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Ci-dessous une lettre d’un correspondant qui nous félicite pour notre travail d’information sur la révolution islandaise. En Tunisie comme en Islande ou ailleurs, la question constitutionnelle est première. Qu’est-ce qu’une démocratie ? La question a-t-elle jamais été réfléchie sérieusement ? Cinq mille ans d’histoire de l’État laissent la pensée sur ce sujet décisif pour la vie collective quasiment vierge.

On peut noter en particulier que depuis plus de deux siècles de régimes constitutionnels à prétention démocratique, ceux-ci n’ont jamais été soumis à la critique (sauf de la part des anti-démocrates). Au lieu d’améliorer le principe démocratique, on n’a cessé de le faire dégénérer jusqu’à en faire une parodie rituelle dans tous les régimes autoritaires.

Quant aux régimes supposément démocratiques, ils ont vu disparaître jusqu’à la liberté d’expression, comme en France, où elle est sous la bonne garde des marchands d’armes. Même les procédures de vote, sous prétexte de « simplifications », ont été altérées jusqu’à faciliter l’élection d’un ministre de l’intérieur très attaché à ces « simplifications », un certain Nicolas Sarkozy.

La démocratie est un combat, en Tunisie comme ici.

Ici comme là-bas, il faut d’abord en finir avec l’État militaire, première condition d’un débat libre entre civils.

Paris s’éveille

Monsieur, Madame ,

Les manipulations mentales par les dirigeants corrompus et menteurs, par l’Otan, par les américains, par les services secrets et par la propagande ne peuvent plus fonctionner actuellement comme dans le passé. Le pouvoir politique est entièrement émietté et les anciennes énergies ne fonctionnent plus. Elles sont remplacées par des nouvelles.

Le peuple veut le départ complet des anciens dirigeants .

Le peuple en Tunisie veut obtenir immédiatement une constitution nouvelle, des droits fondamentaux politiques, et économiques réels , le partage égalitaire des richesses du pays , et la liberté pour sa religion.

Il est nécessaire d’aborder les questions fondamentales et essentielles et non de parler de détails comme la non ingérence d’une puissance coloniale ou les détournements de la coiffeuse et du flic à titre privé .

Ces analyses et ces réactions sont entièrement erronées et nettement en dessous du niveau requis.

La dette publique des 50 dernières années doit être examinée en Tunisie et les parties illégitimes doivent être annulées.

Il est vraisemblable que les actes illégaux, et léonins de la BM et du FMI doivent être annulés pour 65 % comme en Equateur.

Voir aussi l’ Islande aujourd’hui.

Nous exigeons aussi cette étude pour la Grèce, pour l’ Espagne pour le Portugal , pour l’ Irlande et pour la Lettonie.

Nous voulons voir tous les documents écrits de la dette publique dans tous ces pays y compris en Belgique.

Les médias, en Tunisie comme en France, tentent de focaliser l’attention sur Ben Ali, sa famille et celle de sa femme, Leila Trabelsi. 33 membres de ces familles ont été arrêtés, soupçonnés de « crimes contre la Tunisie ». La Télévision tunisienne filme longuement les armes saisies dans des résidences des familles Ben Ali et Trabelsi.

Il est bien sûr tout à fait nécessaire de dénoncer et de sanctionner ces aspects népotiques du régime de Ben Ali. Il est difficile, cependant, de ne pas éprouver la fâcheuse impression d’une mise en scène ayant un seul véritable objectif : éviter que l’on s’interroge sur cette énormité qu’est le maintien au pouvoir du système Ben Ali, sans Ben Ali.

La question du « gouvernement d’intérim »

Selon le « président par intérim » Foued Mebazza, le « gouvernement d’intérim » veut créer « une rupture totale avec le passé ». Comment une telle rupture pourrait-elle être le fait de ce « président par intérim » ancien président du parlement illégitime de Ben Ali, nommé par un Conseil constitutionnel qui, jusqu’à la fuite de Ben Ali, était totalement à la botte de ce dernier ? Quelle est la légitimité du « premier Ministre par intérim », Mohamed Ghannouchi, nommé par un tel président de la République ?

Comment instaurer une « nouvelle république tunisienne », en chargeant d’assurer la transition 14 anciens ministres ou secrétaires d’Etat de Ben Ali ayant à leur tête un Premier ministre « par intérim » qui a été le Premier ministre de Ben Ali depuis 1999 ? Imagine-t-on qu’à la libération, en France, le Conseil National de la Résistance ait été composé en majorité de ministres de Pétain après la fuite de ce dernier ? C’est pourtant bien, dans un contexte différent, ce qui arrive en Tunisie.

