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Ferzende Tastan est passé en procès, devant le Tribunal de Lyon, pour avoir résisté à l’embarquement, lors de sa
tentative d’expulsion le 10 décembre. Le juge aura suivi les réquisitions du procureur : trois mois fermes, plus trois
ans d’interdiction du territoire. Trois mois de prison fermes, pour résister à une expulsion vers un pays où l’on risque
trente ans de prison ! À l’heure où des médias turcs se félicitent de la “livraison” de celui qu’ils considèrent
comme un dirigeant du PKK, la justice française aura réussi à faire preuve une fois de plus de son absence totale
de vergogne.

QSP

de notre envoyé spécial

En arrivant dans le quartier du panier à Marseille je pensais
à Izzo, l’auteur de polar qui m’avait fait aimer ce quartier
avant même de le connaître. Je m’imaginais déambulant
dans les rues escarpées, de bars en vieux port, de parfums
iodés en saveurs anisées. Et puis, il y avait les sourires
à trois cent soixante degrés et même plus de
Christine, d’Agathe, d’Ivora. Et il y avait aussi la centaine
de marches qui mènent à la terrasse dominant le vieux
port et invitant à s’alanguir… Mais… Mais j’ai demandé
en arrivant : « Il se passe quelque chose ici pour les sans
papiers ? » Derechef, je fus informé qu’un rassemblement
était prévu le soir même à 17 heures, station Bougainville.
Je pris note du rendez-vous.

Au sortir du métro, on entendait le nasillement caractéristique
des mégaphones enroués. La personne qui me précédait
récrimina contre « ces gens qui n’ont rien à faire
ici », lorqu’on lui proposa un tract.

Si elle avait pris le
temps de le lire, elle aurait appris ceci :

« Monsieur Ferzende Tastan, Turc d’origine kurde, a été
arrêté le 24 novembre à Marseille. Il est actuellement au
Centre de Rétention Administrative du Canet, dans l’attente
d’être expulsé. Il vit et travaille en France depuis cinq ans,
avec sa femme et ses cinq enfants. Il a déposé à ce jour huit
demandes de régularisation : sans succès. Et pourtant, son
dossier était conforme aux critères définis par la circulaire
Sarkozy de juin 2006. Alors qu’une partie de la famille Tastan
a obtenu le statut de réfugiés politiques, Ferzende a essuyé un
refus de l’OFPRA. (…)

En Turquie, c’est la prison qui attend
M. Tastan, condamné par contumace l’an dernier, car il est
soupçonné de soutenir la cause du peuple kurde. D’autre part,
en l’expulsant vers la Turquie, la France l’expose à la possibilité
d’une nouvelle condamnation, pouvant aller jusqu’à 36
années du fait qu’il est kurde. Tous les kurdes qui ont, comme
M.Tastan, fait une demande d’asile politique sont accusés par
le gouvernement d’Ankara d’insulte à l’identité nationale. Ils
subissent tortures, humiliations, voire des exécutions extrajudiciaires.
(…) »

J’eus le sentiment qu’on venait de me remettre la nécrologie
du droit d’asile. Mais la cinquantaine de personnes
réunies sur le parvis venteux, n’arborait nulle gueule d’enterrement.
Slogans alternaient avec chansons. « Laissez
passer les sans papiers » s’éleva sur la mélodie de
Gainsbourg chantée jadis par Régine… Le détournement
de rime est-il une arme efficace contre la politique hystérique
d’un État raciste ?

Le cortège ne tarda pas à s’ébranler en direction du centre
de rétention administratif du Canet. Une poignée de
minutes plus tard, la cohorte s’arrêta devant une triste
grille en fond d’impasse. Ma voisine m’expliqua qu’il
s’agissait de l’entrée de la police de l’air et des frontières.
« Les voitures et les fourgons renfermant les expulsés s’élancent
de là. Généralement ils sortent en tombes, renversant les
poubelles, dérisoires entraves, mises en travers du passage. »
Le centre du Canet présente une particularité : le TGI
siège à l’intérieur même du centre de rétention. Cette
mesure facilite les jugements ad oc et les expulsions
expéditives.

