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Participent à l’interview : Maria (sénégalaise), Moclès Chateigne (haïtien, Droits devant), Abdoulaye Camara (mauritanien) et Anzoumane Sissoko (malien) de la CSP75.

Sissoko. Au précédent forum social mondial la présence de sans-papiers a été purement symbolique, les collectifs s’y étaient invités, mais vainement nous avions demandé des laissez-passer au gouvernement français ; aussi de vrais sans-papiers n’y étaient pas. Par rapport à Dakar, il y aura deux nouveautés à Tunis. Primo, on ira, tout simplement. Après avoir prévenu toutes les autorités et les médias, comme nous l’avons fait pour la marche européenne. En juin dernier, nous n’avons pas eu de réponse, mais nous étions un groupe nombreux et pacifique. Tout le monde nous disait : vous êtes fous, c’est impossible, vous allez vous faire arrêter. Mais nous sommes passés sans encombre, à l’aller comme au retour.
Tous (mêlant leurs voix). Et puis nous faisons désormais partie de la FALDI (fédération des associations de lutte pour les droits des immigrés) qui est parmi les organisateurs du forum et qui est en contact régulier avec le gouvernement tunisien pour notre accueil là-bas. Nous pensons qu’il n’y aura donc pas de problèmes à notre présence aux travaux du forum. Les sans-papiers faisant partie cette fois des organisateurs, nous avons droit aux prises de parole. En particulier nous avons fait des propositions aux associations pour animer des séances plénières où nous voulons nous impliquer comme acteurs : « liberté de circulation et d’installation pour tous dans tous les pays » et « situation au Mali ». Nous nous sommes proposés aussi pour l’organisation de la manifestation mondiale en clôture du forum. Auparavant nous allons faire une caravane européenne au départ de Berlin. Elle traversera l’Allemagne, la Belgique, la France et l’Italie (peut-être aussi la Suisse), avec embarquement à Gênes.
Maria. La participation de sans-papiers c’est très important. On va mettre en avant la liberté de circulation au niveau mondial. Tous les hommes naissent libres et égaux, ils doivent donc avoir les mêmes droits. Nous allons faire entendre au monde nos voix, nous allons dénoncer les difficultés énormes qui sont faites à des êtres humains, s’ils veulent émigrer dans d’autres pays. Nous allons apporter au forum nos idées, faire comprendre que nos revendications ne peuvent pas se limiter à l’Europe. Il ne faut pas fixer des limites au message de notre marche de juin dernier, la liberté de circulation s’impose au niveau mondial, chez nous en Afrique comme partout dans le monde. C’est un des problèmes majeurs au jour d’aujourd’hui. Un des thèmes du forum sera la citoyenneté ; c’est bien la citoyenneté, mais à la condition qu’on en parle comme citoyens du monde. Chacun non moins citoyen que tous les autres, juissant, comme tous les autres, des mêmes droits effectifs : civiques, politiques, humains. Tous également citoyens à part entière !
Abdoulaye. Notre marche européenne a fait tomber les frontières intérieures entre pays européens, maintenant notre traversée de la Méditerranée fera tomber les frontières extérieures de l’Europe : pour les sans-papiers c’est comme les frontières du monde. Le symbole est très fort et je crois qu’il fera avancer notre lutte. Chaque fois que notre lutte avance, ça fait avancer nos dossiers collectivement, et ça nous donne le sentiment d’être des hommes et des femmes comme les autres, donc ça nous donne des idées nouvelles et l’élan pour avancer toujours plus. Si je peux être à Tunis, moi qui suis sans-papiers, les deux pieds à nouveau sur la terre d’Afrique d’où je viens, je pourrais dire aux Français, aux Européens, les conditions pénibles de notre vie en France. Ça fait neuf ans que je suis ici, la vie est vraiment trop dure, tantôt je travaille un peu avec les papiers d’un autre (tant que le patron, s’il n’est pas de mèche, ne s’en aperçoit), tantôt c’est la vraie galère, de petits boulots au noir sous-payés. Avec, par-dessus tout, les problèmes infinis de la vie quotidienne : logement, etc.
