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D’une capacité de 240 places, le centre de rétention du Mesnil-Amelot 2 doit entrer en fonction aujourd’hui. Visite guidée d’un complexe sécuritaire high-tech au service du ministère de l’Immigration.

Chambres truffées de caméras, détecteurs de mouvements, portes automatisées, policiers retranchés derrière des interphones, double enceinte de barbelés… Bienvenue dans le plus grand camp d’enfermement des étrangers de France : le nouveau centre de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, qui doit entrer en fonction aujourd’hui. À quelques mètres des pistes de l’aéroport international Roissy- Charles-de-Gaulle (Val-de-Marne) et à un kilomètre du premier centre de rétention, qui compte déjà 140 places, le Mesnil-Amelot 2, comme on l’appelle déjà, pourra « accueillir » jusqu’à 240 sans-papiers, en attente d’une éventuelle expulsion. Le plus grand complexe jamais construit depuis le CRA de Vincennes, ravagé par un incendie en juin 2008 après le décès d’un Tunisien de quarante et un ans. Dénonçant une nouvelle étape dans l’« industrialisation de la rétention », les associations n’hésitent pas à qualifier ce nouveau centre de « camp d’internement pour étrangers ». Et redoutent les effets d’une violence institutionnalisée : automutilations, grèves de la faim et tentatives de suicide, dont elles seront les seuls témoins, puisque les journalistes n’auront pas le droit d’y pénétrer. Face à cette criminalisation des migrants, des voix s’élèvent. « Il existe une disproportion complète entre ce qu’on leur reproche et la dureté de la politique menée à leur égard », s’indigne Damien Nantes, chargé de la rétention à la Cimade, association qui apportera une aide juridique aux retenus. Une pétition (1) a déjà recueilli près de 30 000 signatures. Les opposants se sont donné rendez-vous à 13 h 30, devant le centre, pour une manifestation silencieuse.

(1) http://cimade.org/minisites/mesnil2

  Le Village Judiciaire

Une « justice d’exception » rendue à l’intérieur du centre

À partir de juillet 2010, les audiences du juge des libertés et de la détention (JLD) du tribunal de Meaux seront délocalisées à l’intérieur du Mesnil-Amelot 2. Attenant au centre, le village judiciaire comptera deux salles d’audience. « Pourquoi les étrangers seraient- ils jugés en dehors des palais de justice ? » s’interroge Marianne Lagrue, du Syndicat des avocats de France, qui dénonce la création d’une « justice d’exception ». Pour Patrick Henriot, du Syndicat de la magistrature, ces salles d’audience délocalisées « contreviennent à l’un des impératifs d’un procès équitable : la publicité des débats. Ceux qui auront le courage d’aller jusqu’au centre ne pourront accéder aux salles d’audience qu’après un contrôle d’accès par badge et détecteur volumétrique ». Éloigné des regards, le JLD travaillera à flux tendus : un centre de 240 places représente 40 arrivées par jour en moyenne, soit autant de « dossiers » à traiter. Dans ces conditions, les associations craignent un traitement « expéditif et superficiel » de ces derniers.

  LES UNITÉS FAMILIALES

Deux bâtiments réservés aux enfants et à leurs parents

Au sein du Mesnil-Amelot 2, deux « unités de vie », soit 40 places, sont réservées aux familles. Du jamais-vu. « Soit le gouvernement gaspille l’argent public et ne compte pas remplir ces places, soit il envisage de lancer une chasse à l’enfant à grande échelle », s’inquiète Richard Moyon, du Réseau Éducation sans frontières. La législation interdit l’expulsion des mineurs mais autorise, depuis 2005, leur placement en rétention sous prétexte de ne pas séparer les familles. Cet enfermement n’est pas sans conséquences : irritabilité, troubles du sommeil et de l’alimentation, mutisme… La défenseure des enfants elle-même préconise « l’assignation à résidence des familles avec enfants plutôt que le centre de rétention ».

  LES CLOTURES

Quadrillage sécuritaire

Une double enceinte entoure l’ensemble du centre : hauts grillages, barbelés, haies épineuses et chemin de ronde. L’intérieur et les alentours sont truffés de caméras de surveillance et de détecteurs de mouvements. Adepte des euphémismes, le ministre de l’Immigration continue à parler de « prestations hôtelières » pour les centres de rétention, qui ont pourtant toutes les caractéristiques du monde carcéral.

  LES BÂTIMENTS ADMINISTRATIFS

Accessibles uniquement via des interphones

À l’entrée du centre, le rez-de-chaussée des bâtiments administratifs regroupe les intervenants (Office français de l’immigration et de l’intégration, infirmerie et Cimade), ainsi que les salles de visite pour familles, avocats et consulats. Au premier étage, les agents de la police aux frontières contrôlent le centre grâce à des écrans de vidéosurveillance. Lorsque les retenus voudront se rendre dans ces locaux administratifs, ils devront solliciter les policiers via un interphone, afin d’activer l’ouverture d’une « porte hachoir ». Un système qui fait craindre à la Cimade des « autorisations au compte-gouttes, des incidents graves et des traitements punitifs ».

  LES UNITES DE VIE

Des lieux sous haute surveillance et sans intimité

Le centre compte six « unités de vie » où sont logés les retenus. Chaque unité, composée de deux bâtiments de 20 places chacun, a son propre réfectoire et son espace de promenade. Les unités sont séparées entre elles par de grandes palissades grillagées rendant impossible pour les retenus le passage d’une unité à l’autre. Dans les chambres, le mobilier est vissé au sol pour empêcher tout risque de détérioration. Clémence Richard, de la Cimade, qui a pu visiter les locaux y a vu « le paroxysme de la déshumanisation » : isolement des retenus dans chaque module de vie, portes vitrées empêchant toute intimité dans les chambres, caméras de surveillance. « Le risque est que les grèves de la faim, les automutilations et les tentatives de suicide se multiplient », déplore cette intervenante qui rappelle que les personnes placées en rétention sont déjà « dans une situation de grande anxiété ».

  LES PISTES DE DECOLLAGE

Un avion passe toutes les minutes au-dessus du centre

À quelques mètres des pistes de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, le Mesnil-Amelot 2 se situe dans un couloir aérien très dense : en moyenne, un avion passe toutes les minutes au-dessus du centre. Au point que le terrain était jugé inconstructible jusqu’en juillet 2008, date d’une délibération du conseil municipal modifiant le plan d’exposition au bruit pour permettre la construction du CRA. Outre les conséquences sur la santé, ces nuisances sonores ne seront sûrement pas sans effets sur des retenus déjà fortement stressés par leur possible expulsion.

  UN CENTRE HORS LA LOI

Selon le Code de l’entrée et du séjour des étrangers, la capacité d’accueil des centres de rétention ne peut dépasser 140 places. Pour contourner cette législation, le ministère de l’Immigration a construit deux centres limitrophes, de 120 places chacun. En 2008, le contrôleur général des lieux de privation de liberté s’inquiétait de « la fiction de ‘‘plusieurs centres’’ placés en un même lieu ». Une inquiétude reprise par la Cour des comptes en 2009 : « Le projet du Mesnil-Amelot va entraîner une concentration massive de retenus dans le secteur, avec de grands risques d’effets néfastes. » Pour la haute juridiction, « au-delà de 80 places, le CRA devient une sorte ‘‘d’usine à éloigner’’ peu propice à l’attention individuelle que doit recevoir chaque retenu ». Plusieurs associations, dont la Cimade, ont déposé un recours devant le Conseil d’État contre l’ouverture du Mesnil-Amelot 2. Décision attendue dans les prochaines semaines.

[Source : L’humanité]