Le soi-disant « gouvernement d’union nationale » n’est, en fait, qu’un « gouvernement de continuité » où les principaux ministères restent aux mains des anciens ministres de Ben Ali. Ils gardent les ministères essentiels : Intérieur, Défense, Affaires étrangères, Finances. Quelques places ont été faites à la société civile : au blogueur Slim Amamou et à la cinéaste Moufida Tlati, notamment. Trois postes avaient été offerts à trois ministres issus de l’ « opposition autorisée » sous Ben Ali. Trois autres postes étaient réservés à l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT).

Quand aux formations illégales sous Ben Ali, il n’a même pas été question de leur proposer de participer à ce « gouvernement d’union nationale ». Aucune de ces formations, notamment le Parti Communiste Tunisien (PCOT) ou les « islamistes » d’Ennahdha n’ont été sollicités pour participer au gouvernement

Ce « nouveau » gouvernement a soulevé l’indignation du peuple tunisien. Malgré les trois jours de deuils décrétés opportunément par ceux-là même qui gouvernaient le pays et les forces de répression au moment de l’assassinat de plus de cent tunisiens, des milliers de manifestants ont défilé à Tunis et dans de nombreuses villes du pays, exigeant la démission du gouvernement. A Tunis, le siège du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) était protégé de la colère populaire par l’Armée et ses blindés.

Depuis, en trois jours, cinq ministres ont déjà démissionné.

D’abord, les trois ministres de l’UGTT, après que les fédérations et les régions de ce syndicat aient imposé cette décision.

Ensuite, le ministre de la Santé, Mustapha Ben Jaafar, président du Forum démocratique pour le travail et la liberté (FDTL).

Et finalement, un dernier ministre démissionnait, un ministre du RCD : Zouheir M’dhaffer. Il faut dire qu’il avait réécrit la constitution de 2002 (toujours en place) pour permettre à Ben Ali de se maintenir au pouvoir. Il était un peu trop voyant. Ses comparses du RCD l’ont obligé à démissionner.

Voyant que leur manœuvre ne fonctionnait pas, les anciens ministres de Ben Ali ont continué à lâcher du lest pour garder l’essentiel du pouvoir. Les ministres du RCD ont démissionné de ce parti. Et le RCD lui-même a dissous son bureau politique. Bientôt, il changera de nom…

Mais les suppôts de la dictature comptent bien rester au pouvoir. Le Premier ministre « par intérim », Mohamed Ghannouchi a, ainsi, osé déclarer sur Europe 1 : « Les ministres de Ben Ali maintenus à leur poste ont les mains propres (…) Tous ceux qui ont été à l’origine de ces massacres, de ce carnage, rendront compte à la justice ». Comme si un ministre n’était pas responsable de toute la politique menée par le gouvernement auquel il participe. S’il n’était pas d’accord, s’il n’admettait pas la dictature, les assassinats, la torture, les emprisonnements arbitraires, qu’il ne pouvait ignorer, il n’avait qu’à démissionner.

Le gouvernement actuel cherche à faire payer les lampistes et à exonérer les responsables de l’État au plus haut niveau. De ce point de vue, le projet d’ « amnistie générale » peut inquiéter. Ne s’agit-il pas, au-delà de l’amnistie des opposants de Ben Ali, d’assurer l’impunité pour tous les actes commis par le gouvernement et les dirigeants des forces de répression sous la dictature ?

La question des élections et de la constituante

La volonté du gouvernement qui se prétend d’ « union nationale » est d’organiser des élections législatives puis présidentielles « respectant la Constitution ». Mais de telles élections ne pourraient être démocratiques.

Il faut, d’abord, le temps pour que les partis politiques dont les membres sortent de prison ou reviennent d’exil puissent s’organiser. Du temps, également, pour que de nouveaux partis puissent se créer. Les deux mois prévus par la Constitution de Ben Ali, toujours en vigueur, ne permettraient donc pas de mettre en œuvre une véritable consultation électorale.

Il faut ensuite changer la Constitution actuelle qui a été mise en place et modifiée par la dictature pour assurer la pérennité de son pouvoir. C’est cette Constitution et le Code électoral qui en était le prolongement qui permettaient à Ben Ali d’obtenir des scores de 99 %.

