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Le résultat attendu est tombé. Ce dimanche Podemos a tenu son pari, en faisant élire 69 députés en dépit d’une loi électorale favorisant le Parti socialiste (PSOE) qui se retrouve avec plus de 90 députés, réalisant un très mauvais score, mais suffisant pour former une majorité de gauche en s’alliant avec Podemos.

C’est loin d’être la conclusion ce lundi matin lendemain d’élections. N’évoquant même pas l’hypothèse d’une alliance à gauche, le leader du PSOE, Pedro Sánchez, a reconnu au Parti populaire la primauté pour « tenter » de former un gouvernement. Une comédie semblable s’est jouée au Portugal ces derniers mois, ou un gouvernement d’union des gauches a finalement été institué fin novembre, après une brève « tentative » de gouvernement minoritaire de droite.

La lecture du résultats de l’élection espagnole ne relèvent pas d’une « arithmétique simple », mais plutôt de « mathématiques supérieures », commente un analyste qui diagnostique l’avénement d’une authentique république parlementaire, en lieu et place du régime « présidentiel de fait » que connaissait l’Espagne jusque-là, sous un système « bi-partisan » à la française qui voyait alterner de solides majorités de droite ou de gauche dont le leader assurait une fonction simili-présidentielle à la tête du gouvernement.

C’est le dernier tenant du titre, le leader de la droite Mariano Rajoy qui conserverait ainsi la charge de premier ministre, le temps de vérifier qu’il ne dispose pas d’une majorité parlementaire. La sienne est d’autant plus fragile que son principal allié potentiel, Ciudadanos – qui rassemble ce qu’on pourrait qualifier d’« indignés de droite » (à coloration libérale) comme Podemos a su mobiliser les « indignés de gauche » (tirant vers l’extrême-gauche) –, malgré la grande publicité qui lui aura été faite pendant la campagne – le présentant comme un probable vainqueur, ayant le vent en poupe contre Podemos –, a été en fait écrasé par Podemos. Ciudadanos n’a porté que 40 députés à l’assemblée, et même si ceux-ci se ralliaient au 123 députés du Parti populaire, ils ne feraient pas une majorité suffisante pour gouverner. Scénario d’autant moins plausible que les positions anti-autonomistes radicales de Ciudadanos excluent de compléter une telle alliance avec des partis régionalistes.

Le Parti socialiste espagnol fait un score historiquement bas avec 90 députés, mais peut se vanter de ne pas avoir été balayé par Podemos, comme récemment en Guadeloupe, par exemple, où les « divers gauche » d’Ary Chalus ont soufflé la région au PS, ou en Martinique, où ce sont les indépendantistes qui ont pris la tête de la région grâce à une curieuse alliance avec Les (très minoritaires) Républicains sarkozystes...

Podemos aura manqué de 300 000 voix pour s’imposer comme première force politique de gauche et pouvoir prétendre facilement à la direction d’un gouvernement de la gauche unie. La discussion sera probablement plus difficile, mais le PS comme Podemos n’auront pas d’autre choix que de s’entendre, sauf à vouloir laisser la droite gouverner, ce que leurs électorats ne leur pardonneraient ni à l’un ni à l’autre.

Pour conforter cette majorité, il faudra probablement intégrer des petites formations de gauche ou régionalistes – avec là encore une inconnue sur la compatibilité des programmes, mais aussi l’enjeu énorme de constituer une telle majorité qui imprime au pays une véritable politique de gauche, le PS se trouvant obligé à bien plus que de simples concessions. Une expérience de « Front populaire » se profile ainsi à l’horizon d’un mois, après que le gouvernement minoritaire de droite tombe, normalement dès la rentrée parlementaire à la mi-janvier.

La question serait de savoir ce qui se produirait en cas d’échec d’une telle formule et d’ingouvernabilité. Assisterait-on à l’alliance PSOE-PP que certains imaginent ? Après l’avertissement donné par le vote Ciudadanos (14% des voix) ajouté à celui de Podemos (plus de 20%), les institutions prendraient un sérieux risque de perdre toute légitimité, et une telle solution semble d’autant plus douteuse que les électeurs de ces deux partis auraient eux-mêmes bien du mal à suivre.

