Nous suivre :



Dossiers :
 
Articles :

On a célébré le 17 octobre 1961 avec fastes cette année. L’année de la reconnaissance. François Hollande n’aurait pas démérité en tout... Soit. Il n’empêche que cet anniversaire, avec sa fastueuse reconnaissance, laisse un goût amer. Ne parlons pas de la droite indécente qui ose s’offusquer. Car non seulement on commet le crime, mais en plus on voudrait qu’il soit tu. On ne parle pas des choses qui fâchent.

Ce qui laisse de l’amertume, c’est le sentiment qu’au fond, de droite ou de gauche, il y a un consensus pour ne surtout pas prendre toute la mesure du scandale.

Ce n’est pas l’impression qu’a voulu donner Le Monde, en faisant mine d’ouvrir ses archives pour ses abonnés. On s’y est précipité, avec grande curiosité, ayant plutôt connaissance des insuffisances du traitement journalistique de l’événement, à l’époque. De fait, l’ingénuité de ceux qui auront ouvert ces archives est touchante : car il semblerait qu’ils ne se soient même pas aperçus de la vacuité de leur dossier, où l’on ne trouve, en cherchant bien, tout au fond, qu’un pauvre éditorial reproduit ci-dessous, signé du directeur de la rédaction de l’époque, Jacques Fauvet, en date du 19 octobre 1961, soit en fait du 18 – puisqu’en ce temps-là déjà, le journal du soir se post-datait du lendemain –. à l’heure où le massacre se poursuivait dans les rues de la capitale.

Pauvre éditorial. Confronté ce qui aura été un des plus horribles crimes perpetrés à Paris depuis la Saint-Barthélémy, l’éditorialiste du grand journal de centre-gauche, conscience de la République, ose écrire sur ce qu’il appelle « les sanglants incidents de Paris ». Il ose.

Car contre qui est-il en colère ? Certes pas contre le Préfet Papon qu’il ne prend pas la peine de nommer, de même qu’il ne désignera à aucun moment ni la responsabilité de l’État, ni celle du général de Gaulle, pas plus que celle du gouvernement, du ministère de l’Intérieur ou même de la police, pour laquelle il trouve des excuses.

Ce que dénonçait par avance l’éditorialiste du Monde, c’était le fait que le FLN ne manquerait pas « d’exploiter » ces « incidents » ou les « atroces “ratonnades” d’Oran » – car, à Paris, cela n’aurait pas été « atroce » ? Où était-il donc ce jour-là, Jacques Fauvet, pour ne pas avoir vu ce que tout le monde avait vu, la chasse aux « musulmans d’Algérie » déchaînée à travers toute la ville ?

Tout le monde l’avait vu, mais qui le dira ? Dix-neuf ans plus tard, en 1980, Libé pourra donner l’information comme un « scoop »… Les historiens n’ont pas besoin de plus d’une main pour compter la totalité des sources de ce que l’on peut retrouver dans les « archives » de l’époque comme dénonciations de ce crime barbare et pas qu’un peu raciste – à côté duquel faudrait-il dire que les allemands s’étaient comportés avec délicatesse en occupant la même ville quelques vingt ans plus tôt ?

Cette dernière comparaison semblera probablement provocante à tous. Et à raison. Il n’est, bien sûr, pas question un instant d’exonérer en quoi que ce soit le nazisme… d’autant moins que c’est à ce dernier qu’on doit d’avoir donné la recette à la police française qui sut si bien l’appliquer une première fois en organisant la chasse aux juifs pendant la guerre, pour récidiver, contre les arabes, à plus grande échelle encore, à l’occasion des « événements » d’Algérie, parmi lesquels ces « incidents » de Paris.

On débat toujours du nombre de personnes qui sont mortes dans le contexte de ces « incidents sanglants ». Quelques dizaines ou quelques centaines ? Plus d’un demi-siècle plus tard, il n’y a eu aucune comptabilisation sérieuse. Contrairement à ce que prophétisait Jacques Fauvet, le FLN lui-même aura renoncé à dénoncer l’ampleur du crime, et préféré incriminer les harkis – ces « français musulmans » recrutés par l’armée coloniale pour ses plus sales besognes –, plutôt que la police et le gouvernement du général de Gaulle. De même, on prétendrait discuter des responsabilités. Les massacres de cette nuit auraient pour cause « l’état d’esprit » des policiers. Le fait que ceux-ci aient non seulement exécuté rigoureusement les ordres de leurs supérieurs, mais de plus fait l’objet d’une lourde intoxication organisée par leur hiérarchie, pour s’assurer de leur adhésion, n’est quasiment pas évoqué et ne suffit pas à clore le débat.

Une plaque est aujourd’hui posée sur le pont Saint-Michel, en mémoire de ceux qui auront été jetés à la Seine de ce pont-là. Mais tous les ponts de Paris et d’alentours ont été des lieux de noyades massives ce terrible 17 octobre. Et surtout, on a fini par comprendre que des noyades de « français musulmans d’Algérie », cela faisait quelques temps qu’il y en avait – car c’est comme ça que Maurice Papon faisait respecter son couvre-feu… Combien de centaines de personnes auront été ainsi jetées à la Seine non sans avoir été préalablement horriblement tabassées ? Or, il n’y a pas eu des morts que dans la Seine. Dans combien d’endroits de la ville peut-on témoigner de la violence sans limites des policiers ?

La police parlera de 2 morts et le FLN de 347… Depuis lors le débat est enfermé entre ces deux bornes. Rien ne dit que le chiffre du FLN n’ait pas été sous-estimé aussi. Au contraire, tout indique qu’il pourrait l’avoir été, mais l’historiographie, prudente, évite de le suggérer. Aujourd’hui, l’éditorialiste du Monde, toujours raisonnable, resserre la fourchette entre 40 et 250…

Dans Le Figaro, ce 18 octobre, sévit un « historien », réputé « spécialiste » du sujet, qui aura eu le privilège d’accéder aux archives policières, Jean-Paul Brunet. Celui avance le chiffre de… 5 morts, pour le 17 octobre, et en comptant les victimes des jours suivant, 14, plus quelques autres « 32 en comptant large ». Et si l’on peut compter plus de morts, c’est « en attribuant à la police des meurtres d’Algériens perpétrés par le FLN »… Quant aux responsabilités du Préfet ? « Papon a eu le tort de se laisser surprendre par la manifestation. Il n’en a été averti qu’au petit matin du 17 octobre et disposait de peu d’hommes pour réagir... »

C’est dans un petit livre publié chez l’Esprit frappeur, les Silences de la police, où figure un chapitre de Maurice Rajsfus sur la rafle du 16 juillet 1942, et un autre de Jean-Luc Einaudi sur le 17 octobre 1961, que l’on découvrait ce simple fait, évoqué ici où là par les témoins : il n’y aura pas seulement eu, quelques mois plus tard, les morts du métro Charonne, mais avant et après, tout le long des quatre années de la guerre gaulliste, la terreur à Paris, sous la houlette de Maurice Papon.