Puis je voudrais dire un mot aux jeunes Africains. Cessez de vouloir venir en France, en Europe. Comme moi avant de venir ici, vous voyez la vie européenne comme la meilleure. C’est faux : ici ce n’est que souffrances, c’est bien pire ici qu’au pays. Je veux leur dire : jeunes frères africains, ne faites pas comme moi, restez chez vous, étudiez. Arrêtez de rêver à une Europe qui n’existe que dans vos têtes. Ici c’est la galère, pas du tout l’eldorado que vous pensez. Restez chez vous, faites avancer vos pays, notre continent. Ce n’est pas un vieux qui vous le dit, je suis parti de Mauritanie quand j’avais vingt-et-un ans, j’en ai maintenant trente. En Tunisie, en particulier, il y a eu la révolution. Beaucoup de jeunes Tunisiens sont venus en Europe en passant par Lampedusa et l’Italie, moi je veux leur dire : restez chez vous pour finir votre révolution ! Autrement, les islamistes et les vieux vous la voleront.
Maria. À Tunis nous allons plaider pour une autre politique migratoire mondiale, non discriminatoire. Pas seulement européenne, mais de tous les pays, notamment d’Afrique. Il ne faut plus de frontières entre les pays africains. Ces frontières sont un héritage colonial, elles causent énormément de problèmes à toutes les populations africaines qui sont éparpillées, divisées dans différents pays. À qui profitent ces barrières artificielles d’un autre âge ? Aux gens en place, Africains, Européens ou autres, à tous les profiteurs qui tirent parti de ce système. Les populations les plus pauvres, qui sont la grande majorité dans nos pays écrasés par les famines et les maladies, par les guerres que se livrent les puissants corrompus et assassins, par les pires maux de l’humanité de nos jours, elles veulent quoi ces populations ? Un autre développement, un monde meilleur pour l’Afrique ! Nous les Africains, nous avons encore nos traditions de vie commune basées sur la non exploitation de l’homme par l’homme.
À Tunis, nous nous donnons donc comme mission, d’une part, de dénoncer les stéréotypes et les idées reçues qui justifient les politiques migratoires actuelles, et, de l’autre, de faire évoluer avec notre exemple les mentalités africaines qui en ont tant besoin, de les sensibiliser aux droits d’égalité et de liberté des femmes et des hommes dans un monde moderne. Et puis, comme l’a dit Abdoulaye, de persuader les jeunes de ne pas venir en Europe se faire exploiter comme des esclaves en échange d’une vie atroce, de ne plus tenter l’aventure qui se solde si souvent par l’échec ou pire par la mort, dans ces eaux de la Méditerranée qui seront sous nos yeux. Les persuader qu’il vaut mieux rester chez eux et croire aux possibilités de leurs pays. L’avenir de demain c’est l’Afrique.
Chateigne. L’Afrique, pour nous tous, c’est notre matrice. Malheureuse matrice, hélas ! encore aujourd’hui. Découpée qu’elle est entre pays créés de toutes pièces par les anciens colonisateurs, divisée entre guerres tribales, minée par des dictatures à la botte des Occidentaux et des multinationales !
Notre présence au forum mondial, il faut le souligner encore, ce sera avant tout l’occasion de dénoncer au monde les conditions affreuses où on nous fait vivre, en tant que sans-papiers. Nous allons profiter de cette opportunité pour porter le même message que lors de la traversée de la France, de Paris à Nice, le même que lors de la traversée de l’Europe, de Bruxelles à Strasbourg via plusieurs pays européens. Cette fois-ci nous allons le porter au-delà des mers : libre circulation et installation pour tous, dans tous les pays du monde !