Les Tunisiens ont, enfin, parfaitement le droit de préférer un régime parlementaire à un régime présidentiel. Ils ont, aussi, parfaitement le droit de refuser que des pouvoirs sans contrôle soient accordés au gouvernement, la soumission des tribunaux au pouvoir exécutif… Ils ont, enfin, entièrement le droit de vouloir inscrire dans la Constitution le respect de droits sociaux tels que le droit au travail, à la retraite, à un salaire minimum, à des services publics…

La première condition à toute élection démocratique est donc l’élection d’une Assemblée constituante qui élabore, dans la transparence, une nouvelle Constitution. La deuxième condition est la rédaction, d’un nouveau code électoral.

La question sociale

Le refus de voir se perpétuer la dictature de Ben Ali au moyen d’une modification de la Constitution qui aurait fait de sa femme, Leila Trabelsi, la vice-présidente appelée à le remplacer en cas de vacance du pouvoir a été l’un des facteurs qui déclencha la révolution tunisienne. L’autre facteur essentiel au déclenchement de la révolution fut le refus du chômage (beaucoup plus de 50 % pour les jeunes, même diplômés) et celui de la hausse des prix des produits de base alors que les salaires stagnaient.

La question sociale est donc indissociable de la question politique. D’autant plus indissociable que la fin de la dictature de Ben Ali mêle inextricablement les deux problèmes. En effet, dans la plupart des entreprises, des cellules du RCD organisaient le contrôle des salariés. Le peuple tunisien exige aujourd’hui la disparition de ces « cellules professionnelles ». Les Assemblées générales se multiplient dans les entreprises et les salariés chassent les patrons coupables de s’être compromis avec le régime Ben Ali. 400 personnes manifestaient ainsi devant la compagnie aérienne Tunisair pour demander des comptes à son PDG.

Que deviendra la propriété des entreprises dont les patrons ont été chassés ? Ces derniers récupèreront-ils leurs entreprises ? Ces entreprises deviendront-elles la propriété d’autres patrons ? Deviendront-elles des entreprises publiques ?

Le clan Trabelsi avait mis la main sur une bonne partie des entreprises privatisées, notamment sur la Banque de Tunisie, dont le gouverneur Thoufi Bacar, vient d’être arrêté. Que deviendront ces entreprises ? Seront-elles livrées à des capitaux privés ou redeviendront-elles publiques ? Ces questions sont des questions clés pour savoir s’il sera possible de réorienter l’économie tunisienne et lui permettre de répondre aux aspirations de la population.

Comment augmenter les salaires, contrôler les prix, faire reculer massivement le chômage sans imposer un partage des richesses qui touche aussi bien les détenteurs de capitaux nationaux que français (1 250 entreprises), européens ou américains, sans changer complètement l’orientation de l’économie tunisienne en lui donnant pour objectif de satisfaire les besoins sociaux de la population plutôt que les profits issus de l’exportation et d’un système de tourisme qui s’avère prédateur pour l’économie tunisienne ?

Comment en finir avec le fardeau d’une dette publique odieuse, contractée par le dictateur non pas pour développer l’économie tunisienne mais pour fournir des prébendes à son clan ? Il faudrait pouvoir saisir les avoirs de Ben Ali et de sa famille mais cela risque d’être difficile, de se heurter au bon vouloir des banques, de l’Union européenne ou de l’Arabie saoudite. Cela serait, de toute façon, insuffisant. Le problème de l’annulation ou de la restructuration de la dette se posera donc car cette dette est un obstacle au développement économique de la Tunisie.

Dans le soutien à l’insertion de la Tunisie dans la mondialisation libérale, le FMI et les agences de notation ont un joué un rôle complémentaire, s’opposant dans les deux cas aux intérêts de la population tunisienne et apportant leur soutien à la dictature.

Le FMI qui ne tarissait pas d’éloge sur la Tunisie, ne semblait s’intéresser qu’à son taux de croissance. Ce qui posait un double problème. D’abord, celui de la fiabilité des chiffres (3,8 à 5 % de croissance annuelle) alors qu’aucun organisme indépendant ne pouvait remette en cause les chiffres officiels. Ensuite celui de la répartition de cette croissance. A quoi bon, en effet, une augmentation de la croissance de 5 % tous les ans quand 95 % de la population n’en profite pas et qu’elle subit une dictature implacable ? Au final, le seul aspect qui intéressait vraiment le FMI c’était que la Tunisie reste une économie « ouverte ». Ouverte aux appétits des multinationales du Nord et que grâce à ses exportations et au tourisme, elle puisse rembourser sa dette publique.

Les agences de notation ont pris le relais. Dès la chute de la dictature, l’agence Fitch Rating a baissé la note de la Tunisie, rendant ainsi plus cher le remboursement de sa dette. Un tel jugement est sans appel : pour les spéculateurs, mieux vaut une bonne dictature. Si le peuple se révolte, il faut qu’il le paye : il n’avait qu’à garder Ben Ali ou lui demander de revenir !

