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Pierre-Jean est allé au Mali en novembre 2011 pour participer au forum de Sitakily sur l’exploitation de l’or de Kéniéba (voir la Voix des sans-papiers, n. 6, 26 octobre 2011). Le forum fini, Sissoko l’a invité à son village où il est resté une dizaine de jours.

Pierre-Jean. Je suis maçon de mon métier. J’ai remarqué que les revêtements extérieurs de quelques cases avaient besoin d’être restaurés. Je pouvais préparer un enduit pour les renforcer, ainsi les cases pouvaient durer encore une cinquantaine d’années. C’est ce que j’ai dit à Sissoko, et nous avons commencé à parler maçonnerie, méthodes de construction. Dans le village il y a aussi une grande maison à l’européenne, de la famille de Sissoko…
Sissoko. D’européen il n’y a que l’extérieur, les murs sont en banco [torchis] recouvert d’une couche de ciment. Un ou deux centimètres.
Pierre-Jean. Ah ! vous m’avez eu, je ne m’en étais pas aperçu. C’est ce qu’il faut faire, de la bonne construction traditionnelle africaine. C’était la norme aussi en Europe il n’y a pas si longtemps. D’ailleurs on y revient, c’est écolo et économique... Puis il y avait une autre grande maison en construction.
Sissoko. Elle est terminée maintenant.
Pierre-Jean. À l’époque ils étaient au premier étage, avec une terrasse en construction sur le devant. Ils étaient en train de couler un mortier dans un coffrage des fondations de cette terrasse quand j’ai remarqué un oubli dans le coffrage, comme cela arrive partout sur les chantiers. Je le leur ai signalé. Le chef maçon a vu que j’étais du métier et nous avons lié conversation. J’ai compris qu’ils étaient en train de faire de la construction à l’européenne sans les moyens ni les méthodes. Nous avons parlé longtemps. Puis Sissoko m’a dit que le maçon était très content d’avoir parlé avec moi, qu’il avait beaucoup appris de notre conversation, ce qui a flatté mon amour-propre et m’a fait réfléchir. Or il se trouve que devait commencer la construction du collège à côté de l’école primaire, à une centaine de mètres du village.
Sissoko. C’est l’école fondamentale de Monéa. Nous l’avons construite nous-mêmes en 1998, avec l’argent d’un collectif de migrants de France. Elle a d’abord fonctionné deux ans avec un instituteur rétribué par nous, puis en 2000 elle a été incorporée à l’éducation nationale, avec quatre puis cinq instituteurs. Des enfants de cinq autres villages y sont actuellement scolarisés. C’est notre fierté cette école, et ce sera un peu la même chose avec le collège. Davantage de villages vont participer, dix normalement.
Pierre-Jean. Un après-midi voilà que Sissoko vient me dire que le creusement des fondations avait commencé depuis le matin. Je suis allé voir. Dire que j’ai été frappé par le spectacle offert à mes yeux, c’est peu dire. Une trentaine de jeunes hommes des villages étaient en train de creuser la terre en se relayant à qui mieux mieux, avec un enthousiasme comme j’en ai rarement vu. Autant de jeunes filles étaient autour, dansant au rythme des tambours, battant des mains, chantant, rayonnantes au milieu d’une ribambelle d’enfants gambadant. C’était la pleine fête, la joie de vivre, et d’accomplir quelque chose de fondamental, d’utile pour tout le monde. Quelle différence avec les visages mornes des manœuvres et maçons au travail auxquels je suis habitué ! En très peu de temps, les jeunes ont expédié, et très avantageusement, le travail que peut faire chez nous l’engin de chantier le plus moderne. C’est en admirant ce prodige opéré par de simples bras humains à l’aide d’outils très simples qu’a germé la première idée d’un projet qui se baserait sur le travail collectif. Puis en en parlant avec Sissoko, le projet a commencé à prendre forme, quoique encore bien vague.
