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Compte-rendu de deux entretiens avec des détenus des deux CRA de Vincennes, qui racontent ce week-end où les CRS auraient y compris lancé des gaz lacrymogènes à 5h30 du matin – pour disperser ceux qui s’assemblaient dans les couloirs pour faire leurs prières –, réveillant les dormeurs qui étouffaient dans leurs chambres...

Vincennes
Mercredi 9 avril 2008
Centre de rétention n° 1

On revient un peu plus tranquillement sur les évènements de ce week-end
avec nos contacts au téléphone. Pas si tranquillement finalement parce que
la rage contenue est très perceptible cette fois-ci, dans la voix parfois
nouée de nos interlocuteurs, dans leurs récits par moment de leur
impuissance… Du dedans et au dehors, on tourne en rond, on se cogne contre les murs, on cherche…

On les a informé de la manif de samedi prochain vers le centre de Vincennes…

« La grève de la faim s’est terminée des deux côtés [aux CRA 1 et 2].
Des groupes mangeaient. Les gens ont commencé à en avoir marre. Tout le
monde prépare son audience ou sa sortie. Chacun regarde son cas. Ce
n’était plus collectif. Tout s’est fini avec rien au bout.

Néanmoins, on continue de se réunir même si on n’a plus revu les gens qui
avaient organisé la première lutte : les flics ont pris les fortes têtes
pour les mettre dans un autre bloc.

Un matin à 4 heures, les gens qui savaient qui allaient être expulsés, nous ont réveillé en passant dans les chambres. Les flics les ont vus avec leur
caméra. Ils ont pris deux personnes et les ont mises en isolement.

J’en ai revu un au tribunal de Cité quand j’y suis allé pour mon audience.
Quand ils l’ont emmené ce matin-là, ils étaient cinq sur lui.
Ils l’ont mis dans une cellule où il n’y avait que des toilettes. Il a
tout cassé dedans. Il a aussi cassé la caméra. Les flics ont flippé.
Ils sont venus frapper à la porte mais lui n’a pas répondu. Ils ont cru
qu’il était en train de se suicider.

Lui a eu peur que les flics le frappent. Il s’est fabriqué un couteau et
il a attendu qu’ils ouvrent la porte. Le commandant est intervenu. Il est
venu lui parler. Il l’a mis dans une cellule avec trois autres personnes.

Il faut penser la lutte autrement.

Les gens et les flics se foutent de la grève de la faim. Ils s’en foutent
des sans-papiers. Ils s’en foutent si on crève. Les gens bouffent des
lames de rasoir tous les jours, et on n’entend pas parler d’eux.
Les petits trucs qu’on fait ne valent pas le coup. Il faut vraiment foutre
le bordel pour avoir les moyens de leur mettre une vraie pression.
Quand j’étais dehors, je travaillais. Je cherchais juste un moyen
d’enlever mon stress. J’allais boire des verres après le travail. Je
sortais avec mes amis. Je me foutais du reste. Quand j’ouvrais un journal,
je ne m’intéressais qu’aux gros titres. Pour les gens c’est pareil.
Il faut que ça pète pour qu’ils s’y intéressent.

Depuis hier, les flics sont plus normaux avec nous mais ils continuent de
nous compter. Ils nous comptent à 12 h et à 20 h.
Ils ont une liste. On doit présenter notre carte à l’appel pour pouvoir
aller manger. On doit se représenter devant eux après avoir pris notre
plateau.

Les gens qui entrent ici n’ont aucune chance. Moi, j’ai deux avocats, j’écris
des lettres, j’essaye de prendre en main mon cas. Mais de toutes manières
les juges s’en foutent. Ils ont des objectifs à atteindre. Ils ne
cherchent pas à comprendre.

Même si tu n’es pas expulsé, tu restes ici 32 jours alors qu’avant c’était
une semaine. Quand tu sors, tu as déjà tout perdu. Les gens n’ont plus
d’appartement parce qu’ils n’ont pas pu payer les loyers. Les gens n’ont
plus de travail parce qu’ils n’y sont pas allé.

Certains parmi nous ne savent ni lire ni écrire le français. Quand ils
vont chez le médecin pour un mal de tête ou parce qu’ils ont mal à la
jambe, le médecin leur donne un cachet pour les fous qui endormirait un
éléphant. Un homme après en avoir pris, a dormi 24 heures.
Ils font ça pour nous endormir. Pour qu’on ne réfléchisse plus.
J’ai dit aux gens de ne pas prendre de cachets sans avoir vu la boîte. Il
faut que le médecin fasse une ordonnance aux gens pour qu’il existe une
trace de ce qu’il a donné. Mais les gens ne savent pas.

Beaucoup de flics ici sont des fils d’immigrés. Ils essayent de nous
amadouer pour qu’on reste tranquille. Quand ils viennent me parler en
arabe, je leur réponds d’aller se faire foutre.
S’ils n’ont trouvé rien d’autres comme métier, qu’ils aillent se faire
foutre.

