce qui est arrivé au Rwanda, et la dénégation constante de cette responsabilité rejaillit sur tout le corps politique français. »

C’est en effet de cela que l’on parle. Nos auteurs, Rony Brauman, Jean-Hervé Bradol et Claudine Vidal, alors avec le renfort dAndré Guichaoua, en appelaient à “une démarche d’humilité en direction du peuple rwandais consistant à reconnaître la simple vérité : alors que « tout le monde savait qu’il y avait une énorme perspective de massacres », selon les propres termes d’Hubert Védrine, les responsables politiques français n’ont pas mis tous les moyens à leur disposition pour paralyser les autorités politiques et militaires rwandaises qui préparaient le génocide”.

Sans attendre 2004, le même Bradol était à la télé, le 18 mai 1994, jour de la parution de ce fameux numéro de Libé, pour inviter le gouvernement français – et la Présidence de la république – à intervenir aussitôt en lançant un appel à l’arrêt du génocide dont il avait de bonnes raisons de penser qu’il pourrait être d’une grande efficacité pour démobiliser les assassins en leur retirant leur seule légitimité : l’appui sans faille du “pays des droits de l’homme”.

Alors de quoi discute-t-on ?

A bien les relire aujourd’hui, on voit qu’on qualifiait ici d’indigne cet autre article des mêmes auteurs (moins Guichaoua) publié plus récemment en réaction au rapport Trévidic, sur le site de Marianne – un journal qui se distingue depuis des années pour sa violence anti-tutsi. Ils protestent là contre le fait qu’on ne prenne pas suffisamment en compte les “centaines de milliers de morts, rwandais et congolais” “imputables au Front patriotique rwandais (FPR)”. Dénonçant pèle-mêle les atteintes à la démocratie au Rwanda aujourd’hui, et la critique du négationnisme, ils s’en prennent aux “réseaux d’« amis » à l’étranger (à une autre époque, on aurait parlé de « compagnons de route »)” du régime au pouvoir à Kigali. Des “réseaux” dont il semble qu’on fasse partie.

Il se trouve que je n’ai pas souvenir d’avoir jamais écrit une ligne en faveur du régime de Kigali. Ni je crois en avoir beaucoup lues… On pourrait pourtant s’extasier sur la reconstruction du pays, plutôt rapide et réussie après l’apocalypse génocidaire. On pourrait féliciter aussi ce gouvernement d’avoir instauré une réelle paix civile, et de s’être bien défendu contre les forces génocidaires installées aux frontières qui appelaient à la reconquête du pays et au parachèvement du génocide.

Il n’est pas moins vrai qu’on pourrait aussi critiquer, comme ne manquent pas de le faire nos auteurs, la politique étrangère du nouveau Rwanda, et le bilan de son intervention au Congo voisin ne semble pas particulièrement brillant. Il est bien possible, comme nos auteurs insistent pour le rappeler, que des massacres aient eu lieu. Même si leur ampleur a été fantastiquement enflée par certains « enquêteurs » comme Pierre Péan. J’avoue méconnaître cet aspect du dossier – et je vois bien combien ce désintérêt semblera critiquable à nos interlocuteurs –, mais il est manifeste que les rwandais ont profité de cette expédition congolaise pour se livrer aussi à un lucratif trafic de matières premières, tel le fameux coltan utile aux téléphones portables.

On se souvient même du soutien apporté par l’armée rwandaise à Joseph Kabila, en 1996. S’il était certes louable de contribuer à l’éviction de Mobutu, ce dinosaure néo-colonial – libération dont le peuple congolais ne pouvait que se féliciter –, il était possible aussi de questionner le fait qu’Etienne Tschisekedi, le leader historique de l’opposition démocratique, n’ait pas plus bénéficié de cette libération, et que le pouvoir soit de nouveau accaparé, par Kabila père puis fils.

Nos auteurs auront raison de voir chez nous un désintérêt manifeste pour toutes ces dimensions de ce pan d’histoire de l’Afrique contemporaine.

C’est que ça n’est pas le sujet. Peut-être aura-t-on trop bien écouté ce qu’ils écrivaient en 2004 ? La France porte une “responsabilité considérable” dans le génocide des Tutsi. C’est eux qui le disent. On suppose qu’ils mesurent la gravité de ce qu’ils disent là.

Or, voilà qu’on se fait traiter d’“idiots” parce qu’on reste obstinément attachés vouloir que soit prise en compte cette information.

