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Médiapart aura fini par noter l’émotion circulant sur internet quant à l’occultation médiatique du processus révolutionnaire islandais. Le site d’information d’Edwy Plenel a ainsi décidé d’envoyer quelqu’un pour en savoir plus, ainsi qu’on se proposait de le faire à Paris s’éveille. Notons, pour le plaisir, que l’envoyé spécial de Médiapart est en Islande à l’heure même où nous avions prévu d’envoyer une commission d’enquête citoyenne, pour laquelle on n’aura malheureusement pas réussi à recueillir les fonds nécessaires à l’expédition. Et félicitons nous du résultat : on a ainsi finalement l’impression de commencer à entrevoir un bout de cette réalité si difficile à appréhender à distance.

Ci-dessous donc, un article de Médiapart, trouvé sur un site « désir d’avenir »...

Jeudi 10 mars 2011

De notre envoyé spécial en Islande

Astros Gunnlaugsdóttir n’a pas hésité une seconde à se porter candidate. « Toute la société islandaise s’est effondrée lors du crash économique de 2008, et il est nécessaire aujourd’hui, de reconstruire un à un nos fondamentaux », explique cette étudiante blonde de 24 ans, originaire de Gardabær, une commune du grand Reykjavik.

Inconnue du grand public en fin d’année dernière, elle s’est lancée dans une campagne agressive grâce à « l’argent de poche accumulé depuis (ses) 12 ans ». Elle a acheté des espaces de publicité dans les deux grands quotidiens de l’île et des spots à sa gloire à la télévision. Toujours le même message rudimentaire : votez Astros, suivi de son numéro de candidate, 5779.

Le 27 novembre 2010, jour du scrutin, la stratégie a payé. L’étudiante a obtenu 396 voix, accrochant une 23e position, un score suffisant pour intégrer l’Assemblée constituante d’Islande. Elle espère y porter la voix de la jeune génération et « rappeler à ceux qui sont au pouvoir qu’ils sont au service de la Nation, et pas au service de leurs propres intérêts ». Astros est devenue l’un des visages d’une expérience historique, mais déjà menacée, au cœur d’une Islande en quête de nouveaux horizons : 25 citoyens ont été élus, parmi 525 candidats, pour repenser de fond en comble la vieille constitution de 1944.

Une assemblée du peuple, pour tout reprendre à zéro, après l’implosion d’un capitalisme financier hypertrophié, et le « sauvetage » de l’île par le Fonds monétaire international en 2008 ? « Cela rappelle un peu les nouvelles démocraties d’Europe de l’Est, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, qui se sont mises à réécrire leur constitution en tournant le dos aux anciens membres du Parti communiste », sourit Thorvaldur Gylfason, un économiste respecté en Islande, notamment pour avoir dénoncé dès le milieu des années 2000, la corruption au sein des élites politiques et économiques. Lui a été élu haut la main au sein de cette « Constituante », avec plus de 7000 voix, sans s’être donné la peine, dit-il, de faire campagne.

Le taux de participation s’est révélé très inférieur aux scrutins classiques - l’absence d’une véritable campagne électorale a sans doute pesé. En tout, quelque 84 000 personnes se sont déplacées aux urnes, soit 36% de l’électorat. Les 525 candidats représentaient à eux seuls 0,2% de l’électorat, sur cette île peuplée d’à peine 320 000 habitants. Des 25 élus, dix sont des femmes. Et s’il figure parmi les heureux élus un pasteur (806 voix) ou encore un agriculteur (1686 voix), la grande majorité d’entre eux sont des « têtes connues » à Reykjavik – fils de ministre, présentateur télé vedette ou encore universitaire renommée.

Pour la députée verte Lilja Mósesdóttir, cette expérience est tout simplement décisive pour l’avenir de l’Islande. « Il faut bien comprendre la situation. D’un côté, le FMI nous octroie des prêts gigantesques. De l’autre, on nous fait miroiter une adhésion à l’Union européenne. Mais ce n’est ni à Washington, ni à Bruxelles, de nous dire de quelle société nous avons besoin. Nous devons inventer un projet national, qui nous rassemble, et cette assemblée fait partie de cette dynamique », avance cette ancienne professeur d’économie, devenue, depuis la crise, l’une des nouvelles figures de la contestation de l’île.

Le parti de l’indépendance à la manœuvre

La révision de la constitution est en fait un vieux serpent de mer en Islande, promises depuis des décennies par les élus de l’« Althingi », le parlement national, sans résultat. En l’état, le texte est une copie quasiment ligne pour ligne de la loi fondamentale du Danemark d’avant la Deuxième guerre mondiale (Reykjavik s’est défaite du joug danois en 1944).