La révolution tunisienne vient de commencer. Elle se heurte déjà à de nombreux obstacles.

La gauche européenne devrait donc être aux côtés du peuple tunisien pour lui permettre d’instaurer la démocratie politique, de faire reculer le chômage et de recentrer leur économie sur les besoins sociaux fondamentaux de la population. Elle n’en prend malheureusement pas le chemin puisqu’au Parlement européen, le Parti Socialiste Européen s’est, contre l’avis des socialistes français, aligné sur le PPE (la droite). Le PSE a, en effet, refusé de voter la résolution, pourtant élémentaire, de soutien au peuple tunisien, proposée par les Verts et la Gauche Unie.

La révolution tunisienne est un formidable révélateur de la sincérité démocratique des responsables politiques, des intellectuels et des personnalités médiatiques qui tiennent chronique et ont micro ouvert en permanence dans les médias français. Au delà des « hésitations », soulignées parfois avec une certaine cruauté par de nombreux observateurs, de la diplomatie française, une chose retient l’attention : le silence assourdissant des experts et des analystes de haut niveau qui peuplent les écrans de télévision. La révolte démocratique du peuple tunisien n’a en effet guère suscité de réactions – ou alors fort embarrassées – des préposés à la « bien-pensance » et des donneurs de leçons civilisés, de ceux qui se mobilisent avec constance contre les régimes iranien, vénézuélien ou chinois, de ceux qui à longueur de colonnes fixent de facto la ligne éditoriale de la grande majorité des médias français.

Le (pas très) surprenant silence d’Hubert Védrine

Mais un silence me paraît encore bien plus éloquent que l’embarras des habituels intellectuels médiatiques : celui d’Hubert Védrine, théoricien stratosphérique des relations internationales, ex-secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre des Affaires étrangères, habituellement si prompt à analyser chaque crise internationale, qu’on lit le matin dans Libération et après déjeuner dans Le Monde. Celui qui livre d’habitude avec aplomb sur tous les plateaux de savantes analyses sur le cours des affaires de la planète n’est tout simplement pas là. Il est complètement absent et rigoureusement invisible. Mais où est donc passé cet hyper-expert, critique féroce du « droit-de-l’hommisme » – qui, selon lui, saperait l’autorité des États et contribuerait ainsi à les affaiblir ?

Pour comprendre mes interrogations sur le sort de cette autorité diplomatique, que l’on me pardonne d’évoquer une anecdote personnelle. Le 21 janvier 2005, il y a quasiment cinq ans jour pour jour, lors d’une rencontre autour du Maghreb organisée à l’Assemblée nationale à Paris par le site marocain L’Observateur, j’ai entendu – comme des dizaines d’auditeurs médusés – Hubert Védrine déclarer en substance que les pays du Sud – entendez du Sud méditerranéen – n’étaient pas mûrs pour la démocratie : « Il avait fallu plusieurs siècles pour que nous [les Occidentaux] accédions à la démocratie » ; et en attendant, « nous devions traiter avec les États et les élites de pouvoir ».

Par acquis de conscience, j’ai demandé à des témoins de la scène s’ils avaient gardé la même mémoire de cette sortie invraisemblable dans la bouche d’un responsable socialiste ayant occupé des fonctions éminentes dans l’État français. Ils ont confirmé ces propos auxquels j’avais alors réagi à chaud, hélas en l’absence d’Hubert Védrine qui avait quitté la salle immédiatement après son intervention. J’avais manifesté ma surprise devant cette position ethnicisante ou essentialiste qui évoquait pour moi la très colonialiste SFIO de Max Lejeune et de Guy Mollet, plutôt que l’humanisme de Jaurès. Pour aggraver mon cas, j’avais ajouté qu’après qu’on nous ait répété pendant des décennies que nous n’étions pas mûrs pour l’indépendance, voilà que nous étions obligés d’entendre que nous n’étions pas prêts pour la démocratie. Veillant à ne pas outrepasser les règles de la bienséance, j’avais conclu en regrettant que, décidément, pour les porte-parole autorisés de la Civilisation, nous autres Maghrébins ne serons jamais au rendez-vous de l’Histoire.