Il n’est pas sûr que le régime de Kigali soit aussi horrifique que le prétendent nos interlocuteurs. Le serait-il que ça n’est pas tant notre affaire. Est-il si difficile à comprendre que c’est en tant que citoyens français que nous nous exprimons ? Or je n’ai pas connaissance que la France ait de responsabilités dans la politique intérieure rwandaise d’aujourd’hui.

Le peuple rwandais serait-il effectivement opprimé et même malmené comme le prétendent nos auteurs, cela n’est pas l’œuvre de nos élus ni avec le moyen de nos impôts. Car c’est bien là le fond du problème spécifique que pose le génocide des Tutsi. Comme le reconnaissent volontiers Bradol and co, la France est lourdement compromise – or, la France, c’est nous. Les soldats de l’armée française, ce sont nos enfants, nos cousins, nos voisins ; les politiques qui dirigent cette armée, ce sont nos élus, de droite et de gauche, pour lesquels nous nous déplaçons au bureau de vote avec ferveur ; les budgets des opérations spéciales, ce sont ces impôts que nous payons tous les jours – et c’est autant d’argent retiré à nos écoles et à nos hôpitaux. Or, cet argent aura servi à financer un des plus horribles crimes de l’histoire universelle. Et ces soldats comme ces élus, qui sont pour la plupart encore aujourd’hui au pouvoir, ont des responsabilités dont ils n’ont pas eu à répondre que l’on sache.

Quel sens cela a-t-il donc, ici, en France, de demander des comptes à l’actuel gouvernement rwandais pour des actes postérieurs et qui de plus n’ont jamais été sérieusement établis ? Aussi fondé que puisse être ce qui se dit sur le comportement du FPR au pouvoir, quel rapport cela aurait-il avec l’accusation extrêmement grave qui pèse sur nos gouvernants à nous ?

Rappelons au passage qu’il n’est pas exagéré d’user de superlatifs pour qualifier le crime rwandais. Ainsi, on peut dire, et malheureusement sans erreur : le crime le plus horrible. Ceci pas seulement en raison du caractère particulièrement monstrueux des moyens employés pour cette énorme tuerie. On aura forcé des mères à tuer leurs enfants – et réciproquement. Des maris ont tué leur femme – et des femmes leur mari.

Il n’y a pas eu de chambre à gaz au Rwanda. Le zyklon-b s’y appelait manipulation. Et les armes, des machettes, des gourdins. Or, tous les ingrédients de cette manipulation sophistiquée étaient importés… de l’université française. Et les gourdins à clous étaient copiés de modèles trouvés dans nos musées…

Car ce qui est le plus horrifique dans ce crime, c’est l’implication si large de l’armée française prétendant se porter au secours du “peuple majoritaire” hutu. S’il est horrible qu’un homme en vienne à tuer son voisin, il est encore plus monstrueux qu’un autre homme fasse huit mille kilomètres pour inciter l’un à tuer l’autre, et l’aider à le faire.

Si les chambres à gaz n’étaient pas un « détail », la mort du président Habyarimana et des personnes l’accompagnant pourrait en sembler un dans le contexte de l’effroyable extermination des Tutsi. Un peu comme celle des dix casques bleus belges assassinés le lendemain. Or, voilà bientôt dix-huit ans qu’on s’arc-boute à discuter de savoir à qui cet attentat serait attribuable.

Messieurs Barril, Bruguière, Smith, Guichaoua, Péan, Onana – là aussi, on risque d’en oublier –, se sont inscrits depuis longtemps pour défendre l’hypothèse que cet attentat pourrait être l’œuvre du FPR. Thèse « amusante » s’il en est lorsqu’elle pousse l’esprit de syllogisme jusqu’à dire qu’en conséquence, ce serait le FPR à qui on devrait… le génocide des Tutsi. Faisant feu de tous bois, les tenants de cette « analyse » ont d’abord tenté d’accréditer que le FPR aurait commis à son tour un génocide, en exterminant les hutus. Thèse dit du « double génocide » alimentée par Stephen Smith et d’autres à divers moments, jusqu’à s’épuiser au bénéfice d’une version plus audacieuse encore : ce serait le FPR qui aurait la responsabilité du génocide des Tutsi en plus d’avoir exterminé les hutus...

Comme on l’entend, cette nouvelle vulgate a absolument besoin d’attribuer l’attentat au FPR – et c’est pourquoi ce débat serait devenu si passionnel. Pour accréditer cet ignoble renversement de l’accusation, ses tenants n’auront eu à se mettre sous la dent qu’une fantaisiste instruction du juge Bruguière – dont on appréciera que nos auteurs reconnaissent eux-mêmes « l’incohérence ».