Ce dernier a défrayé la chronique, comme on sait, pour son rôle de sous-préfet, à Bordeaux en 1942 qui lui aura valu un procès tardif, en 1997, et même trois années d’incarcération à la Santé jusqu’à sa libération, en 2002, sur la base d’un avis médical complaisant s’appuyant sur une loi, dite Kouchner, faite sur mesure pour le monsieur.

Des avocats des parties civiles n’auront pas manqué, lors des débats de ce procès, réputé pour avoir été le plus long qui se soit tenu en France depuis la seconde guerre mondiale, de rappeler ses responsabilités en tant que Préfet de police de Paris, en 1961.

Mais, si le scandale du 17 octobre n’est toujours pas sérieusement évalué, on omet surtout le plus souvent qu’il s’est inscrit dans une politique continue du Préfet Papon, dès son entrée en fonction en 1958 – peu avant le coup d’état gaulliste, qu’il appuiera –, et ce jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie en 1962.

Lorsqu’on évoque la sinistre carrière de cet individu, il n’est pas mauvais de rappeler, pour commencer, que son parcours culmine comme ministre du Budget, de 1978 à 1981, dans le dernier gouvernement du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, le même gouvernement qui envoyait secrètement des centaines de militaires français en Argentine pour organiser les centres de tortures du dictateur Videla. Il n’est pas inutile non plus de signaler au passage que ce crime là n’a pas encore été pris en compte d’aucune façon, la demande d’ouverture d’une enquête parlementaire à ce sujet ayant été sommairement rejetée au prétexte futile qu’il n’y aurait pas eu d’accord de coopération militaire entre la France et l’Argentine – ce qui, de plus, est simplement faux !

Quant à la revue de presse de la sale guerre argentine menée par la France de Giscard, près de dix ans après l’enquête approfondie de Marie Monique Robin au sujet de ce qu’elle aura appelé « l’école française », celle-ci est toujours dramatiquement mince. Et on peut noter que les historiens ne se seront pas non plus précipités pour compléter son travail, en dépit de ses confirmations par les mémoires que le général Aussaresses aura publiée avant de mourir.

Le silence est si compact quant au crime argentin qu’on peut facilement imaginer que Giscard puisse ne pas avoir à en répondre jusqu’à son dernier jour.

Si Papon fait figure d’exception dans cette longue histoire de l’impunité des crimes d’Etat français, avec son incrimination pour son activité de sous-préfet bordelais ayant rempli des trains de juifs vers les centres d’extermination nazis, le fait qu’il n’ait jamais eu à répondre du 17 octobre permet de mesurer combien le loyal serviteur du maréchal Pétain, comme du général de Gaulle ou de Valéry Giscard d’Estaing, aura été non moins protégé jusqu’à sa mort, “les pieds bien au chaud, dans son lit”.

En 1953 déjà, l’ancien sous-préfet de la Gironde est secrétaire général de la Préfecture police parisienne, lorsqu’une manifestation de nationalistes algériens, « messalistes », est sauvagement réprimée, faisant sept morts. En 1956, il est nommé en Algérie même, Préfet de la région de Constantine, dans l’est algérien, bastion indépendantiste. Papon y installera les méthodes de la « guerre psychologique », autrement nommée « guerre révolutionnaire » – cette doctrine fameuse pour le recours massif à la torture qui sera ainsi instituée en Algérie avant d’être importée… à Paris, lorsque le même Maurice Papon en deviendra Préfet de Police, en 1958 – puis exportée en Argentine et en bien d’autres lieux, comme au Rwanda.

Aussitôt en place, le Préfet Papon instituera, pour la région parisienne, des brigades de police spécialisées dans la chasse aux « FMA » – les français musulmans d’Algérie. Les contrôles « au faciès » se généraliseront alors à un tel point qu’il ne faisait pas bon d’être espagnol ou italien un peu bronzé, ces années-là, et qu’il valait mieux en tout cas avoir ses papiers sur soi, une méprise pouvant vite arriver… Quant aux algériens, avec ou sans couvre-feu, ils apprendront à raser les murs, ainsi que pouvait en témoigner Claire Etcherelli, dans Elise ou la vraie vie – histoire d’une femme amoureuse d’un algérien, qui pouvait craindre à tout instant de le voir disparaître.

Des centres de torture, comme en Algérie, Papon en installera dans tous les quartiers populaires, dans le 13e, à la Goutte d’or dans le 18e, à Belleville ou à Nanterre, partout où vivaient les algériens, au plus près de là où on les raflait. On en recense plus d’une dizaine, dans des hotels réquisitionnés à cet effet. En plus de quoi, le Préfet de Police avait institué dans le bois de Vincennes, en un lieu au contraire reculé, à côté de l’hippodrome, le CIV – centre d’identification de Vincennes –, de sinistre mémoire. C’est aujourd’hui le même bâtiment qui sert de centre de rétention pour les sans-papiers.

En juillet 1961, Maurice Papon est décoré par le général de Gaulle de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, pour ce travail exemplaire qui aura consisté à importer dans la capitale de ce beau pays les méthodes les plus abjectes mises en œuvre par l’armée française en Algérie.

En août 1961, un autre commandeur de la Légion d’honneur, le ministre de la justice, Edmond Michelet, fameux résistant, surtout fameux pour avoir organisé la résistance à Dachau où il avait été déporté, grand gaulliste aussi, ministre des Armées du général de Gaulle en 1945, démissionnera ou plutôt sera démissionné, de son poste de ministre de la Justice… parce qu’il désapprouvait les méthodes que Papon mettait en œuvre dans la répression des algériens de Paris.