Passons sur le fait que cela m’avait valu d’être taxé d’« impoli » par une journaliste d’un hebdomadaire parisien habituée des corridors de la présidence algérienne depuis l’époque lointaine de Boumediene. Deux ou trois dames avaient même surenchéri en déplorant la rudesse et le manque d’éducation notoires des Algériens…

Les blindés, seule alternative aux « barbus » : une thèse mensongère

Au delà de l’anecdote, si on peut contester le cynisme de l’homme politique, on ne peut que reconnaître sa franchise. Le discours d’Hubert Védrine est symptomatique de la pensée commune et du quasi-consensus politique des élites françaises, socialistes ou non, autour du soutien à Ben Ali et aux régimes policiers du monde arabe. C’est ce pseudo-réalisme sans états d’âme qui constitue le fond commun idéologique des élites de gouvernement, qu’elles soient de droite ou de gauche. Certes, cette posture dissimule des intérêts bien compris. Mais in fine, la représentation politique du monde arabo-musulman s’articule exclusivement sur la théorie du « containment » du « péril islamiste ».

Selon les intellectuels médiatiques et tant d’experts « sécuritaires », la « menace islamiste » supposée inhérente à nos peuples réputés frustes et violents ne peut être maîtrisée que par des régimes autoritaires, aussi ineptes, sanguinaires et corrompus soient-ils. Autre consensus politique censé légitimer cette position : il n’existe pas de forces d’opposition démocratiques crédibles et seul l’islamisme dans sa version « talibane » représenterait une alternative aux régimes en place. Entre blindés et barbus, il n’y aurait donc rien, sinon quelques personnalités très minoritaires. Pour les élites françaises, le soutien inconditionnel aux dictatures est donc l’unique voie pour réduire la menace « existentielle » islamiste et, partant, préserver la stabilité des États et de la région.

Cette thèse martelée depuis des années par la machine médiatico-politique à fabriquer le consentement est tout simplement mensongère. Le chercheur François Burgat, dans la préface à l’édition de 2010 de son remarquable L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaida (La Découverte), l’explique clairement : « En 2010, paradoxalement, les pays musulmans où s’esquisse la sortie de l’autoritarisme ne sont pas ceux où, avec le soutien de la communauté internationale, le tout répressif de la “lutte contre les intégristes” a prévalu, mais bien ceux, peu nombreux, où les courants islamistes sont loyalement intégrés au jeu institutionnel. Ni la vision médiatique ni la stratégie politique dominantes […] ne semblent percevoir et encore moins prendre en compte cette réalité essentielle, laissant se perpétuer un quiproquo culturaliste parfaitement mystificateur. »

Le modèle turc n’est-il pas l’un des démentis les plus clairs aux aveuglements des faiseurs d’opinion ? Dans d’autres pays – Liban, Palestine, Irak, Koweït ou Bahreïn et, très probablement aujourd’hui, Tunisie –, l’islamisme, en dépit de toutes les tensions, tend majoritairement à s’insérer dans la modernité fondamentale, celle qui détermine toutes les autres : la démocratie. C’est l’opinion de nombreux activistes du Maghreb et du monde arabe. Moncef Marzouki, opposant de longue date au régime de Ben Ali, insiste ainsi dans une récente interview (Politis, 20 janvier 2011) sur les différences fondamentales entre les divers courants de l’islam politique. Pour lui, « le clivage se situe entre ceux qui acceptent le jeu démocratique et les autres » : « En Algérie et en Tunisie, certains laïques se sont fourvoyés avec les pouvoirs dictatoriaux en trahissant l’idéal démocratique pour réprimer les islamistes en place. On a vu le résultat... »

Le mythe de l’inéligibilité à la démocratie

En dépit de ce que pensent des « spécialistes » très formatés, les scènes politiques des pays de culture musulmane ne peuvent donc être réduites à la seule alternative entre dictature et islamisme archaïque. Ce n’est que par la démocratie que sera dépassée cette fausse contradiction dans laquelle les despotes et leurs alliés « civilisés » veulent enfermer les peuples. La « laïcité » autoritaire défendue par les théoriciens du soutien aux dictatures produit l’effet inverse de celui escompté. La violence d’État, la répression des libertés et le déni du droit contribuent à renforcer l’obscurantisme et à nourrir les régressions. La dictature organise aussi le vide politique, qui est ensuite utilisé pour déplorer l’absence d’alternative et/ou de leader politique « évident », ce qui « contraindrait » à soutenir les régimes en place. Le contre-modèle algérien est à cet égard tout à fait exemplaire.

