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Le Monde de samedi titrait sur la Marche mondiale du cannabis qui s’est tenue à Paris, dans l’après-midi, après la parution du Monde, de Bastille à République. Non loin de la République, se trouvent encore les locaux de Libération, un journal… Mais pas un journaliste pour faire cent mètres et venir interroger les participants de la marche mondiale du cannabis qui se rassemblaient là...

Libé est un journal connu pour son engagement en faveur de la légalisation du cannabis – en 1976. Lorsqu’en 1993 était relancé l’appel du 18 joint promu par Libé dix-sept ans plus tôt, le quotidien du matin ratait l’événement. Pour l’occasion, des militants et des spécialistes étaient venus du monde entier à Paris, au Trianon, où plus de cinq mille personnes auront participé, mais ça intéressait peu Libé.

Depuis vingt ans, le mouvement cannabique français s’est déployé sans que jamais le moindre journal s’y intéresse, ni la télé, ni la presse papier, ni même la radio. Par contre, les ennuis policiers et y compris judiciaires n’ont pas manqué. Sans plus intéresser la presse aux ordres. On a vu des militants comme Jean-Pierre Galland, président du Collectif d’information et et de recherche cannabique, se faire condamner à répétition, sans émouvoir Libé. Y compris Jean-Luc Benhamias, alors secrétaire national des Verts, pouvait être condamné sans que ça fasse scandale.

On a pu connaître jusqu’à la censure extraordinaire des librairies, organisée par Sarkozy quand il était ministre de l’Intérieur il y a dix ans, sans que Libé, ni personne, ne trouve à y redire. Les flics ont ainsi ordonné que des livres non interdits soient expulsés de librairies, prétendant que les libraires seraient en infraction s’ils en exposaient, et du jour au lendemain les Editions du Lézard, dont on trouvaient les livres en piles dans les FNAC depuis 1993, en ont disparu, et leurs ventes se sont divisées par quatre. Or, cette censure illégale n’aura été possible que par le silence du « contre-pouvoir ».

Aujourd’hui, Cannabis sans frontières présente pour la deuxième fois une liste aux élections européennes en Ile de France, et pour la deuxième fois l’ensemble de la presse française n’aura fait que mentionner l’événement dans l’énumération des listes en présence, mais pas un mot sur le fait qu’à l’heure où le cannabis est légalisé en Uruguay et dans divers états américains, la question est posée aux électeurs français…

On trouvera ci-dessous toutefois un paragraphe d’un article du Monde (sur deux pages…) pour évoquer l’existence de cette campagne et même accorder au candidat tête de liste, Farid Ghéhiouèche, de dire deux mots : qu’il s’agit d’un combat inégal !

En effet, il s’agit d’un combat inégal quand la presse occulte qu’un tel choix soit proposé aux électeurs. Quand la presse ne remplit pas son rôle, indispensable pour que la démocratie fonctionne : informer les électeurs.

A l’inverse, véritables gardiens du parti de l’ordre, les journaux s’alignent systématiquement sur le point de vue de l’Etat. Toute contestation sérieuse les dérange, puisque finalement ils assimilent leur intérêt à celui de l’Etat…

Mais le problème de Libé est pire : non seulement il se rend complice des politiques les plus rétrogrades de l’Etat, mais il trahit son lectorat, pour lequel ces enjeux dits de société sont loin d’être secondaires.

Ainsi, Libé est peut-être encore un journal, mais certainement plus celui que ses lecteurs attendent, ni celui dont les citoyens ont besoin. Qu’on soit intermittent, Rrom, sans-papiers ou anti-colonialiste, il n’y a pas un combat où l’on n’ait pas à se plaindre de l’absence d’un journal qui, comme le prétendaient les créateurs de Libé, serait « aux côtés des luttes ».

Si Libé redevenait un journal, il fait peu de doutes qu’il retrouverait vite fait un lectorat. Mais si Libé est là pour faire les ménages de la Préfecture de police, c’est pas la peine…

Paris s’éveille

un petit film sur la manif

En Une du Monde, ce samedi, jour de la marche mondiale du cannabis qui, à Paris, aura été de Bastille à République :

Cannabis : les cultures en appartement font exploser le marché français

• La multiplication des producteurs individuels d’« herbe » transforme le marché, longtemps dominé par la résine marocaine

• Une pièce de 10 m2 génère un revenu de 50 000 euros par an

• Une « marche mondiale » pour la légalisation du cannabis est organisée, mais en France le débat demeure interdit

Et en pages intérieures (8/9) :

La culture en appartement fait exploser le marché du cannabis

La demande croissante d’herbe au détriment de la résine marocaine encourage des producteurs qui gagnent 50 000 euros par an pour 10 m2

Trois cents pieds de cannabis ont été découverts dimanche 4 mai à Nîmes, à la suite d’un début d’incendie, dans un appartement consacré à cette culture illégale. La nouvelle ne surprend plus vraiment. 218 plants ont été saisis à Sevran (Seine-Saint-Denis) en mars, 130 à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) en février. Ce mois-là, 27 plants avaient aussi été repérés en Charente-Maritime chez une retraitée, qui a reconnu vouloir améliorer sa situation.