Cette enquête, ainsi que cela a pu être souvent dénoncé, ne reposait que sur des prétendus témoignages, le juge convoquant dans son bureau des témoins dont il dictait lui-même les dépositions. S’il avait pris soin d’avoir avec lui un interprète, il se trouve que celui-ci était une figure connue du parti génocidaire… Il ne s’intéressera aucunement de vérifier l’hypothèse inverse, instruisant exclusivement à charge, contre le FPR. Ses conclusions ne tenaient effectivement pas debout du fait de leur « incohérence », mais pire encore, ses témoins se rétracteront les uns après les autres, dénonçant les conditions dans lesquelles ont leur avait arraché de prétendues dépositions.

Un de ces témoins versatiles, le principal d’entre eux, Abdul Ruzibiza, accédera à une certaine notoriété après que Claudine Vidal et André Guichaoua se chargent d’écrire 500 pages du même tonneau que sa prétendue déposition auprès du juge.

Le juge Trévidic succédant au juge Bruguière aura dû réouvrir entièrement l’enquête, et aura donc récemment livré une première conclusion qui semble bien corroborer ce qui avait déjà été établi par diverses enquêtes balistiques – à l’inverse du roman seriné par Bruguière, Vidal et Guichaoua, avec le renfort du capitaine Barril et de Pierre Péan, les missiles n’ont pas pu être tirés d’une ferme sur la colline de Masaka, ainsi que cela avait été dit jusque-là, mais n’ont pu partir que du camp de Kanombe ou de ses abords immédiats.

Est-ce que ça change tout ? Non. les missiles auraient-ils été tirés de la colline de Masaka qu’il n’en aurait pas moins été impossible à un commando du FPR de le faire – la zone étant totalement sous contrôle des forces génocidaires. D’aucune façon une batterie de missile aurait pu s’installer au bord d’une route en attendant tranquillement que le président veuille bien revenir de Tanzanie, dans un secteur lourdement quadrillé, dont l’accès était verrouillé par des check-points incontournables.

On avait déjà pu faire valoir que dans cette hypothèse même, l’attentat incombait vraisemblablement au parti génocidaire. Cette hypothèse sera corroborée par la séquence ultérieure des faits, où l’on verra ce parti procéder méthodiquement à l’assassinat des autorités supposées prendre la suite du président, pour finalement instaurer ce qui s’appellera un « gouvernement intérimaire », dont on se souvient qu’André Guichaoua témoigne avoir vu de ses yeux comment celui-ci s’est constitué à l’ambassade de France, avec l’aide de l’ambassadeur Marlaud et du lieutenant-colonel Maurin, chef d’état-major de fait de l’armée rwandaise, encore présent à Kigali à l’heure du lancement du programme génocidaire.

On dispose, de plus, d’un témoignage troublant, parvenu par écrit à la rédaction du Soir de Bruxelles, dans lequel un homme qu’on parviendra a identifier, chef de milice à Kigali, déclarait à l’heure de mourir qu’il était du petit nombre de ceux qui avaient participé à cet attentat, parmi lesquels deux soldats français. Il donnait de surcroît le nom d’un de ces deux soldats : Etienne.

Vérification faite, il fut possible de reconstituer que « Etienne » était le pseudonyme d’un soldat s’appelant Pascal Estreveda, effectivement spécialisé en balistique, séjournant alors entre le Rwanda et le Burundi voisin.

Ces informations étaient publiées, par Colette Braeckman, dans Le Soir, de Bruxelles – le journal le plus sérieux de Belgique, strict équivalent du Monde ou du Figaro. Il n’en sera pas tenu compte, et, dix-huit ans plus tard, on n’a pas connaissance que Pascal Estreveda ait eu à fournir un alibi.

C’est alors que le capitaine Barril se précipitera à la télévision pour raconter comment il avait été héroïquement récupérer la boîte noire de l’avion présidentiel abattu. Cela n’éclaircissait certes pas grand chose, d’autant moins qu’il s’avèrera que sa prétendue boîte noire n’en était pas une... Stephen Smith, journaliste à Libération, prendra le relai de Barril pour tenter d’argumenter. L’article qu’il fit alors paraître était si manifestement malhonnête qu’il incitera l’auteur de cels lignes à faire… un journal – si les journaux étaient si mauvais, il en fallait bien un autre –, et ce sera l’aventure de Maintenant – un journal d’informations générales qui durera à peine plus d’une année tant il rencontrera de difficultés de diffusion.