Moins de deux mois plus tard, le sombre 17 octobre, cet authentique nazi français promu au rang le plus honorifique se rendait lui-même sur le terrain, aux endroits les plus chauds de la répression – à commencer par la cour ensanglantée de la Préfecture.

Et la Seine, ce beau fleuve où se nichent l’île de la Cité – avec sa sinistre Préfecture de Police – et la charmante île Saint-Louis, ce fleuve au bord duquel les amoureux se promènent avec émotion en se tenant par la main, Maurice Papon en aura fait la chambre-à-gaz des algériens.

François Hollande a tranché. Il ne sera pas question de « repentance », mais de « reconnaissance ». Il en appelle à la « lucidité ». C’est bien. Mais il y a fort à craindre qu’il s’agisse, là encore, de cette forme particulière de « lucidité » française, qui consiste à surtout ne jamais faire toute la lumière. Jusqu’à quand ?

Paris s’éveille

Le FLN ne manquera pas d’exploiter les sanglants incidents de Paris et les atroces « ratonnades » d’Oran. Pourtant il en porte la responsabilité puisque ici et là c’est le terrorisme musulman qui est à l’origine de ces drames.

Rien ne justifie pour autant les « ratonnades » qui se multiplient en Algérie et font payer à des innocents les crimes commis contre d’autres innocents, — ni la passivité du service d’ordre qui, mardi, a laissé pendant des heures la rue à de « jeunes excités » à Oran. Tout s’est passé comme si l’OAS était maîtresse de la ville.

En métropole, et particulièrement à Paris, les lâches attentats commis au hasard contre les agents de police ont amené à prendre des mesures, qui sont peut-être critiquables, mais qui visent à assurer autant la sécurité des musulmans que celle des agents en évitant aux premiers d’être victimes, comme cela est arrivé, de mitraillades la nuit.

Ces attentats et la manifestation organisée mardi soir conduisent à s’interroger sur l’attitude de la Fédération de France du FLN, dont les dirigeants ont toujours été plus durs et plus hostiles à la négociation que ceux du GPRA. Cette attitude est d’autant plus inquiétante que les nationalistes algériens ne peuvent ignorer l’état d’esprit actuel de policiers qui se plaignent à tort ou à raison d’être mal défendus par le pouvoir et peuvent être sensibles à la propagande activiste.

Mais, d’une manière plus générale, en conservant l’arme du terrorisme pour obtenir la négociation et l’indépendance, alors que l’une est probable et l’autre certaine, le FLN commet une double erreur qui peut lui être fatale. Il se comporte comme s’il en était encore au début de son combat et, au mépris de la bonne tactique révolutionnaire, il se refuse à adapter ses formes d’action au stade probablement final où est parvenue sa lutte ; il prend du même coup le risque d’un choc sanglant des communautés, qu’il prétend redouter et qui peut compromettre sa prise du pouvoir.

Il fallait peut-être, hélas ! le terrorisme pour que soit reconnu le nationalisme algérien, et c’est un fâcheux précédent pour les activistes européens. Mais aujourd’hui, avec ou sans terrorisme, un processus politique est engagé, et cependant jamais l’effusion de sang n’a paru plus fatale ni plus vaine.

Quant au pouvoir, il peut mesurer combien, de retard en retard et de détour en détour, il a laissé s’opérer une double et croissante polarisation musulmane autour du FLN et européenne autour de l’OAS.

Jacques Fauvet

[Source : Le Monde]

17 octobre 1961 : « La tension était extrême »

18 octobre 2012

INTERVIEW - Jean-Paul Brunet, auteur de Police contre FLN, le drame du 17 octobre 1961, affirme que Maurice Papon a eu le tort de se laisser surprendre par l’ampleur de la manifestation.

LE FIGARO • Comment expliquer le drame du 17 octobre 1961 ?

Jean-Paul BRUNET. - La guerre d’Algérie durait depuis sept ans. De Gaulle menait des négociations avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), tandis que le FLN commettait de fréquents attentats contre la police parisienne. Les forces de l’ordre avaient déploré 48 tués et 140 blessés entre 1958 et 1961. La tension était extrême. Des barrières de béton armé et des guérites en ciment entouraient les commissariats. Certains agents étaient tentés de ne plus obéir à leur hiérarchie et de se faire justice eux-mêmes.

• Quelle est la responsabilité de Maurice Papon, préfet de police de l’époque ?

Sa responsabilité est pleinement engagée, mais il ne faut pas trop personnaliser cette affaire. Le préfet n’a fait qu’obéir aux instructions du général de Gaulle en réprimant la manifestation.

Pour le chef de l’État, il était hors de question de laisser le FLN faire une démonstration de force en plein Paris.

Papon a eu le tort de se laisser surprendre par la manifestation. Il n’en a été averti qu’au petit matin du 17 octobre et disposait de peu d’hommes pour réagir. Ce fait a joué un rôle non négligeable. Moins les policiers sont nombreux face à une manifestation, plus le risque existe qu’ils se montrent violents pour la contenir. En outre, Papon avait tenu des propos très douteux qui semblaient encourager les policiers à commettre des bavures et promettre de les couvrir.

• Que s’est-il passé exactement ?

Le soir du 17 octobre, alors que la nuit était tombée, 20 000 à 30 000 Algériens encadrés par le FLN se rendent à Paris par toutes les voies d’accès. Certains sont venus sous la contrainte, de peur des représailles en cas de refus. Mais le FLN était aussi en train de réussir à fédérer le sentiment nationaliste des Algériens en métropole.

Au pont de Neuilly, le choc avec la police a été terrible. Le jour même, on ne compte que 4 ou 5 victimes parmi les manifestants. Mais plus de 11 000 sont arrêtés et internés. Une partie d’entre eux vont être passés à tabac le lendemain. En totalisant les morts du 17 octobre, ceux du 18, les blessés ultérieurement décédés et les victimes supposées d’éléments incontrôlés de la police en dehors de la manifestation, j’évalue les victimes à 14 certaines, 8 vraisemblables, 4 probables et 6 possibles, soit un total de 32 en comptant large.

• Le chiffre de plusieurs centaines de victimes, souvent avancé, serait donc sans fondement ?