Un autre scénario conduirait à de nouvelles élections générales, ainsi que la constitution le prévoit, si le Parlement ne parvenait à former un gouvernement dans un délai de deux mois. Qui en seraient les bénéficiaires ? C’est bien sûr difficile à prévoir, mais on peut remarquer que la dynamique électorale de Podemos est énorme, telle qu’il est déjà première force politique, comme en Catalogne, ou première force de gauche dans nombre d’endroits, alors que ce parti existe depuis à peine deux ans et disposait pour cette campagne d’infiniment moins de moyens que ses concurrents. Toutes les espérances lui semblent permises, le Parlement pouvant s’avérer un excellent tremplin pour ses thèses.

A noter quand même que si les élections s’étaient tenues il y a un an les sondages accordaient un plus franc succès encore au nouveau parti. Une année de plus, malgré des victoires municipales spectaculaires comme à Barcelone, Valence ou même Madrid, aurait-elle produit une « usure » prématurée de ce phénomène politique sans précédent ?

Mais le plus probable, c’est que le succès politique du jour, confirmant la radicalisation de l’électorat, ouvre la porte à un renouveau de la vie politique que Podemos pourrait bien continuer à porter plus haut. D’autant que l’arène parlementaire est le lieu idéal pour poser tous les problèmes politiques sérieusement et montrer comment on prétend répondre à la demande populaire d’une autre façon de faire de la politique.

On en est réduit à de telles spéculations dans le flou de la lecture des résultats électoraux, où il est donc question de former un gouvernement de droite minoritaire. Mais une solution à gauche devra très rapidement se mettre en place, et on devrait avoir là une expérience de gouvernement très à gauche, beaucoup plus à gauche qu’aucun gouvernement depuis la chute du franquisme, et beaucoup plus à gauche de tout ce qui s’appelle généralement « gauche » en Espagne comme ailleurs.

Ou bien faudrait-il craindre que ces renouveleurs de la gauche ne soient pas à la hauteur de leurs prétentions, à l’image de Syriza en Grèce ? Il y a toutes sortes de raisons de penser que l’aventure politique de ceux qu’on a appelé les Indignados porte plus loin et bénéficie d’ores et déjà d’un meilleur élan (et espérons que ce soit aussi avec de meilleurs dirigeants).

On peut lire au contraire la révolution électorale espagnole dans la lignée de la révolution tunisienne : c’est le soulèvement de la « société civile » contre l’Etat social-démocrate, libéral ou dictatorial parvenu à un degré avancé d’essoufflement, le peuple ne pouvant plus s’estimer représenté par la « caste » technocratique gouvernant en tous lieux bien souvent pour le pire.

Il s’agit là d’un renouvellement profond du politique. Et de même qu’en Tunisie les islamistes ne sont parvenus à imposer leur captation de la révolution, il est douteux qu’en Espagne le peuple recule et se laisse faire par quelque combinaison politique que ce soit.

D’ores et déjà plusieurs réformes structurelles sont sur la table, et il n’est pas anodin que le débat constitutionnel prenne d’emblée une telle place. Il n’est même pas impensable que la conclusion de la crise actuelle aboutisse, par exemple, à l’abolition de la monarchie… Ainsi la page du franquisme serait définitivement tournée, après plus de quarante ans de démocratie « transitoire ». A défaut, il est encore plus plausible de voir modifier les règles électorales qui ont tant protégé le PSOE par exemple pour cette élection, lui accordant presque un quart de sièges d’avance sur Podemos alors que son avantage dans les urnes correspond à peine à un dixième de voix. Encore plus immédiatement à l’ordre du jour, la protection constitutionnelle de droits sociaux, tels le droit au logement, à l’éducation ou à la santé que Podemos pose comme condition à la formation d’une majorité de gauche.

C’est qu’il ne s’agirait pas là de prendre le pouvoir pour prendre le pouvoir, mais bien pour changer de politique, et faire une société plus juste et plus heureuse.