Ici, des étoiles de David, rouges sur fond jaune, marquées
« sans-papiers », fleurissent au revers des manteaux. Des
écharpes tricolores d’élus ceignent quelques torses. On
remarque aussi des badges du collectif Uni Contre
l’Immigration Jetable, d’autres du Réseau Éducation Sans
Frontières, mais la caractéristique de la petite foule est
surtout d’être très hétérogène. Des citoyens d’origines, de
conditions sociales et de générations très différentes se
côtoient.

Un peu en retrait se tient un homme à l’air digne et
grave. Il s’agit de Monsieur Bobouch, le père de Samira,
expulsée il y a peu par le port de Sète sans que personne
n’ait pu s’opposer. Je me souviens de cette affaire ; nous
en avons parlé dans le précédent numéro du Quotidien
des sans papiers. Mais là, il ne s’agit plus de mots couchés
sur du papier. Je fais face au visage d’un homme marqué
par la tristesse de ne plus voir celui de sa fille. Il me
raconte son histoire.

Monsieur Bobouch est arrivé régulièrement en France, il y a
trente ans, pour travailler comme ouvrier agricole. Ses
demandes réitérées de regroupement familial ont toutes été
refusées au motif qu’il ne disposait pas de ressources suffisantes.
Alors, comme tant d’autres Monsieur Bobouch dû trouver
par lui-même les moyens appropriés de pallier les défaillances
d’un État hors-la-loi au regard du droit international. Il
appliqua sans le savoir l’article 16 de la Déclaration universelle
des droits de l’homme et l’article 8 de la Convention
européenne des droit de l’homme qui notifient que le respect de
la vie de famille constitue un droit fondamental, garanti par
des instruments juridiques internationaux. Samira et sa soeur
jumelle vinrent vivre avec leur père. Elles suivirent leur scolarité
au lycée de Saint-Chamas, et Samira mit ses qualités relationnelles
au service d’une association accompagnant des
enfants autistes.

Arrêtée, suite à un contrôle routier le 19 novembre, l‘adolescente
fut placée en centre de rétention. Les juges, qui se sont
déclarés « compréhensifs » sur sa situation, ont néanmoins
rejeté tous les recours de libération !

Le 4 décembre, Samira, fut conduite jusqu’aux portes de
l’avion par lequel elle devait être expulsée.
Soutenue par le ramdam de ses amis dans l’aéroport et par des
passagers sensibilisés, elle affirma son refus d’embarquement, si
bien qu’elle fut reconduite au centre de rétention.

L’acharnement de la Préfecture à réaliser son quota d’expulsions
conduisit alors les forces du désordre à déployer une nouvelle
stratégie. Redoutant une nouvelle mobilisation de ses
amis, ils exfiltrèrent discrètement Samira du Canet, la conduisirent
jusqu’à Sète où elle fut brutalement menottée et embarquée
sur un bateau à destination du Maroc. Les premiers soutiens
arrivés sur place ne purent que manifester en vain leur
indignation. Ni son père, ni sa soeur jumelle n’ont pu lui dire
au revoir. Cette dernière, qui n’a jamais vécu séparée de
Samira, songe régulièrement à se livrer à la police pour partager
le sort de sa soeur.

Le rassemblement se termine en discussion sur les moyens
à mettre en oeuvre pour faire échec à l’expulsion redoutée
pour Monsieur Tastan et d’autres, cette nuit ou au petit
matin par l’aéroport de Marignane. Chacun donne son
avis ; les échanges et les conclusions sont pragmatiques :
rendez-vous à l’aéroport à quatre heures du matin. Des
personnes se relayeront cette nuit devant le Centre de
rétention et donneront l’alerte en cas de signe d’expulsion
imminente.