On n’arrive à ce chiffre fantaisiste qu’en attribuant à la police des meurtres d’Algériens perpétrés par le FLN, qui cherchait à raffermir son contrôle sur les Algériens en métropole. Le FLN tuait des Algériens qui refusaient de rejoindre ses rangs, de payer leurs « cotisations » ou d’observer les préceptes coraniques. Des militants du mouvement rival de Messali Hadj ont aussi été assassinés au cours de ces semaines. Au total, plusieurs milliers d’Algériens ont été tués par le FLN en métropole pendant la guerre d’Algérie.

• Que pensez-vous de l’idée de repentance ?

Pour un historien, cette notion n’a pas de sens. Je suis atterré de voir ma discipline instrumentalisée pour conforter des positions moralisantes ou politiques. L’histoire n’a pas à porter de jugement moral, mais à tenter d’expliquer comment les événements ont pu survenir.

[Source : Le Figaro]

[Après cet écœurant étalage de propagande policière, on trouvera ci-dessous une utile mise au point, publiée sur le site de l’association « 17 octobre 1961, contre l’oubli ».]

Ce qui s’est passé le 17 octobre 1961

1. Le contexte

En 1961, la nécessité d’une solution négociée au conflit algérien s’est imposée. Des négociations ont été officiellement ouvertes entre le gouvernement français et le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne le 20 mai 1961. Il est hors de doute pour les participants que les négociations aboutiront à l’institution d’un État algérien indépendant : les discussions portent sur les conditions exactes de l’indépendance. Et pourtant c’est à partir de l’été 1961 qu’eurent lieu les plus terribles violences que connut le territoire métropolitain pendant la Guerre d’Algérie. C’est cette contradiction que met en évidence l’examen des faits qui ont conduit aux massacres du 17 octobre 1961.

En 1961, Maurice Papon est préfet de police de Paris. Nommé à ce poste en 1958 sous la IVe République, il y a été maintenu par le président Charles de Gaulle sous la Ve. Lorsqu’en 1958 M. Papon est nommé préfet, à la suite de violentes manifestations de policiers parisiens, sa recommandation est « l’efficacité » dont il a fait preuve lors de son mandat de préfet à Constantine. De 1956 à 1958, en tant que préfet et IGAME pour les départements de l’Est algérien, il a instauré un système de répression dans lequel la torture est systématique, les exécutions sommaires courantes. Lorsqu’il est nommé préfet de police à Paris en 1958, il répond à une campagne d’attentats menés en métropole par le F.L.N. en organisant des rafles massives de « Français musulmans d’Algérie ». Les violences à l’encontre de la population nord-africaine de Paris s’institutionnalisent : le préfet de police crée la Force de police auxiliaire, constituée de harkis, qui pratique la torture ; il fait ouvrir le Centre d’Identification de Vincennes, où peuvent être internés, sur simple décision administrative, sans jugement, les Nord-Africains « suspects ». M. Papon va jusqu’à instaurer, le 1er septembre 1958, un couvre-feu pour les Nord-africains. Boycotté par le F.L.N., il tombe peu à peu en désuétude. Au cours des opérations de police, des internements, des rafles et des « contrôle » par les harkis, des hommes disparaissent. De nombreuses plaintes sont déposées, pour torture, pour meurtre ; malgré l’accumulation de témoignages accablants, malgré les constatations de sévices par des médecins, malgré le nombre de disparitions, aucune plainte n’aboutira. Toute la population nord-africaine de la région parisienne souffre de ces rafles systématiques et de la violence des harkis qui patrouillent dans les quartiers qu’elle habite, par exemple dans le 18e ou le 13e arrondissement.

Ces violences s’ajoutent à la condition extrêmement dure qui est faite par ailleurs aux travailleurs nord-africains en métropole. Dans leur très grande majorité, ce sont des célibataires que de grandes firmes industrielles françaises ont fait venir par contingents : la France manque de main d’œuvre et les populations rurales d’Algérie ou du Maroc constituent une force de travail docile. Ils vivent dans des hôtels à Paris ou dans des bidonvilles, comme à Nanterre. La surpopulation et l’isolement forcé qu’ils subissent tiennent à la fois à leur pauvreté et au refus des propriétaires français de leur louer des appartements. Les Algériens « immigrés » en métropole sont très strictement encadrés par le F.L.N. Cela signifie en particulier que tous sont contraints de cotiser - ceux qui refusent risquent la mort.

2. D’août 1961 au couvre-feu d’octobre

En août 1961, les rafles et les perquisitions s’intensifient, les violences et les détentions arbitraires, au faciès, se multiplient. Ce redoublement de l’offensive policière se produit alors que le F.L.N. a cessé ses attentats à Paris et en banlieue depuis plusieurs semaines. Les attentats de l’O.A.S. deviennent au même moment de plus en plus nombreux, visant parfois des hôtels où vivent des Algériens. Fin juillet 1961, les négociations entre le gouvernement français et le G.P.R.A. ont achoppé sur la question du Sahara, la France contestant la souveraineté du futur État algérien sur cette région. En août 1961, le président Charles de Gaulle est prêt à céder sur cette question d’importance pour relancer les négociations. Il entend en même temps être en position de force pour négocier. C’est le sens de son geste lorsque, fin août 1961, il démet de ses fonctions le Garde des Sceaux Edmond Michelet, favorable depuis longtemps à la négociation avec le F.L.N. Il cède ainsi à la pression de son Premier ministre Michel Debré, lequel est profondément partisan de l’Algérie française. En renvoyant Edmond Michelet, il signifie qu’il accepte le durcissement de la répression contre les « Français musulmans d’Algérie ».

Le F.L.N. décide, fin août 1961, de reprendre sa campagne d’attentats en métropole. Les policiers sont visés ; onze d’entre eux seront tués et dix-sept autres blessés de la fin août au début octobre 1961. A la suite de ces attentats, trois organisations syndicales de policiers, dont la principale, se constituent en un « Comité permanent de coordination et de défense » et exigent du pouvoir des exécutions de condamnés à mort et un couvre-feu pour les Nord-africains A partir de septembre 1961, des rafles massives sont organisées . Au cours de ces rafles, des personnes disparaissent. C’est aussi à partir de septembre que l’on commence à entendre parler de cadavres de Nord-africains retrouvés dans la Seine. A la pression des policiers, qui parlent de « se faire justice soi-même », M. Papon répond par un discours sans ambiguïté : le 2 octobre, aux obsèques d’un policier, il déclare : « Pour un coup rendu, nous en porterons dix », puis, plus tard, il assure les policiers que, s’ils tirent les premiers, ils seront « couverts ». Le 5 octobre, il instaure un couvre-feu pour les « Français musulmans d’Algérie ». Malgré les dénégations du ministre de l’Intérieur, ce couvre-feu raciste institutionnalise la confusion entre « Algérien » et criminel.

