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Dans le numéro 8 (16 mai 2012) a paru un premier volet d’une interview d’Anzoumane Sissoko de la Coordination des sans-papiers parisiens (CSP75), sur les rapports sociaux de production existant encore aujourd’hui dans les villages du cercle (département) de Kéniéba, à l’Ouest du Mali, en pays malinké, dont viennent beaucoup de sans-papiers et lui-même. Ces petites communautés villageoises y apparaissent, dans leurs liens à la terre nourricière, sous un double aspect : comme des sociétés paysannes régies par des droits coutumiers communs et pragmatiques d’assignation des terres en friche et de possession de celles cultivées, et par ailleurs comme des sociétés « sans propriété » (disant cela en langage moderne européen).
Le deuxième volet de cette interview constitue le premier article du présent dossier. Ces mêmes sociétés « traditionnelles » y apparaissent comme des sociétés « sans État » et « sans monnaie » : l’argent y reste rare et sans utilité intrinsèque, servant (quand il n’est pas diversement « gaspillé ») avant tout à payer les tributs levés par un « État central » distant, espèce de fantôme dangereux, et sinon pratiquement absent. Malgré l’arrivée et les ravages du capitalisme sauvage occidental dans les deux dernières décennies, malgré l’effroyable pollution environnementale et sociale importée sous forme de concessions d’État aux sociétés minières pour l’exploitation de l’or qui abonde dans le sous-sol du cercle [voir n. 6, 26 octobre 2011, L’Or de Kéniéba], malgré cela, les travaux des champs, fondement de la production sociale, sont encore en grande partie le fait du travail commun solidaire, d’un « collectivisme » rural naturel aux villageois réunis pour assurer l’autonomie vitale des villages (leur survie alimentaire), œuvre d’un patrimoine de force collective de travail.
Surtout dans l’Afrique postcoloniale, les modèles de « progrès » social proposés par les « développementalistes » de tous bords pour venir à bout de la « misère du tiers-monde », l’ont été (en dépit de toutes leurs variantes) à partir de deux constantes en parallèle : la « modernisation politique » (l’État, « démocratique » ou « socialiste », ou les deux) et le « développement économique » (« socialiste » ou « capitaliste privé », ou les deux, l’« économie mixte »). Ces modèles calqués de près ou de loin sur les « étapes de la croissance » européenne (ou sur sa critique) l’étaient en fait, en général, sur des abstractions opérées, à partir de cette expérience historique, par les différentes écoles d’économistes, partisans du capitalisme « libéral » ou « socialiste » (planisme d’État). Un demi-siècle de « décolonisation » montre à quel point ces approches étaient illusoires. Modèles rationnels et abstraits importés de l’extérieur au sein de pays « sous-développés », ne tenant compte qu’accessoirement des conditions dominantes, générales et spécifiques ; qu’accessoirement du contexte d’ensemble, interne et international, profondément différent, dans lequel ces pays étaient appelés à se développer ; se changeant souvent, sur le terrain de l’« irrationalité » du réel, en outils parmi d’autres de prise du pouvoir par des maffias plus ou moins « claniques » et des élites plus ou moins « intellectuelles » et « occidentalisées », ils ont régulièrement échoué, et souvent aggravé l’état de « tiers-mondisation ».
Dans les communautées paysannes malinké, les forces du travail solidaire paraissent encore agissantes et vives dans de nombreux moments de la production, donc potentiellement vivaces pour l’avenir, d’après le témoignage de Sissoko (confirmé par d’autres Maliens). Maintenant, si l’on songe à ce fait que la coopération dans le travail est la base physique invariante de l’histoire sociale humaine, face à la diversité de ses formes, et à cet autre fait que l’histoire ouvre sans cesse des voies inconnues des contemporains, qu’elle procède souvent par cheminements inattendus, changements et « révolutions », alors l’horizon peut apparaître moins bouché, l’impossible possible, et possible notamment que le manque de moyens de ces populations oubliées du monde se change en un atout, leur richesse, pour peu qu’au lieu de leur dispenser un savoir préfabriqué et supérieur (par conséquent un pouvoir qui finira par les dominer et les étouffer), on recherche les conditions d’usage et nouvelles pour qu’en s’appuyant sur leur « retard » (pauvreté qui n’est, souvent, un manque de savoir-faire que du point de vue d’un savoir et pouvoir imposés) elles puissent trouver dans leur capital de rapports de travail de quoi satisfaire leurs besoins de production.
Dans cet esprit, un projet de développement (deuxième article du dossier) centré sur les pratiques existantes d’organisation sociale du travail est en préparation pour dix villages (Nord Tambaoura) sur les 36 de la commune de Dialafara. Au moment de l’interview, le projet n’était pas encore bien défini à plusieurs égards, aussi bien techniques que de financement. Mais la motivation, l’implication des interviewés laissent bien augurer pour la suite.
C’est au contact des tâches et compétences concrètes sur le terrain que conception et application feront leurs preuves. Le projet saura-t-il respecter et enrichir la « culture matérielle » (modes de travail, techniques, matériaux…) propre aux villageois, en assurer en quelque sorte le dépassement dans la conservation ? En l’espèce, dépassement de l’état présent des choses pour conserver les côtés positifs, évolutifs, de l’héritage de culture matérielle (l’organisation du travail social, avant tout), mis à mal par les conditions actuelles. Dépassement qui ne saurait être envisagé comme un rêve de retour en arrière ; en revanche, comme possibilité réelle de progrès de ces populations, de leur entrée dans la modernité sur leurs propres bases, pour les opposer de manière efficace à leur disparition sociale et culturelle. Si le projet démarre et réussit, il pourrait, avec d’autres expériences similaires, montrer la voie pour commencer à constituer, au moins, un réseau autonome inter-villages, et les sortir ainsi de l’isolement.
Mais en regard de ce moins il y a un plus. Le contexte général, au Mali, comme ailleurs en Afrique, est loin d’être favorable à ce genre d’initiatives qui risquent, en règle générale, de se noyer (même et surtout quand elles réussissent) dans le magma environnant : îlôts inconnus, oubliées, submergés dans l’océan capitaliste de l’économie mondiale. L’Afrique, le Mali sont à l’encan, mis en vente par les accapareurs criminels qui les gouvernent, et qu’on appelle des « États ». Si l’hémorragie des terres maliennes n’est pas arrêtée, il va vite arriver aux populations paysannes du Mali ce qui est arrivé déjà à d’autres populations paysannes d’Afrique, déjà à la plupart des populations paysannes d’autres continents : réduites à une masse de gueux condamnés à survivre dans les bidonvilles de ces lieux de la modernité appelés « grandes villes ».
Si dramatique soit-elle, l’actualité du Mali (dernier article du dossier) pourrait avoir eu un effet propice non secondaire : avoir stoppé le processus de réforme constitutionnelle. Les contestations étaient déjà vives autour de la propriété de la terre, et d’une constitution à nouveau copiée sur les modèles occidentaux. Dans le bouleversement actuel du pays, pourquoi ses populations dûment informées ne pourraient-elles pas prendre une conscience nouvelle d’elles-mêmes, et former un mouvement pour l’inscription dans la Constitution de la propriété villageoise inaliénable sur les terres coutumières des villages ? (troisième article du dossier). Après quoi, serait-il vraiment chimérique de rêver d’un tel mouvement faisant tache d’huile, en lien avec d’autres mouvements de par le « tiers-monde », dans ce qui reste de populations paysannes « traditionnelles » ?