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Interviews d’Abdoulaye Camara, mauritanien, et de Wahid Sdiri, tunisien, sans-papiers refoulés de Tunis. Ce dernier a était champion de Tunisie 2007-2008 de kick-boxing.

Camara. Je voulais participer à ce forum mondial comme tout citoyen du monde doit pouvoir le faire. Je voulais y participer pour dire que la liberté de circulation doit être reconnue mondialement : nous les sans-papiers de Paris ne cessons de le revendiquer depuis des années. Nous étions les mieux placés pour aller là-bas demander qu’une véritable lutte soit engagée pour la mise en vigueur de règles internationales conformes à ce principe fondamental des droits de l’homme…

L’interview se déroule au milieu d’autres sans-papiers : Moussa et Siby, tambourinaires, et un autre sans-papiers de la caravane pour Tunis interviennent. Il fallait aller parce que c’est la poursuite de la lutte pour les papiers en France : la liberté de circulation c’est primordial pour les sans-papiers, pour faire des aller-retour au pays lors d’évènements importants tels que décès ou mariages, sans quoi les liens familiaux se perdent. C’est ce qui arrive avec les règles de régularisation en France, qui interdisent la sortie et retour sur le territoire. Le bloquage à Tunis et l’interpellation à Gênes ? c’était normal, attendu. Il faut être prêts à repartir, car c’est en multipliant ces actions qu’on fera avancer la cause des sans-papiers.

Camara. On a traversé la Méditerranée dans les deux sens, c’est déjà une réussite. Une fois passée la frontière italienne vers Tunis, c’était gagné face à l’Europe. Ce qui m’a choqué, c’est la Tunisie, terre d’Afrique. Le fait qu’un pays africain n’assume pas sa responsabilité envers notre caravane africaine. Moi j’ai même demandé à notre porte-parole Sissoko d’envoyer une délégation à l’Union africaine pour protester. D’abord ce qui m’a choqué, c’est le FSM : avec plus de 50 000 participants sur place ils devaient venir nous soutenir au port. Ensuite, parce que c’était une manifestation internationale : les Tunisiens devaient garantir notre arrivée et notre participation. Tous les citoyens du monde étaient invités à participer, pourquoi pas nous ? Nous ne sommes pas, nous aussi, des citoyens du monde ? et nous ne sommes pas des Africains ?
Le monde actuel est un monde capitaliste : c’est la complicité de nos chefs africains avec les autres chefs d’État, européens, américains, etc. Il nous faut, à nous les précaires de ce monde, poursuivre notre combat. Nous sans-papiers, c’est la lutte contre le capitalisme notre lutte ; elle s’insère dans la lutte mondiale des peuples contre le capitalisme. Moi, si nous avions participé au FSM, j’aurais lancé un appel aux jeunes africains : qu’ils prennent leurs vies en mains, qu’ils ne laissent plus nos chefs d’État disposer de leurs vies au moyen d’un pouvoir personnel, qu’ils luttent pour la démocratisation réelle de l’Afrique : la fin de la corruption et de la pauvreté. C’est la condition pour faire avancer la liberté de circulation aussi chez nous.
Au retour de Tunis, de la Méditerranée, d’Italie, pendant plusieurs jours j’ai été mal. J’ai ressenti cela comme une honte : pour la Tunisie, pour l’Afrique, pour les Africains ! Nous on émigre pour des raisons vitales, sans les émigrés nos populations seraient encore plus misérables, et nos hommes d’États ne sont pas capables, même sur l’émigration, d’avoir une politique qui n’est pas la politique des autres ! Nos États ne sont pas souverains. Je ne vois pas d’autre issue que l’action des citoyens de base, les sans-papiers doivent y contribuer.
Les jeunes tunisiens ont commencé une lutte magnifique, ils ont lancé le printemps arabe. Je crois qu’il y a là une raison politique de notre refoulement : c’est un signe du gouvernement tunisien contre tous ceux qui luttent pour la révolution démocratique dans les pays arabes, en premier lieu en Tunisie. Puis il y a eu aussi un défaut de souveraineté, l’obéissance à des ordres reçus : en nous annonçant l’impossibilité de repartir à la fin du FSM, Tunis a appliqué la réglementation européenne et les instructions de FRONTEX : le soi-disant « droit international » arrangeait tous ceux qui ne voulaient pas se mouiller et en même temps se débarrasser de nous sans faire de vagues : nous mettre dans une situation sans issue pour nous faire porter la responsabilité de notre refoulement. La preuve en est que la Tunisie, prévenue, n’avait pas dit en amont du FSM que nous ne pourrions pas repartir, en raison des règles invoquées plus tard au port.
J’ajoute, pour les responsables du FSM : liberté de circulation et d’installation : quand nous la demandons, tout le monde est d’accord. Mais ils ne nous ont pas soutenus à Tunis ! C’est inacceptable. Surtout après tout le travail de préparation qu’on avait fait. La façon dont nous avons été traités, en tant que sans-papiers, relève du colonialisme et de l’esclavage, pire même. Ici en Europe, nous en avons l’habitude. On pouvait penser que ce serait différent à Tunis. Ça n’a pas été le cas. C’est le plus dur.
S’ils ne comprennent pas cela, comment ces altermondialistes peuvent-ils penser vraiment que leur « autre monde » sera différent ?