3. La manifestation

Le F.L.N. décide d’organiser un boycott du couvre-feu. Une circulaire du 7 octobre met fin à la campagne d’attentats en métropole : il s’agit par ce boycott de changer entièrement de stratégie et de renverser l’opinion publique française. Alors que les attentats s’inscrivaient dans une logique de clandestinité et de guerre, le boycott du couvre-feu doit prendre la forme d’une manifestation pacifique de masse, au grand jour. La manifestation doit avoir lieu dans tout Paris, le long des artères principales de la ville. Tous doivent y participer, les familles entières. Les manifestants ont la consigne de ne répondre à aucune provocation, à aucune violence ; des cadres du F.L.N. les fouillent avant la manifestation pour s’assurer qu’ils n’ont rien qui puisse servir d’arme. Tous les Algériens de la région parisienne doivent participer à la manifestation, sous la contrainte si nécessaire : il s’agit non seulement pour la Fédération de France du F.L.N. de démontrer son emprise sur les Algériens en métropole, mais aussi de faire exister aux yeux des Français le peuple algérien. A l’institutionnalisation de l’arbitraire et du racisme, il faut répondre par la revendication d’une existence politique. Les dirigeants de la Fédération de France estiment que la répression qui ne peut manquer de s’abattre sur les manifestants mettra en lumière la violence du pouvoir et la légitimité de la lutte du peuple algérien pour son indépendance.

Au matin du mardi 17 octobre, la police sait qu’une manifestation de masse se prépare ; des cars de police quadrillent la ville, des policiers cernent les bouches de métro aux portes de Paris, prêts à arrêter les manifestants. Aux portes de Paris, à la sortie des métros Étoile, Opéra, dans les couloirs de la station Concorde, sur les Grands Boulevards, les manifestants seront systématiquement matraqués, à coups de crosse, de gourdin, de bâton, souvent jusqu’à ce qu’ils s’effondrent. Les policiers frappent au visage, au ventre, des manifestants qui ne font montre à aucun moment d’aucune violence ni d’aucune résistance. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, au pont de Neuilly, au Pont-Neuf d’Argenteuil et en d’autres lieux, les policiers tirent sur les manifestants. Sur les ponts aux portes de Paris et sur le pont Saint-Michel, des hommes sont précipités à la Seine. En plein Paris et pendant plusieurs heures se déroule une véritable chasse au faciès, à laquelle la population parisienne assiste et collabore même parfois. Le préfet de police M. Papon suit toutes les opérations et se rend lui-même à l’Etoile, pour constater leur « bon déroulement ». Il a aussi connaissance de toutes les liaisons radio de la police. Il sait donc que de faux messages d’information circulent selon lesquels des policiers auraient été tués. Il ne les démentira pas.

Plus de dix mille Algériens sont interpellés. Ils sont internés au palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre d’Identification de Vincennes, pendant près de quatre jours. Quatre jours pendant lesquels les violences continuent. A leur arrivée, les manifestants sont systématiquement battus. Dans l’enceinte des lieux d’internement, on assiste à des exécutions et nombreux sont ceux qui meurent de blessures non soignées. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de deux morts algériens. Il fait état de « tirs échangés » entre la police et les manifestants. Malgré les efforts de quelques parlementaires, le gouvernement empêche la création d’une commission d’enquête. Aucune des plaintes déposées n’aboutira.

S’il n’est pas possible de déterminer exactement combien d’Algériens furent tués le 17 octobre 1961 et les jours qui suivirent, il reste que le chiffre de plusieurs centaines de morts, avancé par J-L. Einaudi dans son livre La Bataille de Paris à partir de l’étude de registres de cimetières, de témoignages et de documents internes du F.L.N., est le plus vraisemblable. De nombreuses archives administratives qui auraient été essentielles au dénombrement des victimes ont aujourd’hui disparu. Ceci explique pourquoi le rapport Mandelkern - commandité par le gouvernement et rendu public en 1998 - et le livre de J-P. Brunet, qui tous deux se fondent sur les archives existantes de la préfecture de Police, concluent à un nombre de morts bien inférieur - autour d’une quarantaine. Le rapport Mandelkern reprend du reste à son compte la version selon laquelle des tirs auraient été échangés entre les manifestants et la police.

Charlotte Nordmann

L’oubli et la mémoire

1. La censure étatique

L’oubli qui a frappé la journée du 17 octobre 1961 est-il dû à la censure organisée par le pouvoir ? C’est une explication que l’on a souvent invoquée ; et au regard du nombre des saisies et des interdictions de publication, elle semble justifiée. Le gouvernement chercha à imposer le silence sur la terrible répression qui frappa ce jour là les Algériens. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel est de trois morts. Pour maintenir cette version, le gouvernement doit faire taire ceux qui la contesteraient. Le 17 octobre même, on interdit aux journalistes d’être présents. Les quelques images de télévision qui existent sont dues à des télévisions étrangères. Ceux qui tentent malgré tout de prendre des photos voient leur matériel détruit. Les saisissantes photos prises par Elie Kagan durent l’être clandestinement. Les lieux d’internement restèrent interdits aux journalistes pendant les quatre jours que dura la détention des Algériens ; les seuls témoignages qui les décrivent sont dus aux manifestants eux-mêmes, à des médecins, à des militaires ou à des appelés.

Le journal Vérité-Liberté, qui dénonce les massacres et reproduit des témoignages, en particulier un tract de policiers dénonçant la violence extrême de la répression, est immédiatement saisi sur ordre du préfet de police M. Papon. Fin 1961, le livre Ratonnades à Paris, de P. Péju, est saisi lui aussi. Le film de J. Panijel, Octobre à Paris, qui reconstitue la manifestation à partir des photos de E. Kagan et de témoignages d’Algériens, est saisi par la police lors de sa première projection, en octobre 1962. Malgré les efforts de certains parlementaires, le gouvernement empêche la création d’une commission d’enquête sur les crimes du 17 octobre et des jours suivants. Aucune des poursuites judiciaires engagées, aucune des plaintes déposées n’a non plus abouti. Aucun policier ne sera condamné pour les crimes commis, aucun responsable politique n’aura à en répondre. Il ne fait pas de doute que le gouvernement a tout mis en œuvre pour s’assurer du recouvrement des crimes du 17 octobre 1961.

