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Videla condamné, oubliée « l’école française » ? En même temps que se réouvraient les procédures judiciaires en Argentine contre les militaires responsables de la terreur « sécuritaire » qu’ils avaient instauré au pays du tango dans les années 70, on découvrait la responsabilité française dans cet énorme crime contre l’humanité. Pierre Messmer (encore vivant alors) et Valéry Giscard d’Estaing, avaient bien été convoqués par la justice argentine, mais ils ne se sont pas donné la peine de répondre, et personne n’en aura trop parlé par ici. Or on sait bien, depuis les confessions du général Aussaresses et l’enquête de Marie-Monique Robin [Escadrons de la mort, l’école française], à quel point l’armée argentine a bénéficié de l’encadrement rapproché que lui a aimablement fourni l’armée française, tout au long de la dictature, alors qu’en France le chef des armées s’appelait Valéry Giscard d’Estaing. On attend toujours l’incrimination de ce dernier et que l’armée française réponde de ses crimes, en Argentine comme au Rwanda.

Jorge Videla, ex-dictateur argentin, a été condamné à perpétuité pour les meurtres de 31 « disparus ». L’impunité recule. Mais l’idéologue du terrorisme d’État persiste à légitimer ses horreurs.

En quelques secondes, et finalement pour toujours, les corps de 31 desaparecidos de la dictature Argentine (1976-1983) ont réapparu. En prononçant la sentence de prison à vie contre Jorge Videla, l’ex-général de la première junte militaire, le tribunal fédéral de Cordoba (centre) a balayé, mercredi, plus de trente ans d’impunité. Dans le box des accusés, à côté de l’idéologue du terrorisme d’État, désormais âgé de quatre-vingt-cinq ans, 29 autres officiels du régime devaient répondre des chefs d’inculpation de meurtres, tortures et enlèvements.

L’ex-général Luciano Menendez a lui aussi écopé de la perpétuité pour crimes de lèse-humanité.

une peine enterrée par deux fois

Jusqu’à présent, Videla s’est vautré dans la bienveillance politique dont il a pu jouir. En 1985, il avait déjà été condamné à la perpétuité, lors du retentissant procès de 9 militaires de la junte, impulsé sous la présidence de Raul Alfonsin, soucieux de solder les années de plomb qui ont fait près de 30 000 disparus, torturés ou jetés vivants depuis « les vols de la mort ». Une peine aussitôt enterrée par deux lois – « devoir d’obéissance » et « punto final » – dictées, en 1986 et 1987, sous la pression des hauts gradés. À ces symboles du déni de vérité et de justice des crimes de la dictature, l’ex-chef d’État Carlos Menem y apposera, en 1990, la grâce présidentielle. Ce n’est qu’en 2007 que cette dernière sera déclarée anticonstitutionnelle par la Cour suprême à la suite de l’abrogation, deux ans plus tôt, des lois d’amnistie. Jorge Videla avait néanmoins été placé en arrêt domiciliaire depuis 1998 avant d’être transféré dans une prison militaire en 2008 pour deux autres sinistres affaires : le « butin de guerre », ces bébés volés à des opposantes, par la suite tuées, que l’on offrait à des familles de confiance du régime, ou encore pour sa participation au plan Condor, une multinationale du crime dirigée par les dictateurs de l’époque (Chili, Bolivie, Brésil, Uruguay, Paraguay) afin d’exterminer les « subversifs » de l’Amérique, avec la coopération de la CIA.

Durant le procès de Cordoba, Videla a tout justifié, assumant « pleinement (ses) responsabilités ». « Mes subordonnés se sont contentés d’obéir à des ordres », a-t-il affirmé. À l’image de l’ex-dictateur uruguayen Gregorio Alvarez, qui a nié l’existence de violations de droits de l’homme dans son pays, le bourreau argentin a affiché un mépris insondable, en légitimant ses actes. « Je ne veux pas parler de sale guerre, a-t-il osé. Je préfère parler d’une guerre juste qui n’est pas encore finie. » Défendant sa barbarie, au nom de « l’honneur de la victoire dans la guerre contre la subversion marxiste », Videla s’est même payé le luxe de renier le tribunal qui, d’après lui, « manque de compétence et de juridiction pour (le) juger », au prétexte de son rang et « des faits de guerre » reprochés. À l’annonce du verdict, les familles des victimes et les organisations des droits de l’homme ont laissé exploser leur joie, atténuant ainsi l’onde de choc des propos tenus la veille par le chef de la junte. « C’est une avancée très importante en matière de droit à la vérité et à la justice, s’est félicité le prix Nobel de la paix argentin, Adolfo Perez Esquivel. Enfin un pouvoir judiciaire et la décision politique d’avancer dans ces procès établiront qui sont les responsables de ces crimes contre le peuple afin que cela ne se reproduise plus. »

Mardi, à Buenos Aires, la capitale, et à Mar del Plata (est), 19 responsables de crimes similaires ont fait l’objet d’une lourde condamnation. En 2010, 14 procès de cette nature ont conduit derrière les barreaux 66 auteurs de crimes tandis que 800 autres n’ont pas encore été jugés. Si l’Argentine fait figure de pionnière en Amérique latine en matière de lutte contre l’impunité, le travail de réparation n’est pas pour autant achevé. L’Association des mères de la place de Mai, toujours à la recherche de leurs enfants et petits-enfants disparus, appelait hier soir, à la suite de la traditionnelle marche qu’elles réalisent depuis trente-trois ans sur la place de Mayo, au procès « éthique et politique des violeurs de la parole de Jésus ». « Durant la dictature, des curés et des évêques ont légitimé le génocide, en bénissant les tortionnaires, en présidant des séances de tortures (…). Nombre d’entre eux sont toujours membres de l’Église », rappellent ces mères courages que le régime dictatorial traitait de « folles ».

[Source : l’Humanité]