Virginie raconte cette nuit de veille :

Nous sommes restés dans une voiture face à l’entrée, bien en
vue. Vers une heure du matin, un fourgon est sorti avec un
expulsé à l’intérieur, vers deux heures des gens du CRA sont
venus voir ce qu’on faisait. Nous leur avons répondu que nous
faisions une veille citoyenne. Cette réponse n’a pas eu l’air de
leur plaire. Ils ont contrôlé nos identités et vérifié les papiers du
véhicule.

Le chef de patrouille nous a demandé combien de temps nous
pensions rester : « Toute la nuit et tous les jours à venir ».
Ça ne lui a pas plu et il a cherché à nous convaincre de partir :
« Ça fait pitié de voir des jeunes perdre leur temps. Et après,
vous aller prendre les sans-papiers chez vous ? Vous savez,
il ne va rien se passer cette nuit. Vous pouvez rentrer… ».
Vers 4 heures, un fourgon est arrivé. Nous avons appris que
Erkan n’était plus dans sa chambre, les policiers semblaient
très nerveux.

À 5 heures 30 une haie de policier s’est formée. Ils exhibaient
leurs flash-ball. Est ce qu’ils craignaient une intervention
citoyenne ? Nous avons vu monter trois personnes dans des
fourgons aux vitres fumées. Ferzende Tastan n’était pas parmi
eux, mais j’ai reconnu Erkan Barkin, une autre Kurde, père
de trois enfants.

Samedi, 4 heures du matin. Une trentaine de personnes se
retrouvent à Marignane.

L’information qu’un fourgon s’apprête à sortir du Canet
circule. Les regards se tournent vers le tableau des départs.
Quels vols sont-ils susceptibles d’embarquer les expulsés ?
L’hypothèse du prochain vol d’Air Italia est retenue.

L’entour du comptoir est occupé. Slogans et messages fusent. L’enjeu est d’informer et convaincre les passagers
de s’opposer pacifiquement à la présence d’expulsés parmi
eux. Aucun policier n’est présent. « D’habitude, ils arrivent
très vite. » Le baromètre indiquant en bleu marine notre
présence sur un lieu sensible est donc au plus bas. Affleure
la crainte que la préfecture ait décidé d’expulser nos
camarades par la base militaire d’Istres.

5h48, le groupe apprend de source fiable qu’un expulsé est
prévu sur le vol d’Amsterdam, puis qu’un fourgon est prêt
à partir du Canet. Quarante-cinq minutes plus tard le
véhicule est repéré à l’entrée de l’aéroport. Il file vers la
PAF. Les compagnons d’infortunes entendent à leur descente.
« Résistez, on est là ! » On peut deviner un sourire
sur le visage d’Erkan.

À l’intérieur de l’aéroport, le climat se tend. Une équipe
du personnel essaye d’intimider les militants et de récupérer
les tracts qui jonchent le sol. L’interpellation des salariés
à l’objection de conscience est entonnée de plus
belle. Elle laisse de marbre ceux-là qui, dans un coin,
devisent sur la « saleté des Kurdes » et la nécessité de
recourir à des méthodes musclées avec ces passagers récalcitrants.
« Ne t’inquiètes pas », dit l’un, « avec ce que je
leur mets, ça ne traîne pas ». Dans la file d’attente, les passagers
écoutent généralement avec attention l’information
donnée par les militants. Quelques-uns donnent
leurs coordonnées et acceptent de communiquer les informations
lorqu’ils auront embarqué.

Ainsi apprendrons-nous que la présence d’expulsés fut
sujette à débat dans la salle d’embarquement et que plusieurs
passagers manifestèrent la ferme intention refuser
de voyager sur un vol cellulaire. Devant cette révolte
naissante, ou suivant simplement sa conscience morale, le
commandant de bord refusera d’accéder à la demande
policière et arguera qu’il manque un document pour motiver
l’impossibilité de prendre les expulsés à son bord. Ce
jour-là, à Marseille, la raison morale l’emporta sur la raison
d’État. Mais, d’autres jours de lutte attendaient les
Sisyphe des droits humains.