La censure ne semble pourtant pas suffire à expliquer l’oubli du 17 octobre, si l’on considère en particulier ce qui a été écrit dans la presse dans les jours qui ont suivi les massacres : beaucoup de choses ont été sues et portées à l’attention du public. L’oubli du 17 octobre ne s’explique donc pas simplement par un défaut de connaissance. En effet, si dans un premier temps chacun des journaux adopte un discours correspondant à sa position politique, moins d’une semaine après les faits, tous s’accordent pour dénoncer les violences policières. Au lendemain de la manifestation, seuls L’Humanité et Libération dénoncent la violence de la répression ; Le Monde et La Croix, se voulant neutres, relaient la version officielle de « heurts » avec la police tandis que Le Figaro et France-Soir affirment que ce sont les manifestants, « fanatisés » ou « manipulés » par le F.L.N., qui se sont rendus coupables de violences à l’encontre des policiers. Mais dans la semaine qui suit la manifestation, à mesure que les témoignages affluent, un consensus se dégage dans la presse : tous en viennent à dénoncer les « violences à froid » dont ont été victimes des manifestants pacifiques. La plupart des journaux publient des enquêtes sur le bidonville de Nanterre. Tous font état des corps que l’on retrouve quotidiennement dans la Seine. La presse n’a donc pas été silencieuse : elle a su l’essentiel des faits et en a traité publiquement, malgré la censure. Presque immédiatement après la manifestation, les violences terribles auxquelles elle a donné lieu ont été, pour une part essentielle, rendues publiques. La raison de l’oubli du 17 octobre 1961 doit donc être cherchée ailleurs que dans la censure organisée par l’Etat.

2. « L’oubli » de la Guerre d’Algérie

Un premier élément de réponse s’impose : le 17 octobre 1961 a d’abord été oublié au même titre tous les crimes de la Guerre d’Algérie. Ce ne sont pas seulement les violences du 17 octobre 1961 qui ont longtemps été recouvertes d’une chape de silence et d’oubli, c’est l’ensemble des crimes de la police et de l’armée française pendant cette « opération de maintien de l’ordre ». En effet, la guerre, qui dura près de dix ans, a déchiré les Français et, lorsque la paix est enfin conclue, c’est sur un oubli collectif autant qu’individuel que se reconstruit l’unité de la nation française. Le conflit a profondément divisé le pays : quelle unité aurait pu se dégager entre les colons prêts à commettre des attentats pour conserver une Algérie française, ceux dont l’Algérie est simplement le pays, qui y ont toujours vécu, entre les Français de la métropole qui désirent avant tout la paix et acceptent par conséquent que l’indépendance soit accordée à l’Algérie et ceux qui prennent parti pour l’indépendance et s’engagent à des degrés divers au côté du F.L.N. ? A cette division on n’a su opposer que le silence et l’oubli, individuel comme étatique. Combien d’appelés, contraints pendant la guerre à commettre les pires violences, n’ont trouvé de « solution » à ce déchirement intérieur que dans le silence ? L’indépendance proclamée, le gouvernement édicte la loi d’amnistie : aucun des crimes commis au titre de la poursuite de la guerre ne pourra faire l’objet de sanctions pénales.

3. Le recouvrement par « Charonne »

Mais l’oubli du 17 octobre 1961, c’est aussi son recouvrement et sa confusion avec la manifestation de Charonne. L’oubli des victimes algériennes suit un cheminement plus complexe que celui retracé pour l’instant : une autre mémoire vient recouvrir le souvenir du 17 octobre 1961, un autre crime prend sa place. Rappelons les faits. Le 8 février 1962, quelques mois après la manifestation des Algériens, le Parti Communiste Français organise une manifestation pour exiger que soit mis fin à la Guerre d’Algérie. Les policiers chargent et huit personnes trouvent la mort. A leurs obsèques se rassemblent plusieurs dizaines de milliers de personnes. La mémoire des martyrs de Charonne sera entretenue avec constance par le P.C.F. et au-delà par l’ensemble de la gauche française. Charonne restera pour tous le symbole de la violence de l’Etat pendant la Guerre d’Algérie et – bien que le mot d’ordre du rassemblement ait alors été celui de paix en Algérie plutôt que d’indépendance de l’Algérie – l’expression de l’engagement anti-colonial du P.C.F. On aurait pu penser que cette répression sanglante en rappellerait une autre, encore récente. Dans les faits, c’est le contraire qui se produit : le 17 octobre 1961 est entièrement occulté par Charonne. Dès le début de l’année 1962, avant donc que ne commence le travail collectif d’oubli et d’amnistie des crimes de la guerre, il semble que la manifestation des Algériens ait déjà disparu de la mémoire collective. Ainsi Le Monde, qui avait dénoncé les violences du 17 octobre, qui s’était inquiété des dizaines de cadavres retrouvés dans la Seine après la manifestation, peut-il écrire en février 1962 que la répression de Charonne a été la plus violente que Paris ait connu depuis 1934. On frémit de penser que ce qui distingue les manifestants de 1961 et ceux de 1962 ne peut être que la couleur de peau et les droits qui y sont attachés. Que la mémoire de Charonne soit une autre face de l’oubli du 17 octobre se manifeste aussi dans la confusion persistante entre les deux événements : dans des livres d’histoires, au cours d’un journal télévisé, les photos du 17 octobre ont servi à illustrer les violences de Charonne.