Wahid. Quand j’ai décidé de participer à la caravane, des copains m’ont dit attention, tu vas peut-être pouvoir entrer en Tunisie, mais pas en ressortir. J’ai compté sur la solidarité des soutiens pour régler les difficultés à venir. Même si je me suis éloigné de la CSP75 à la sortie de l’occupation de Baudelique, étant assez critique envers son fonctionnement, je n’ai pas eu de problèmes à me faire accepter dans la caravane. Mais je dois dire que je me suis trouvé dans quelque chose de pas très bien organisé. Entre les différents responsables, combien de sans-papiers, combien de soutiens ne savent pas s’y retrouver. Au port, à Tunis, j’ai entendu les policiers dire en arabe que c’était la première fois qu’ils voyaient des Français si mal organisés. J’écoutais et j’étais préoccupé. Car, en tant que tunisien, je jouais mon avenir.
J’ai entendu la police dire à un responsable du FALDI qui était au port que tout le monde allait rentrer à Paris, sauf le Tunisien. Et ce mec vient nous expliquer ça ! ce mec ne connaît pas la solidarité comme nous à la CSP75. Moi je lui ai dit que ce n’est pas lui qui décide, il me répond que la police dit ça et ce n’est pas mon problème. Si, c’est mon problème ! on est entrés 15 sans-papiers et on sortira 15 sans-papiers, ou alors tout le monde va rester, tous solidaires ! Lui il fait passer le message. Résultat : parmi les sans-papiers je suis le seul à avoir le tampon d’entrée et le tampon de sortie. Tous les autres n’auront ni l’un ni l’autre, ils ont été refoulés vers le bateau. Ils ne voulaient pas de sans-papiers, ça c’est sûr. Pourquoi seulement moi, Tunisien sans-papiers en France, le tampon d’entrée ? Or si j’ai eu aussi le tampon de sortie, c’est grâce à la solidarité de la caravane qui allait camper au port tant que je ne pourrais pas repartir avec eux.
J’avais dit à Sissoko : attention, faut pas tomber dans le jeu de la police, je suis tunisien, je connais leur système, j’ai été 23 ans sous le dictateur Ben Ali, ils vont chercher à déstabiliser le groupe. Je les entends dire qu’ils vont parler avec le commandant du bateau pour qu’on reparte aujourd’hui : on n’entre pas en Tunisie ! Pour moi, mon but c’est pas entrer, c’est les papiers en France, je suis venu avec la caravane pour cette lutte pour les papiers, je repars avec la caravane : faire passer le message ! Je questionne Sissoko : à la dernière réunion il a dit qu’il y avait des risques, pourquoi maintenant chercher des garanties avec la police des frontières ? il faut plutôt parler avec l’ambassadeur italien. Si on était entrés, on aurait fait une manif à l’ambassade d’Italie, on aurait pu avoir une négociation. Je suis sûr que si on était entrés tous, on allait aussi ressortir tous. Il ne fallait pas s’appuyer sur la police tunisienne.
La police elle a eu peur que le groupe entre. Elle voulait pas les manifestations. Pour eux, l’important c’était de cacher notre arrivée, que ça ne sorte pas du port au grand jour. Ils savent que si on sort, aussitôt on va manifester, et ça surtout pas. Déjà c’est tous les jours qu’il y a des manifs en Tunisie, qu’il y a des grèves. Pas question que les médias tunisiens et mondiaux fassent état de la caravane des sans-papiers.
Bon, les sans-papiers ne sont pas entrés, ce n’est pas grave. Je crois que le message est passé. On va continuer la bagarre pour les papiers ! Inch’Allah.