Aujourd’hui je me suis pris la tête ave un flic à propos de la télé. Je
lui ai demandé de changer de chaîne. La télé est en hauteur. Elle est
entourée de grillage et de plexi-glass. On n’y a pas accès.
Lui m’a répondu :
« Mais pourquoi tu veux changer de chaîne ? Tu ne peux
pas regarder qu’une seule chaîne ? »

La Cimade travaille avec les flics. Pour moi c’est la même chose. Quand
les nouveaux arrivent, ils demandent s’ils ont un avocat, s’ils ont fait
une demande d’asile, etc… Mais ils bougent tous dans le même système.
Ils ne peuvent rien faire pour nous.
Ils ne sont pas là pour nous défendre ni nous aider à sortir.

Aujourd’hui trois personnes du consulat algérien sont venus pour nous
reconnaître. On est le seul pays à envoyer trois consuls.
Ils m’ont parlé en arabe, mais je leur ai dit que je ne comprenais pas.
Ils ont insisté mais je leur ai répondu que je ne comprenais pas leur
charabia.

De toute façon, ils font ce qu’ils veulent, ils ne font que des conneries.
Ils ont délivré des laissez passer pour des marocains et des tunisiens.

Un mec pour refuser d’embarquer a eu une idée incroyable.
Il s’est chié dessus. Il s’est tout étalé sur lui-même.
Ils n’ont pas pu l’expulser. Ils l’ont ramené au centre. Le lendemain, ils
sont venus le rechercher. Ils l’ont attaché avec du Scotch et ils l’ont
enroulé dans du film plastique.

Ils l’ont pris et ils l’ont expulsé comme ça.
S’ils m’expulsent, je ferai tout pour revenir. »

Vincennes Cra 1

Mercredi 9 avril 2008

« Ce week-end, quelqu’un s’est fait frapper à l’infirmerie.
Il avait subi une opération à la jambe. Il devait suivre un traitement.
Mais l’infirmière ne l’a pas cru. Elle n’était pas d’accord. Elle a appelé
les policiers à l’aide d’un bouton sous le bureau. Ils sont arrivé à une
douzaine. J’étais avec le monsieur dans l’infirmerie pour traduire.
J’ai essayé d’expliquer à la police que le monsieur n’avait rien fait mais
il m’ont attrapé et malmené. Ils ont pris le monsieur. Ils l’ont isolé comme en garde-à-vue. Il est sorti trois heures plus tard.

Une brigade est venue relever la première.
Il s’est plaint auprès d’eux que la précédente brigade l’avait frappé.
Ils l’ont jeté. Ils lui ont dit d’aller se plaindre à la Cimade. Un autre
gars traduisait à ce moment au monsieur.
Finalement ils sont partis et je me suis endormi.

Je me réveille à 4h30 du matin. Je me lève. Je regarde par la fenêtre.
Je vois des policiers qui prennent le traducteur et qui l’emmènent. Ils
l’ont transféré dans l’autre centre. On a essayé de s’interposer mais ils
ont appelé les CRS.

Quand à 5h30 on a voulu faire notre prière dans un des couloirs du CRA 1,
les CRS sont entrés en force. On leur a dit que s’ils ne voulaient pas
qu’on fasse la prière ici, on pouvait changer de place. Ils ont lancé des
bombes lacrymogènes.
Ceux qui, dans les chambres, dormaient encore, ont presque étouffé.

Face à ça, des gars ont allumé un feu dans le centre mais ce ne sont pas
les pompiers qui sont intervenus. Ils nous ont envoyé des CRS.

Au CRA 2, des gens sont encore en grève de la faim. J’ai fait la grève de
la faim il y a une vingtaine de jours. On était 94 personnes. On a tous
arrêté. Parmi nous, une personne est restée 14 jours sans manger. Les
flics l’ont frappé. Il a porté plainte auprès de la Cimade.
On reste en contact avec l’autre centre. Quand ils transfèrent l’un
d’entre nous, on peut se téléphoner.
Il y a aussi un coin auquel on a accès où on peut se voir et se parler.

Après avoir déchiré leur carte, certains n’ont pas pu laver leur vêtement.
Ils n’ont pas pu avoir de savons. Ils font ce qu’ils veulent de nous.

Il n’y a pas de problème entre nous. Même si on ne parle pas la même
langue, on est tous unis. On décide ensemble.

Nous avons manifesté samedi vers 17 h., pendant que vous étiez dehors.
On s’est rassemblé, on a crié L-I-B-E-R-T-É.
On a aussi crié des choses contre Sarkozy.
Mais on ne pouvait pas vous voir. Ils ont mis une bâche verte depuis une
vingtaine de jours pour qu’on ne puisse plus voir à l’extérieur. »

[Source : Fermeturetention@yahoo.fr]