Dès mon premier article, j’accusais bille en tête Stephen Smith de se livrer à un vulgaire travail de propagandiste d’Etat... Comme quoi, on ne se refait pas.

Mais qu’est-ce qui permet de dire que Denis Sieffert, par exemple, un homme charmant que j’ai pu rencontrer, serait en fait un larbin de la DGSE ?

Le plus suspect de tous, Pierre Péan, gagne sa vie vraisemblablement avec ses droits d’auteurs, et ne touche probablement aucune gratification pour ses abondants travaux de propagande.

Oui, mais il sert la patrie… L’armée, Mitterrand… L’intérêt national…Le même Péan déclarait, il y a des années, dans une conférence au Centre de formation des journalistes, que sa ligne de conduite – et celle qu’il recommandait aux futurs journalistes qui l’écoutaient – c’était de ne jamais aller « contre l’intérêt national ».

Serait-ce là ce qui nous oppose ? Il se trouve que l’intérêt national, comme toute chose, est une question d’appréciation. Je ne crois pas qu’il soit dans « l’intérêt national » de ruiner le budget de l’Etat en entretenant un énorme appareil militaire dont la vocation principale est de commettre des crimes inadmissibles.

Il me semble plus dans l’intérêt du pays de développer des relations harmonieuses et intelligentes avec les autres pays. La politique de la France au Rwanda est un sommet de gâchis à tous points de vue. Elle procède d’une vision imbécile et criminelle des relations internationales. Non l’Afrique n’est pas faite que d’ethnies, et non la démocratie n’est pas réservée aux blancs. Etre citoyen, c’est un fait universel, qu’on soit en Chine, en Egypte ou en Lituanie. Et les rwandais aspiraient à un Etat moderne – comme les tunisiens ou les syriens aujourd’hui –, dans lequel tous ont le droit de participer aux prises de décisions, parce que chacun est doté d’une conscience.

Ce type d’énoncés semblent brutalement hérétiques aux partisans du néo-colonialisme qui se gargarisent à longueur d’années du caractère indépassables des réalités tribales, en Afghanistan comme au Rwanda ou en ex-Yougoslavie.

C’est pourquoi d’ailleurs, il leur est indispensable que le régime actuel de Kigali soit qualifié de Tutsi – et que, supplémentairement, et comme par voie de conséquence, il ne puisse qu’exterminer les Hutu.

Ce qu’on veut bien reconnaître comme « l’incohérence » du juge Bruguière, c’est en fait la cohérence de la politique française. Elle a bien défendu « les hutus » parce que ceux-ci étaient menacés par « l’aristocratie guerrière tutsi » – et ce au prix d’un génocide ! – ; pour que ceci ait un sens, il lui faut maintenant que cet ennemi Tutsi soit effectivement aussi monstrueux que cela avait été prédit. Les crimes annoncés doivent avoir été commis.

C’est pour cela que j’ai osé traiter des personnes aussi honorables que Rony Brauman et Jean-Hervé Bradol, de propagandistes des services. Quant à Claudine Vidal et André Guichaoua leur prestation auprès de Ruzibiza est assez éloquente pour qu’on ne puisse pas parler là d’un travail honorable.

Dans un contexte aussi idéologisé que celui de la patrie des droits de l’homme qui ose se gargariser de ses vertus alors qu’elle charrie le plus long cortège de crimes infâmes, on comprend que des propagandistes puissent n’être que de braves gens convaincus, qui vibrent au souvenir de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy, comme vous et moi...

Paris s’éveille

Rwanda : raconter l’histoire sans raconter d’histoires

Par Olivier Falhun

La publication d’un rapport d’expertise sur la destruction en vol de l’avion du président Habyarimana en avril 1994 a fait l’effet d’un coup de théâtre. Pour la majorité des médias, ce document innocenterait l’actuel président du Rwanda, Paul Kagame, de l’attentat considéré comme déclencheur du génocide des Tutsis du Rwanda.