La prétendue inéligibilité des peuples musulmans à la démocratie en raison de leur défaut de maturité est un mythe battu en brèche par le combat pacifique et par les luttes syndicales de femmes et d’hommes dans le monde arabe, ignorés par la plupart des médias français. La révolution du peuple de Tunisie prouve aussi qu’il n’est pas besoin d’un leadership charismatique pour qu’une société arabo-musulmane se soulève et avance avec une maturité jusqu’ici impressionnante sur la voie de la démocratie. Encore faudrait-il ne pas refuser obstinément de voir les signes annonciateurs d’un mécontentement trop profond pour être contenu éternellement.

Ce n’est donc pas le moindre mérite de la révolution tunisienne d’avoir présenté au monde l’image d’un peuple digne et courageux qui a pris son destin en main et abattu pacifiquement une dictature implacable. Le sacrifice de Mohamed Bouazizi a également mis en évidence pour une opinion européenne soigneusement désinformée le désespoir d’une jeunesse privée de libertés et de perspectives. La réaction populaire a mis à bas le mur de la peur construit avec l’aide des bonnes consciences médiatiques. Qui oserait dire aujourd’hui que le peuple tunisien n’est pas apte à la démocratie ?

Eric Toussaint, le distingué scientifique et militant, interviewé par la revue « Epikaira » appelle à la formation d’une Commission d’audit qui offrira les arguments légaux et éthiques pour la cessation des paiements de la dette publique. Eric Toussaint n’en parle pas sur la base des simples hypothèses. Ayant participé activement à la Commission d’audit constituée, il y a trois ans, par le président de l’Equateur Rafael Correa, il apporte sa précieuse expérience concernant les méthodes utilisées par le président de l’Equateur afin de se libérer d’une grande partie de la dette publique. Correa a utilisé même le marché secondaire pour diminuer la dette publique. Mais, dans son cas, il y avait de la volonté politique, et non pas la soumission sans condition aux créanciers étrangers, comme en Grèce !

Eric Toussaint est historien et politologue, fondateur et président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde. Il a écrit plusieurs livres sur des sujets semblables (Your money or your life ! The tyranny of global finance ; The World Bank : a never ending coup d’état, et d’autres). Son livre le plus récent, qu’il a écrit avec Damien Millet, est paru en septembre 2010 et traite la question de la dette globale et des responsabilités du FMI et de la Banque Mondiale.

• Quelles sont les caractéristiques spécifiques de la crise de la dette publique qui a éclaté depuis un an dans la zone euro ? Qu’est-ce qui la différencie des autres crises de la dette apparues dans le passé dans les pays du Tiers Monde ?

La caractéristique fondamentale de cette crise qui frappe les pays périphériques (Grèce, Espagne, Portugal, etc.) et ceux de l’ex-bloc soviétique qui ont adhéré à l’UE durant la décennie précédente, est qu’elle est la création des banques privées, surtout de celles d’Allemagne et de France.

Cette crise constitue également un résultat, et ceci est sa deuxième caractéristique, des politiques néolibérales appliquées pendant les années 1980-90, et qui avaient comme caractéristique essentielle la diminution des impôts des riches et des entreprises. Le résultat en était la soudaine diminution des recettes de l’Etat et la préparation du terrain pour la crise actuelle des finances publiques. En somme, indépendamment des autres causes conjoncturelles supplémentaires, la crise a été préparée par les politiques en faveur des entreprises menées pendant les deux précédentes décennies.

La troisième cause qui a été la goutte qui a fait déborder le vase, a été le coût du sauvetage des banques privées dans des pays comme l’Espagne, l’Irlande, le Portugal.

• Comme cela a été le cas en Grèce aussi. Les gouvernements de la Nouvelle Démocratie et du PASOK ont mis à la disposition des banquiers, ces trois dernières années et sous forme des liquidités et des garanties, 78 milliards d’euros !

Mon pays, la Belgique, va intégrer dans quelques mois, cette catégorie des pays comme l’Espagne, l’Irlande, le Portugal et la Grèce. Et elle le fera en raison du sauvetage en octobre 2008 par l’Etat des trois grandes banques privées Fortis, Dexia et KBC qui ont pris des risques très élevés aux Etats-Unis, en Europe de l’Est ainsi qu’en Irlande.

• Et la douloureuse est-elle adressée maintenant aux citoyens ?

Exactement ! Les dettes privées sont transférées aux autorités publiques et c’est pour cela qu’on assiste au décollage de la dette publique. L’explosion de la dette publique qui en résulte devient un très bon prétexte pour une nouvelle vague de politiques néolibérales, d’une sauvagerie sans précédent. Et je me réfère à ce qui est en train de se passer dans votre pays, et qui peut se comparer aisément à ce qui s’est passé dans les pays du Tiers Monde à partir des années 1980 avec la participation du FMI lequel a une énorme expérience en ce domaine. Les mêmes politiques désastreuses et criminelles sont appliquées aujourd’hui en Grèce, où est appliquée intégralement toute cette expérience négative.