À plusieurs autres occasions j’ai pu voir cette magie du travail collectif remplacer le matériel et les méthodes de travail modernes. Par exemple à Bamako, déjà sur la route du retour, quand j’ai vu des maçons en nombre, ne connaissant ni cordeau ni fil à plomb, qui posaient, un par un et au niveau, des parpaings fabriqués sur place avec des moules : méthodes de travail et matériaux n’étaient que des copies non conformes de ce qui se fait en France, mais l’enthousiasme et l’ardeur au travail compensaient le manque de savoir-faire. Ou encore, quand j’ai vu à Monea déligner avec une simple scie égoïne du bois grossièrement débité. L’image a surgi dans ma tête d’une scie de chantier, à moteur électrique, et, de fil en aiguille, tout en regardant cette dextérité d’une coupe exécutée patiemment à la main, celle d’un atelier de scierie artisanale.
Sissoko. Déjà avant d’en parler avec Pierre-Jean, on s’était questionnés, avec d’autres migrants, sur la faisabilité d’un projet d’ensemble axé sur le travail des villages. J’étais en France depuis plus de treize ans quand j’ai été régularisé. J’ai pu retourner au pays et j’ai remarqué que nos coutumes de travail collectif, sans être perdues, s’étaient affaiblies. Comment et où trouver les moyens pour les revitaliser ? Car alors nous pourrions vaincre, avec nos propres forces, la misère des villages du Nord Tambaoura. Rentré en France après ce premier retour au pays, j’en ai donc parlé avec quelques sans-papiers venus de mon village et d’un village proche, et puis aussi avec des soutiens français, notamment Mireille qui nous a beaucoup aidés. Finalement nous avons fondé en 2007 à Paris l’Association Nord Tambaoura (ANT), avec des migrants de cinq villages de la commune de Dialafara. En 2009 l’association s’est implantée au Mali, avec le but de s’occuper du développement des villages et spécifiquement d’y encourager le travail collectif. Ce que nous avons fait tout de suite concrètement, car s’est posé ce problème : où et comment des villages pauvres, riches uniquement de leur force de travail, pourraient-ils trouver l’argent nécessaire au fonctionnement de l’association sur place, sinon dans des activités de travail commun ? (débroussaillage de champs privés, d’autres travaux pour des particuliers, etc.)
Au départ l’association comptait, au pays, six villages : l’activité de l’école depuis 1998 était sous les yeux de tout le monde, et aujourd’hui un deuxième bâtiment s’est ajouté au premier pour accueillir plus d’enfants, l’école a montré que l’initiative commune ça marche. Puis maintenant le bâtiment du collège est fini aussi, depuis quelques semaines. Il doit ouvrir courant 2013. Quatre autres villages doivent nous rejoindre, comme je l’ai dit. En cinq ans, depuis sa fondation ici, l’ANT aura ainsi doublé ses effectifs au pays. J’ajoute que nous l’avons fondée à Paris pour faire le lien avec l’Europe : autrement il ne nous est pas possible, à nous les sans-papiers et anciens sans-papiers de France, à nos villages si pauvres, de recueillir assez de fonds pour la mise sur pied de quelque projet d’ensemble que ce soit. C’est pour cette raison que nous sommes très intéressés au projet de Pierre-Jean. Centré sur la valorisation du travail collectif, il rejoint notre but originel : démarrer quelque chose de durable en comptant sur nos propres forces. Pierre-Jean, tu pourrais dire un mot sur les grandes lignes du projet, non ?
Pierre-Jean. D’abord je voudrais dire que le fait que j’ai arrêté l’école de bonne heure a été un atout plus qu’un handicap dans la formation du projet. Quoique Français de souche, je n’avais en tête aucun modèle de développement prêt à l’emploi, pour être transposé et imposé à la brousse malienne. Simplement je découvrais la réalité des villages et des habitants, sans a-priori, et c’est au cours de cette découverte d’un monde différent, en l’observant, que le projet s’est imposé tout seul, au jour le jour.
Deux impératifs prioritaires : assurer l’auto-suffisance alimentaire et entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. C’est au cours de propos échangés avec Sissoko que l’idée a mûri de partir des traditions de travail locales, pour favoriser un développement au sens moderne mais aussi axé sur des formes d’économie nouvelle, innovante sur le terrain de l’organisation sociale du travail. Une forme de capitalisme, évidemment, en temps de mondialisation capitaliste, mais basé à tel point sur le travail collectif des ensembles villageois que, pour les profits dégagés, leur redistribution dans les familles en découle naturellement.