Ce sera aussi l’occasion de faire connaître les motifs qui nous ont poussés à émigrer. Motifs qui peuvent être très variées, économiques, mais pas seulement. Il y a souvent d’autres motifs : politiques, par exemple, ou à la suite de catastrophes naturelles qui ont mis un pays à genoux. C’est le cas de Haïti. Je ne dirai que ça : il y a actuellement plus de 10 000 migrants haïtiens au Brésil, ils ont été régularisés par le dernier gouvernement socialiste. Haïti n’a pas avec le Brésil les mêmes liens historiques qu’avec la France, et pourtant le Brésil a été correct envers les Haïtiens qui étaient sur son territoire, il a fait cesser leur situation irrégulière, tout à la différence de la France. La France qui n’a jamais tenu ses promesses faites par ses plus hauts dirigeants venus sur place parader devant les télés du monde, au plus fort de l’après-catastrophe.
Mais laissons un moment de côté les gens qui fuient la misère de leur pays. Qu’est-ce qu’on trouve chez nous, aujourd’hui, au milieu de la plus extrême misère de la population d’un pays détruit par le séisme ? Un afflux d’ONG occidentales qui, il faut le rappeler, après huit mois de dysfonctionnements et de dilapidations inimaginables, pompant les fonds de l’aide humanitaire internationale avec la complicité de nos dirigeants, ont finalement réussi à accoucher de quoi ? Du choléra !... Le choléra qui, il faut le rappeler aussi, n’était pas endémique en Haïti. Qui a été causé par contre par la gabegie et la rapacité de tous ces profiteurs, et qui a coûté à mon pays plus de 10 000 morts, en ne comptant que ceux de source officielle, fortement sous-estimés d’après la voix populaire.
Sissoko. Les camarades ont dit des choses très justes. Mais il y en a une que je ne peux pas partager. C’est l’appel aux jeunes Africains les invitant à rester chez eux s’occuper de leur pays. Je comprends les sentiments des camarades face aux problèmes matériels qu’ils rencontrent, comme sans-papiers. Toutefois il faut aussi savoir se placer à un autre point de vue, regarder plus loin que les difficultés de tous les jours, aussi pénibles qu’elles soient. Il ne faut pas voir que le revers de la médaille, il faut aussi discerner le côté positif. Moi par exemple, j’étais ici depuis treize ans et demi quand j’ai été régularisé. Pendant tout ce temps j’ai collectionné les OQTF [obligations de quitter le territoire français] et les ITF [interdictions du territoire français], ce qui est beaucoup plus grave, j’ai fait de la prison pour cela. Mais je ne me suis pas découragé, je ne me suis pas mis à me plaindre, par contre j’ai lutté, pour moi et pour les autres, et je suis toujours dans la lutte pour accompagner et aider de mon expérience, tant qu’ils le voudront, les sans-papiers qui arrivent en France. Quand j’y suis arrivé moi-même, j’étais aussi naïf qu’un jeune niais qui sort de la brousse et va à la ville. D’abord je suis resté entre Africains, dans les foyers d’immigrés. Il m’a fallu plusieurs années pour commencer à voir avec des yeux nouveaux et à fréquenter des gens nouveaux. En fait c’est la lutte des sans-papiers après l’occupation de Saint-Bernard, l’écho et les réactions que cette lutte a suscités dans la politique et la société française, qui m’ont ouvert les yeux. Sans cela, je serais encore le niais que j’étais, mais vieilli et blasé.
Rester en Afrique, dans son petit coin africain, en quoi cela pourrait-il aider nos pays à avancer ? Au contraire il faut commencer par sortir nous-mêmes de nos sociétés bloquées, quitte à le payer très cher par de grandes souffrances, si l’on veut être plus tard à même de les aider à sortir de leur blocage. Dans nos pays, plus ça change plus c’est la même chose, tout est bloqué par les intérêts des aristocraties de chez nous et d’ailleurs, localement toutes-puissantes. Le côté positif des choses, en venant en Europe et en émigrant de par le monde, c’est que les yeux s’ouvrent malgré nous et qu’on apprend à voir. Cela on ne pourra jamais le faire en restant s’abrutir sur place.