Cette confusion du 17 octobre 1961 avec Charonne, qui a signifié dans les faits l’oubli du 17 octobre, s’est probablement opérée de manière primordiale par le biais du discours propre du P.C.F. Le fait que la mémoire du 17 octobre 1961 ait toujours été absente du discours du P.C.F., alors que Charonne y tenait une place essentielle - et le fait, conjoint, que les Algériens n’aient pas été associés à la manifestation du 8 février 1962 - marque en fait une ambiguïté fondamentale du Parti Communiste Français. S’exprime ici ce qu’on pourrait appeler les « hésitations » de l’anti-colonialisme du P.C.F. Peut-être faut-il rapporter cette ambiguïté du P.C.F. à son appartenance à une nation impérialiste, ou encore à un nationalisme dont il faudrait chercher l’origine tout à la fois dans le patriotisme de la Résistance et l’imitation de l’URSS. De ces hésitations témoigne la perméabilité du P.C.F. au discours de défense de l’intérêt national, telle qu’elle s’est manifestée notamment dans les années 1980 (notamment lorsque Robert Hue organisait dans sa commune des manifestations que l’on peut dire « racistes »). C’est à cette ambiguïté qu’il faut rapporter le recouvrement de la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961 par celle de Charonne.

4. Depuis les années 80

Au vu de ces analyses, la question se pose de savoir comment le 17 octobre 1961 en est progressivement venu à forcer l’espace public et à retrouver place dans la mémoire collective. A défaut de proposer une véritable explication de cette ré-émergence, nous retracerons ici les voies qu’elle a empruntées. Si, en 1972, P. Vidal-Naquet avait déjà rappelé les massacres des 17 et 18 octobre 1961 dans son livre La Torture dans la République, c’est à partir des années 1980 qu’ils acquièrent peu à peu une véritable publicité. En 1980, Libération publie un dossier sur le 17 octobre rédigé par G. Mattéi et J-L. Péninou : « Il y a dix-neuf ans, un massacre raciste à Paris ». Parallèlement, Les Nouvelles Littéraires publient un texte intitulé « Cela s’est vraiment passé à Paris, il y a dix-neuf ans ». L’année suivante, en 1981, Libération fait à nouveau paraître trois pages sur les crimes du 17 octobre. Le Monde publie lui aussi un article sur la manifestation et M. Trillat et G. Mattéi rappellent les événements dans le journal télévisé du soir. C’est la première fois qu’ils sont évoqués à la télévision.

L’apparition dans la presse du 17 octobre 1961 coïncide avec le mouvement par lequel la gauche socialiste est arrivée au pouvoir. Que l’on ait parlé pour la première fois à la télévision du 17 octobre 1961 en octobre 1981 ne relève pas du hasard. Cependant, le travail des journalistes et des intellectuels ne trouve aucun relais politique. P. Vidal-Naquet relève ainsi, dans sa préface à la réédition de Ratonnades à Paris, qu’au moment même où le 17 octobre sort de l’oubli, le président F. Mitterrand réintègre dans leurs grades des généraux de l’O.A.S. Si le mouvement par lequel le 17 octobre a forcé l’espace public n’est certes pas étranger à celui grâce auquel la gauche socialiste a accédé au pouvoir, il est tout aussi important de noter que le Parti Socialiste n’a lui-même jamais pris part à ce combat contre l’oubli.

Tout au long des années 1980 et 1990, des intellectuels et des journalistes travaillent à ce que le 17 octobre acquière la publicité qui lui est refusée : en 1983 paraît le roman de D. Daeninckx, Meurtres pour mémoire ; en 1985, le livre de M. Lévine, Les ratonnades d’octobre ; des documentaires télévisés retracent les événements ; en 1991 paraît Le silence du fleuve, d’Anne Tristan, dans lequel sont reproduites les photos d’Elie Kagan, et dont la publication a été permise par le travail de l’association Au nom de la mémoire. Un livre en particulier marque une étape dans la redécouverte des événements : La Bataille de Paris, publié en 1991. A partir d’archives du F.L.N., de témoignages de manifestants et de policiers, à partir des plaintes déposées à l’époque et de registres de cimetières, J-L. Einaudi retrace, minute par minute, le déroulement de la manifestation et de sa répression. La précision extrême de cet exposé des faits les présentifie comme jamais ils ne l’avaient été.

La Bataille de Paris a par ailleurs joui d’une publicité singulière du fait du procès intenté par M. Papon à J-L. Einaudi. Ce dernier témoigne en 1997 lors du procès de M. Papon, accusé de crime contre l’humanité pour son rôle à Bordeaux pendant l’Occupation ; il rappelle les crimes du 17 octobre et souligne la responsabilité de M. Papon. L’ancien préfet de police et ex-ministre de V. Giscard d’Estaing ne s’était pas manifesté lors de la publication de La Bataille de Paris mais il porte plainte pour diffamation en février 1999, à propos d’un article où J-L. Einaudi déclare que, le 17 octobre 1961, un massacre a été perpétré par les forces de polices « sous les ordres du préfet Papon ». En mars 1999, au terme d’un procès qui a permis que soient entendus nombre de témoignages démontrant la matérialité des faits décrits par J-L. Einaudi, M. Papon est débouté de sa plainte, le tribunal accordant à J-L. Einaudi « le bénéfice de la bonne foi ». Surtout, la cour de justice reconnaît à cette occasion qu’eurent lieu, le 17 octobre 1961, des « massacres ».

5. Les ambiguïtés de Lionel Jospin

Avec la publication de La Bataille de Paris et la publicité que lui a apportée le procès intenté par Papon, la question de l’ouverture des archives a été posée publiquement et le gouvernement s’est vu contraint de prendre sur ce point position. Lors de ses recherches pour La Bataille de Paris, J-L. Einaudi s’est en effet vu refusé l’accès aux archives et en particulier aux archives de la préfecture de Paris. En 1997, lors du retour de la gauche au pouvoir, le gouvernement lance deux enquêtes sur les événements du 17 octobre 1961 ; l’une est le fait du ministère de l’Intérieur, l’autre du ministère de la Justice ; elles aboutiront à deux rapports, respectivement le rapport Mandelkern et le rapport Géromini. En mai 1999, le Premier ministre Lionel Jospin se déclare en outre favorable à ce que soit accordé un large accès aux archives portant sur le 17 octobre 1961. La position du gouvernement socialiste sur le 17 octobre 1961 est en fait essentiellement ambiguë. Ainsi le rapport Mandelkern minimise-t-il le nombre de manifestants assassinés, affirmant que, même si l’on prend en considération les archives disparues, ce chiffre ne saurait excéder les dizaines. Par ailleurs, même après la déclaration du Premier ministre en 1999, J-L. Einaudi s’est vu une nouvelle fois refuser l’accès aux archives de la préfecture de Paris. Enfin le Premier ministre s’est récemment prononcé contre la reconnaissance officielle des crimes du 17 octobre 1961, déclarant que l’Etat n’avait pas à faire acte de « repentance » et qu’il appartenait à présent aux historiens de faire le nécessaire travail de mise au jour de la vérité sur ces événements. En la travestissant du mot de « repentance », le gouvernement refuse d’accéder à l’exigence légitime de reconnaissance et de condamnation d’un crime commis par l’Etat français. Il faut encore ajouter qu’en appeler ainsi aux historiens laisse supposer que les faits resteraient encore à prouver. Or, d’une part, le nombre de morts, s’il n’a pu jusqu’à présent être défini avec certitude, ne pourra jamais l’être plus précisément et, d’autre part, la terrible violence de la répression, elle, est avérée et n’a aucun besoin d’être démontrée plus avant.