Pour le projet, au début l’idée était limitée à la scierie, au démarrage d’une filière bois artisanale, et à la reforestation pour renouveler le stock.
Sissoko. La scierie c’est une première étape pour avoir le bois nécessaire au travail de consolidation des constructions existantes. Puis aussi pour en construire de nouvelles dans nos villages et ailleurs. C’est une première impulsion pratique au développement de notre propre travail, donc l’aide la plus précieuse que Pierre-Jean peut nous donner avec son projet, étant lui-même maçon de son métier.
Pierre-Jean. Au début il y avait aussi un autre problème, celui des portions de route devant chaque village.
Sissoko. C’est un énorme problème, ça, les nuages de poussière sur la route de Kayes. Ce sont les camions des compagnies minières qui les soulèvent 24 heures sur 24 avec des retombées très graves sur la santé des habitants. On a déjà exposé cela en détail dans le journal. [n. 6 cité, p. 3]
Pierre-Jean. Il faudra aussi envisager cette route dans une optique de communication routière, des villages entre eux, et puis pour leur désenclavement vers les centres économiques de la région.
Sissoko. Il faut arriver à obliger les compagnies à prendre en charge la protection réelle et efficace de l’environnement des sites qu’elles exploitent, donc également, en l’occurrence, goudronner cette route qui traverse toute notre région du nord au sud (pour cela entre autres nous avons organisé le forum de Sitakily), c’est alors que le problème des transports sera aussi en grande partie réglé. Mais en attendant, les nuages de poussière qui asphyxient les villages, voilà pour nous la priorité des priorités. Je ne sais pas par quel moyen s’y prendre pour faire les morceaux de route qui longent ou traversent les villages, mais il faut trouver vite une solution pour redonner à nos familles un minimum de vie digne de ce nom. Les villages sont prêts à fournir les groupes de travail, ce qui nous manque c’est un projet adéquat, et les matériaux et instruments.
Pierre-Jean. La première phase, c’est aussi essayer de résoudre la question alimentaire. Sissoko m’a dit que lui n’avait, de mémoire, jamais connu la faim. Maintenant la donne a changé, et il s’agit avant tout de développer des cultures maraîchères et fruitières pour avoir assez de nourriture pour la saison sèche et pour constituer une réserve de semences pour la saison des pluies. Sissoko a alors suggéré la création d’une grande mare artificielle au milieu des dix villages, qui pourrait être creusée avec le concours des sociétés minières. Cette mare doit permettre l’arrosage des nouvelles cultures ; empoissonnée, elle permettra même d’améliorer l’ordinaire.
Sissoko. Puis elle permettra aussi d’arroser une plantation de mangues à des fins commerciales. Les jeunes manguiers ont besoin, les deux ou trois premières années, d’un arrosage régulier et abondant pendant la saison sèche, sans cela c’est peine perdue. Des tentatives ont échoué chez nous pour cette raison. Puis quand les manguiers ont poussé, le besoin d’eau baisse fortement, mais les premières années c’est essentiel.
Pierre-Jean. S’est posé le problème du drainage, fixation de la nappe phréatique, et pompage de l’eau de la mare. Donc, avec aussi le besoin d’énergie pour la scierie, le problème global de l’énergie. D’où la partie solaire du projet. Le soleil de ces régions est une richesse naturelle inépuisable qu’il faut apprendre à exploiter.
Sissoko. Pour finir, je voudrais attirer l’attention sur le caractère éducatif et souvent festif du travail collectif chez nous. C’est dans ce travail que s’exprime avant tout l’identité sociale et la joie d’appartenir au village. Sa valeur éducative pour les jeunes garçons et les jeunes filles est sans commune mesure. Les petits attendent toujours avec impatience de pouvoir entrer dans leur groupe d’âge et de travail, car c’est alors qu’ils participent pleinement à la communauté villageoise. C’est par une grande fête d’initiation que se fait cette entrée dans la vie sociale. Il faut les voir, ces petits, comme ils sont fiers alors ! c’est la mise en valeur de leur personne entière par toute la société dont ils deviennent des membres reconnus, utiles et à part entière.