Mais cette fois, après les mobilisations massives de citoyens qui découvraient révoltés, fin 2008, l’étendue des pratiques frauduleuses de leurs banksters, le Parlement s’est trouvé contraint d’agir (lire ici ses recommandations, formulées en juin 2010). À l’automne, le gouvernement social-démocrate a convoqué l’élection de cette assemblée extraordinaire, conformément à sa promesse de campagne.

Le lendemain de son élection, Silja Bára Ómarsdóttir (1054 voix) a fredonné toute la journée Revolution, le tube des Beatles. Aujourd’hui, cette maître de conférence à l’université d’Islande, et militante féministe, se montre beaucoup plus prudente. « J’essaie ces temps-ci de ne pas trop y penser : l’avenir de l’assemblée est dans les mains des politiques ces jours-ci », résume-t-elle. Le coup de massue est venu de la Cour suprême. Le 25 janvier, l’institution, qui avait été saisie en amont par trois citoyens, a invalidé les résultats du scrutin, évoquant des « vices de forme ». Aucun cas de fraude n’a jusqu’à présent été prouvé, mais le processus tout entier, depuis, est à l’arrêt. L’assemblée constituante ne s’est donc formellement rencontrée qu’une seule fois.

Le Parlement a un temps hésité : allait-il se prononcer pour une nouvelle élection, voire désigner lui-même de nouveaux membres de cette « assemblée du peuple », pour aller de l’avant ? Aujourd’hui, la solution retenue consisterait plutôt à renommer les 25 mêmes personnes, dans une nouvelle entité, un « conseil constitutionnel », dont le rôle serait, à peu de choses près, identique à celui de l’assemblée constituante. Sauf que les députés du parti de l’indépendance, cette vieille formation que la crise a chassée du pouvoir début 2009, s’y opposent. En attendant, le projet patine, et l’assemblée perd en légitimité. D’autant que rien ne dit que les 25 élus de novembre dernier, seront tous partants pour intégrer ce « conseil » surgi de nulle part.

« Tout cela est assez simple : des gens au pouvoir font tout ce qu’ils peuvent pour s’y accrocher, et faire capoter le projet », regrette Silja Bára Ómarsdóttir, qui s’impatiente : « Si nous ne changeons pas maintenant la constitution, nous n’y arriverons jamais. Parce que d’ici trois à quatre ans, l’économie sera repartie et la crise sera loin dans les têtes... L’effondrement systémique qu’a connu l’Islande a ouvert une fenêtre d’opportunité, pour construire un cadre totalement différent. Cela ne va pas durer éternellement. » Lui aussi déçu, Thorvaldur Gylfason pointe du doigt la responsabilité des neuf juges de la Cour suprême dans l’affaire : « Cette Cour est dominée par les deux partis politiques qui ont gouverné l’Islande en alternance, ou ensemble, depuis les années 1930, et notamment le parti de l’indépendance ».

Les réformes qui se dessinent

À en juger par la teneur des premiers débats au sein de la jeune assemblée, lors de séances informelles, on comprend mieux la résistance des vieux caciques des partis « historiques ». Des consensus se sont formés sur des positions assez radicales. D’abord, réduire fortement le nombre de députés au Parlement. Ensuite, garantir une meilleure séparation des pouvoirs, dans un pays où le pouvoir exécutif a toujours été très puissant.

L’assemblée réfléchit par exemple, pour renforcer l’indépendance du pouvoir judiciaire, à ce que l’ensemble des nominations des juges par le ministère de la justice, soient validées par un comité d’experts, si possible étrangers, libres de rejeter telle ou telle nomination.

L’assemblée pourrait également plaider pour la création d’un conseil constitutionnel, qui permettrait à la fois de tester la conformité des lois à la constitution, mais aussi de recevoir des plaintes, de la part de citoyens, à l’encontre de ministres ou d’élus. Une bonne partie du groupe semble aussi défendre le principe d’un électeur/une voix, dans un pays où le découpage des circonscriptions tend à sur-représenter assez fortement le monde rural. Mais ce point est loin de faire l’unanimité au sein de l’assemblée. Certains, enfin, militent pour un usage régulier du référendum.

L’assemblée ira-t-elle à son terme ? À Reykjavik, le scepticisme domine. Tout dépend désormais de la stratégie adoptée par les socio-démocrates au gouvernement. La convocation à l’automne dernier de cette élection n’était-elle qu’un coup politique, pour brosser dans le sens du poil une population exaspérée et avide de changement ? Ou bien au contraire sont-ils disposés à jouer le jeu jusqu’au bout ? Les analystes politiques s’en donnent à cœur joie, tandis que les « révolutionnaires » islandais, eux, découvrent bien malgré eux les vertus de la patience.

[Source : désir d’avenir-estérel 83]