Que le gouvernement s’en remette ainsi au travail des historiens est également significatif à un autre titre. Il se trouve en effet que le seul ouvrage publié à ce jour par un historien « patenté » sur le 17 octobre 1961 est celui de J-P. Brunet. On l’aura remarqué lorsque nous avons exposé le lent travail qui a permis que le 17 octobre acquière progressivement une place dans la mémoire collective : ce ne sont pas des historiens qui ont été à l’origine de la redécouverte du 17 octobre 1961, mais des intellectuels et des journalistes. J-L. Einaudi n’est lui-même pas un historien de profession. Loin d’avoir initié la lutte contre l’oubli, les historiens ont été les derniers à s’y engager - au même moment que le gouvernement. C’est probablement ce qui explique que J-P. Brunet semble avoir voulu, dans son livre Police contre F.L.N., publié en 1999, défendre la communauté historienne : il présente le discours de l’historien comme le seul à même de faire apparaître la vérité, en s’autorisant du fait que, lui, contrairement à J-L. Einaudi, a eu accès aux archives de la Police, de la Justice et de l’Assistance Publique, et surtout en prétendant à une rigueur qu’il dénie à ce même J-L. Einaudi. Mais le tort ne serait pas grand si les problèmes posés par le livre de J-P. Brunet se limitaient à ce qu’il apparaisse comme une tentative de réhabilitation de l’Historien et une défense de la corporation historienne. Comme le remarque P. Vidal-Naquet, J-P. Brunet ne nie certes pas le drame qu’a constitué le 17 octobre 1961, mais on ne peut que s’inquiéter de ce que, d’une part, il n’ait interrogé aucun témoin algérien, et d’autre part, de ce qu’il conclue à un nombre de morts - quelques dizaines - qui vient confirmer des hypothèses auxquelles il était arrivé dès 1991, sur la foi du seul témoignage de M. Papon. La conclusion semble ici précéder la recherche - piètre marque de rigueur scientifique. Les lecteurs de ce livre ne peuvent en effet qu’être étonnés par le parti prix de son auteur : disqualification de principe de tous les témoignages d’Algériens (l’auteur n’en a lui même recueilli aucun...) et crédit de principe apporté aux déclarations de Maurice Papon. La méthodologie de « l’historien » Brunet laisse particulièrement à désirer : rejetant en bloc les récits des témoins directs (Algériens), ne prenant pas acte de la destruction d’archives, jouant du fait qu’il est impossible de déterminer précisément le nombre des victimes, Brunet construit sa démonstration de manière à ne tenir compte que des pauvres archives que la préfecture de police a bien voulu conserver.

Le titre de l’ouvrage de J-P. Brunet, Police contre F.L.N., Le drame du 17 octobre 1961, exprime du reste éloquemment la conception que l’auteur se fait de l’événement. Contrairement à ce que laisse entendre ce titre, ce n’est pas « le F.L.N. » qui a subi le déchaînement de la répression, c’est toute la population algérienne de la région parisienne, contrainte à manifester par la Fédération de France - et cela, même la police le savait, qui fait état de « menace de mort » à l’encontre de ceux qui refuseraient de braver le couvre-feu. Ce n’est pas « la police » qui est l’auteur des massacres du 17 octobre 1961 ; l’affirmer, c’est occulter que la répression sauvage de la manifestation n’a pas été - comme le suggère J-P. Brunet - le fait d’un excès malheureux de policiers rendus furieux par les attentats dont ils avaient été victimes, mais qu’elle a été voulue par le gouvernement qui a délibérément laissé les mains libres à Papon et s’est ensuite assuré que tous, selon les propres termes du préfet, seraient « couverts ».

En appeler aux historiens, comme le fait le gouvernement lorsqu’il refuse d’accéder à l’exigence légitime de reconnaissance et de condamnation des crimes du 17 octobre 1961, n’a donc rien d’innocent, lorsque le seul ouvrage qui ait été publié par un historien « patenté » en vient en quelque sorte à nier les faits en en proposant une interprétation inacceptable et quasi mensongère.

L’oubli du 17 octobre 1961 a été pour une part dissipé, grâce à un travail de plusieurs dizaines d’années, mais la « mémoire officielle » qui se construit actuellement est pleine d’ambiguïtés. A ce jour les crimes du 17 octobre 1961 n’ont fait l’objet d’aucune reconnaissance officielle ; aucun monument, aucun lieu de mémoire ne leur est consacré. C’est qu’il y a, de 1961 à maintenant, une certaine continuité des pratiques de l’Etat. Les réseaux étatiques qui ont permis qu’aucun des crimes commis ne reçoive de sanction sont toujours actifs. La réticence de l’Etat et de la société civile à reconnaître les crimes du 17 octobre 1961 témoigne plus profondément de ce que l’histoire de la colonisation reste à faire. Cette histoire n’est pas du ressort des seuls historiens : il appartient à la société toute entière de la mener, car la société toute entière est aujourd’hui encore structurée par cette histoire coloniale.

Charlotte Nordmann (enseignante) & Jérôme Vidal (responsable des Editions Amsterdam)

Nota : une version augmentée de cet article est disponible depuis septembre 2001 dans le recueil de témoignages, de documents et d’essais intitulé Le 17 octobre 1961, un crime d’Etat à Paris (éditions La Dispute, Paris).

[Source : association « 17 octobre 1961, contre l’oubli »]