Comment les jeunes Africains pourraient-ils s’occuper vraiment de leurs pays en restant chez eux ? Comment pourraient-ils se faire une idée du monde extérieur dont les pays africains sont si dépendants ? Au contraire, c’est leur venue en Europe qui est une école de vie sans prix, pour les bienfaits comme pour les méfaits de la modernité. Il ne faut donc pas dissuader les jeunes gens d’émigrer. Plus tard, beaucoup de migrants rentreront chez eux (cela arrive tous les jours), enrichis de leur expérience, et alors ils pourront aider effectivement leurs pays à avancer. Mais même s’ils restent ici, même dans ce cas, ils pourront faire beaucoup pour l’Afrique, qui reste toujours dans leurs cœurs. C’est ce que nous les Maliens de France faisons depuis de nombreuses années.
Mais revenons au sujet de l’interview, le forum de Tunis. Notre embarquement se fera au départ de Gênes, avec un millier d’autres participants, la plupart des Italiens, ce qui est déjà bien, car notre caravane traversera aussi l’Italie du nord, et cela amplifiera notre visibilité européenne. Mais personnellement je regrette que ce ne soit pas de Sicile, via Lampedusa : pour la traversée de la Méditerranée, ça aurait été bien autrement et hautement symbolique. Nous nous serions trouvés, pour ainsi dire, face à face avec Frontex, là où le heurt entre politique migratoire européenne et migrants africains est le plus violent, là où l’atteinte et l’outrage aux droits de l’homme sont les plus criants, les plus insolents. Frontex (et c’est ce qui devrait inquiéter le plus les Africains soucieux de leur indépendance), cette « agence européenne » est une sorte de pieuvre qui étend ses tentacules bien au-delà des « frontières extérieures » de l’Europe : Frontex c’est la souveraineté des pays africains purement et simplement balayée. Allez en Afrique aux frontières entre États africains, vous y trouverez Frontex pour faire la chasse aux « clandestins » et les repousser. Allez dans les aéroports des capitales africaines, à l’embarquement pour les vols internationaux, vous y trouverez Frontex pour les contrôles (jusqu’à trois pour le même vol !) et pour refouler, à sa discrétion, jusqu’aux gens qui n’ont que des billets pour d’autres destinations africaines. Sans retenue s’étale sous les yeux de tout le monde cette évidence que nos pays ne sont pas des États indépendants, qu’ils se sont faits les vassaux du super-État européen dont Frontex est le super-gendarme.
En l’occurence, pour aller à Tunis participer à ce rendez-vous international où nous sommes attendus, je ne pense pas, en raison même du caractère médiatique intercontinental de l’événement, qu’on aura trop de problèmes pour passer d’un continent à l’autre et revenir, bien que des difficultés peuvent toujours surgir. Mais si nous sommes fermes dans notre propos, avec l’appui des camarades italiens, toutes les chances sont de notre côté. Nous passerons pacifiquement les frontières extérieures comme nous avons passé, en juin, celles intérieures, entre États européens. Frontex est un coûteux colosse aux pieds d’argile qui un jour s’effondrera sous son propre poids, comme la politique migratoire européenne elle-même. Ils savent mieux que quiconque que c’est contre le sens de l’histoire. Si (quoique je suis confiant) nous ne réussissons pas cette fois, nous réussirons la prochaine. L’histoire est de notre côté. Le monde d’aujourd’hui, son besoin de faire bouger les gens, ne serait-ce que pour des raisons économiques et de mobilité du travail, ouvriront à l’avenir toutes les frontières, aux personnes comme aux marchandises. Ceux qui luttent pour la liberté de circulation de tous les êtres humains, donc pour une humanité nouvelle, seront gagnants à la fin, quoi qu’il arrive dans l’immédiat.