Vérité « qui dérange » pour Le Monde, « irréfutable » pour Libération, cette expertise a généré une première vague d’articles de presse disqualifiant l’hypothèse d’une implication du Front patriotique rwandais (FPR) dans cet attentat. Les premiers effets de telles affirmations n’ont pas tardé : un article était posté ici même pour questionner ces conclusions péremptoires dix-huit ans après les faits. Ancien journaliste à Libération, Stephen Smith s’étonnait à son tour d’un tel traitement de l’information dans les colonnes de ce même quotidien par une tribune intitulée « Des preuves sans conclusions ». Filip Reyntjens constate pour sa part dans Le Monde qu’on « aime trop les histoires simples ». L’auteur de Rwanda, trois jours qui ont fait basculer l’histoire résume ainsi ce que Jean-Hervé Bradol, Rony Brauman et Claudine Vidal écrivaient récemment sur le site de Marianne2 : « De tout temps, les conteurs comme leurs publics ont préféré les histoires où les bons combattent les méchants plutôt que celles où les salauds en affrontent d’autres ».

Au rappel des centaines de milliers de morts rwandais et congolais imputables au FPR, à l’étonnement et aux doutes exprimés après une couverture médiatique sans nuance sur les auteurs de l’attentat, ont depuis répondu les accusations portées par les tenants d’une version tranchée des événements du 6 avril 1994. Pour Michel Sitbon, des intervenants comme JH. Bradol, R.Brauman, et C.Vidal « insultent tous ceux qui se battent pour que la responsabilité française dans le génocide des Tutsis soit prise en compte ». Il n’a manifestement pas lu une tribune publiée dans La Croix le 3 novembre 2004 où ces mêmes auteurs dénoncent la dénégation constante par certaines autorités françaises de leurs responsabilités dans le génocide. Qualifiant l’article de Marianne2 ou la prudence de l’hebdomadaire Politis [1] de « propagande des services français », M. Sitbon n’hésite pas également à parler d’intoxication et de négationnisme, relayant même un article publié sur un site dont on ne peut que malgré nous faire la publicité : « Rwanda : la grande manip ». Intitulé « MSF se crashe sur le rapport Trévidic », ce papier en rajoute dans l’insulte et donne la nausée par les accusations et les insinuations qu’il contient. Surtout, il passe une nouvelle fois sous silence les responsabilités de Paul Kagame et de son armée dans les crimes contre l’humanité perpétrés après le génocide, au Rwanda et en RDC.

Quant au rôle de la France, le quotidien Le Monde s’interroge dans son édition du 27 janvier par une tentative d’analyse de surplomb : « Quel événement récent suscite des positions aussi tranchées, des haines aussi personnelles, ou déclenche pareille fureur verbale ? (…) Le Rwanda rend-il fou ? » se demandent les journalistes Christophe Ayad et Philippe Bernard dans un article intitulé « Rwanda, une passion française ». Pour Marc Le Pape et Claudine Vidal, co-signataires d’une réponse proposée au quotidien du soir et intitulée « Où sommes-nous ? », ces journalistes ne sélectionnent dans la question rwandaise que ce qui leur permet de construire un récit fondé sur « une logique binaire, simpliste et média-centrée », opposant deux auteurs, Patrick de Saint Exupéry et Pierre Péan ; les convaincus d’une France complice et ceux qui considèrent qu’elle n’a rien à se reprocher ; ceux pour qui les crimes du FPR et de leur leader Kagame ne posent pas de problème et ceux qui l’accusent de l’attentat comme du reste. « Dans ce cadre, cet article ignore tous ceux qui détruiraient la symétrie de leur tableau, y compris dans le monde de la recherche où ils prolongent leur élan de classement » écrivent les deux sociologues.

Alors, que s’est-il vraiment passé ce 6 avril 1994 ? Une fraction extrémiste des Forces armées rwandaises est-elle à l’origine de l’attentat contre un président issu de leurs rangs ? A ce stade, la réponse semble relever davantage de l’intime conviction que de l’incontestable. Mais dans l’affrontement médiatique, les enjeux politiques sont inextricablement liés à la recherche d’une vérité réduite à un enjeu de lutte. Dans l’ordre imposé de cette bataille rangée, chacun doit se battre pour forcer l’histoire, au risque de raconter des histoires. « De la nécessité de ne pas écrire trop vite » reconnaît Denis Sieffert dans Politis. Pour l’éditorialiste qui s’est lui aussi pris les pieds dans le tapis avant de lire le rapport, l’expertise finalement « ne dit rien de ce qu’on s’est empressé de lui faire dire, et de ce qu’on a fait circuler ».

[1] Rwanda, une vérité qui se dérobe - Politis - Non disponible en ligne

[Source : Issues de secours]