• Cependant, le cauchemar du FMI et de la dette publique ne constitue pas un sens unique et des pays tels que l’Equateur se sont libérés de leurs chaînes. Comment cela s’est-il fait ?

A la fin de 2006, Rafael Correa a gagné les élections présidentielles en promettant de mettre fin à la situation inacceptable concernant la dette externe qui saignait à blanc la plupart des ressources de l’économie. En juillet 2007, il a institué par décret présidentiel une Commission d’audit de la dette publique –interne et internationale-. L’audit couvrait 30 années de 1976 à 2006. L’audit s’est fait avec la participation active de 12 personnes provenant de la société civile, de la communauté des indigènes qui représente 50% de la population, et d’autres. Il y avait aussi 6 personnes, des spécialistes, qui venaient de l’étranger.

• Vous étiez un de ceux-là…

Oui. La caractéristique commune de nous tous était la grande expérience que nous avions en matière de dette internationale. D’une grande importance était aussi la décision de Rafael Correa que plusieurs organes de l’Etat, c.à.d. le ministère des Finances, la commission anti-corruption, la Cour des Comptes, le ministre de la Justice, etc., appuient le travail de la Commission. Tous ceux-là participaient à nos réunions. Nous avons travaillé intensément pendant 14 mois, de juillet 2007 à septembre 2008. Nous avons analysé des contrats et des conventions de toute nature concernant les secteurs de la sécurité, des crédits commerciaux, entre banques –même du secteur privé, avec le FMI, la Banque mondiale et d’autres organismes multilatéraux.

Nous avons également mis sous la loupe tous les prêts bilatéraux signés par l’Equateur avec des pays comme l’Espagne, le Japon, l’Italie, la France et l’Allemagne. Nous avons également analysé les contrats régissant la dette interne. Pour ce travail, nous avons eu le concours de 15 juristes, des auditeurs, des juristes, des comptables, spécialisés en finances publiques et privées.

Nous avons examiné non seulement tous les documents mais aussi tout ce qui concernait les prêts. Nous posions par exemple la question pourquoi avoir conclu cet emprunt avec tel taux d’intérêt et non pas avec un autre, quelle partie du prêt a été remboursée. Nous avions aussi demandé aux banques la documentation concernant les prêts déjà attribués ou supposés remboursés parce qu’on devait confirmer dans quelle mesure étaient vraiment remboursés même les prêts supposés déjà remboursés.

• Quelle a été la contribution des juristes ?

Elle a été irremplaçable car c’est avec leur assistance que nous avons examiné la légalité de chaque contrat ainsi que les conditionnalités les unes après les autres, leur compatibilité envers la Constitution du pays, le droit international et aussi les intérêts de la nation. On a prêté une attention particulière à certains contrats financiers concernant des travaux des dimensions exceptionnellement importantes pour un pays comme l’Equateur, comme p.ex. des grands barrages. Nous avons aussi examiné les conditions du financement de leur construction et si tout ça (coût, financement) était comparable aux prix internationaux courants pour des travaux analogues.

Nous avons également examiné les conditionnalités des crédits commerciaux attribués à l’Equateur par des pays comme l’Allemagne, avec l’objectif ultérieur de faire acheter des produits allemands afin de soutenir les exportations allemandes. Il s’agit des prêts concédés afin de favoriser l’achat des produits de pointe, comme p.ex. ceux de Siemens. Notre tâche était de contrôler les prix d’achat des équipements de Siemens, c.à.d. dans quelle mesure ce prix correspondait à la qualité. Et cela parce que nous avons découvert des phénomènes d’extrême corruption dans de très nombreuses affaires concernant des entreprises multinationales. Je fais allusion p.ex. à des marchés publics n’ayant aucun rapport avec les besoins du pays, mais offrant des prétextes pour payer des commissions.

• Avez-vous découvert des cas où des multinationales avaient payé des commissions ?

Naturellement. Les cas les plus emblématiques ont été ceux des banques américaines Citibank et JPMorgan. Ces banques versaient systématiquement des pots de vin à des fonctionnaires à l’échelle de tout le secteur public –même au ministre des Finances- pour qu’ils acceptent de signer des contrats manifestement préjudiciables à l’intérêt public et favorisaient scandaleusement les intérêts des banques.

• C’est pour ça que Correa voulait aussi la participation active des autorités publiques à votre Commission…

En effet. Par ailleurs, je souligne le fait que nous avons audité non seulement les conditions de financement mais aussi la finalité des projets qui faisaient l’objet d’emprunt.

A la suite de tout cela, le président Correa lui-même, seulement deux mois après l’achèvement de nos travaux, le 14 novembre 2008, a annoncé officiellement que sur la base de nos découvertes il était obligé de déclarer la cessation des paiements d’une partie de la dette publique d’un montant de 3 milliards de dollars US, ce qui représentait 70% de la dette sous forme des bons. Il a justifié sa décision en disant que la dette n’était pas légitime, qu’elle était le fruit de la corruption et des pots de vin. En conséquence, son gouvernement n’était pas tenu de respecter les conventions internationales. Durant les cinq mois suivants, le gouvernement a gardé le silence et n’a fait aucune déclaration publique sur ce sujet, malgré l’intérêt qu’il suscitait…

• Et on peut supposer que ce silence n’était pas dû à une surcharge de travail…

Exactement ! C’était un choix tactique. Les créanciers étaient particulièrement inquiets puisqu’ils ne savaient pas ce qu’il arriverait dorénavant. Leur réaction était de commencer à vendre frénétiquement au marché secondaire les bons de l’Equateur. Et savez-vous à quel prix ? A 20% de leur valeur nominale ! C’est exactement à ce moment, en avril 2009, que le gouvernement de l’Equateur s’est adressé aux créanciers avec la proposition suivante : « Nous sommes disposés d’acheter tous les bons avec une remise de 65%. C’est-à-dire, nous payons 35 cents le dollar. Êtes-vous d’accord ou non ? ». Les détenteurs de 91% des bons ont accepté l’échange. Il s’agissait d’un énorme succès du gouvernement puisqu’il avait imposé une « coupe » de l’ordre de 65%.

• Puis-je supposer que c’est en raison de cette expérience si importante et utile que vous soutenez que la seule solution pour la Grèce serait de déclarer la cessation des paiements de la dette publique et de constituer une Commission d’audit qui déterminerait les responsabilités des créanciers pour son explosion et permettrait son importante diminution ?

Exactement ! Ce choix constitue désormais une occasion unique pour la Grèce !

• Dans quelle mesure la Grèce, tenant compte de ses particularités, peut-elle suivre cet exemple ?

Les différences existantes avec l’Equateur montrent que les choses sont plus faciles pour la Grèce. A condition évidement qu’il y ait la volonté politique. Par exemple, tenez compte du fait que l’Equateur est un petit pays, qui n’a même pas sa propre monnaie. Il utilise le dollar qui est sa monnaie officielle. Par conséquent, il est beaucoup plus exposé aux pressions financières internationales (note de la rédaction : le PNB de l’Equateur correspond à 12% du grec et le PNB par tête à 10% du grec). Pourtant, sa demande a été acceptée parce qu’elle avait des fondements légaux et éthiques très forts ce qui explique pourquoi elle n’a pas été suivie d’actions en justice des créanciers contre le gouvernement.

• Cependant, on persiste à dire que les marchés puniraient les pays qui ne respecteraient leurs obligations…

En effet, c’est ce que l’on entend dire mais cette menace n’a été confirmée nulle part en pratique. L’économiste Kostas Lapavitsas, dans la dernière étude de l’Institut britannique Research on Money and Finance, montre que ni la Russie en 1998, ni l’Argentine en 2001 n’ont été punies par les marchés. Au contraire, la marche ultérieure de leurs économies a montré combien réussi et profitable a été leur choix de se déclarer en défault de paiement.

• Qu’est ce que la Grèce doit faire, selon vous, pour sortir de ce cercle vicieux ?

On devrait constituer très vite une Commission d’audit avec des personnalités prestigieuses et expérimentées. Mon conseil est catégorique : ouvrez les livres de compte ! Examinez dans la transparence et en présence de la société civile tous les contrats de l’Etat –des plus grands comme par exemple ceux des récents Jeux Olympiques jusqu’aux plus petits- et découvrez quelle partie de la dette est le fruit de la corruption, et par conséquent est illégale et odieuse selon le jargon international, et dénoncez la !

[Signalons ici à notre correspondant qu’il n’est pas besoin d’un audit très poussé pour savoir que la Grèce (plus encore que les autres) se ruine par le budget qu’elle consacre à sa “défense” – ce pays détenant le record de dépenses militaires par habitant. Améliorer les comptes de la Grèce, c’est couper son budget militaire. Pareil en France – et en Egypte ! Comme en Tunisie. Paris s’éveille]

[Source : correspondance]