L’activité est lucrative. Dans un mètre carré, 5 plants sont cultivés. Si chacun produit 30 grammes quatre fois par an, à 8 euros le gramme, cela fait près de 5 000 euros ; 50 000 euros de revenu annuel pour une pièce de 10 m2 – un salaire de cadre supérieur, les risques en plus.

Les consommateurs préférant de plus en plus l’herbe (produite à partir des feuilles séchées), facile à cultiver en France, à la résine marocaine (issue des glandes sécrétoires des feuilles et des fleurs), le marché s’adapte, rendant le cannabis toujours plus disponible sur le territoire. Désormais, on trouve de l’herbe partout et, surtout, toute l’année, selon les remontées de Trend, dispositif d’observation du terrain de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Une preuve de l’essor de la culture d’intérieur, qui permet quatre récoltes par an. L’herbe vient des Pays-Bas, peut-être d’Albanie, mais aussi de France. Et plus aucun département n’est épargné.

Finie donc la seule « culture du placard » à usage personnel, à laquelle s’adonnent plus de 80 000 cannabiculteurs-consommateurs voulant éviter mauvaise qualité, alimentation des mafias et contact avec les dealers. Le paysage change. Le sociologue David Weinberger (Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice) décrit d’autres profils, comme celui du cannabiculteur dit social, qui fournit son entourage ou est membre d’un cannabis social-club où l’on partage frais et récolte.

A cela s’ajoute un troisième profil, celui du producteur commercial. On y trouve les réseaux mafieux, notamment des Vietnamiens cultivant à très grande échelle. Mais aussi des particuliers, parfois issus d’un cannabis social-club, qui ont décidé de transformer leur passion en activité lucrative. Cette catégorie « commerciale » est toutefois la plus petite. « De tels producteurs sont rares, environ 5 % des interpellés  », précise M. Weinberger. Parmi eux, on trouve des chômeurs, des retraités, signe d’un possible effet-crise.

« Dix à quarante plants cultivés dans un appartement, on a commencé à l’observer à partir de 2010. Cela s’est inscrit dans les pratiques. Désormais, une grande partie de l’herbe est produite localement à Toulouse », explique Guillaume Sudérie, coordonnateur du site Trend de Toulouse.

Autour de Lille, les observateurs de Trend repèrent ces derniers temps de grosses plantations liées à des réseaux qui n’hésitent plus à investir dans l’immobilier pour développer leurs cultures. En avril, dans une maison de Marcq-en-Barœul, 365 pieds ont été trouvés. La saisie totale s’est élevée à plus de 600 plants dans plusieurs habitations.

Autre nouveauté, l’installation à Lille depuis deux ans de deux growshops, ces magasins officiellement spécialisés dans l’horticulture d’intérieur. Ceux qui les fréquentent n’y achètent pas leurs lampes et systèmes de ventilation pour faire pousser des tomates-cerises. Le site GrowMaps.com recense plus de 400 enseignes en France.

« Le phénomène de culture massive a déjà pris, et il augmente », estime-t-on à l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). Plus d’une centaine de structures de plus de 50 pieds sont démantelées chaque année en France métropolitaine. Cinquante pieds, c’est loin des plus de mille plants de certaines « cannabis factories », mais cela permet déjà de confortables profits.

La France est l’un des pays d’Europe où l’usage du cannabis est le plus élevé, notamment chez les adolescents. Avec 500 000 fumeurs de joints quotidiens et 1,2 million de fumeurs réguliers, le marché est énorme. Au cours des années 1990 et du début des années 2000, l’usage a doublé et la consommation de « shit » s’est ancrée dans la société. Ce qui a suscité une professionnalisation des trafics. Puis la consommation s’est stabilisée à un niveau élevé, et l’offre s’est pérennisée.

Aujourd’hui, l’heure est à la diversification. « C’est classique en économie. Le marché est arrivé à maturité, nous sommes entrés dans une phase de création de niches et de montée en gamme », explique Michel Gandilhon, spécialiste de l’offre à l’OFDT. Diverses qualités de résine, d’herbe aussi, produits de synthèse, il en faut pour tous les goûts. Avec pour conséquence une hausse de la teneur en principe actif, le THC, qui inquiète. Selon l’Institut national de la police scientifique, en 2013, le taux de concentration moyen était de 17 % pour la résine, et 12,5 % pour l’herbe. Contre 7 % à 8 % il y a dix ans.

Difficile de recueillir des données sur un produit interdit. L’herbe représenterait près de 40 % de la consommation, selon l’OFDT. « La part de l’herbe croît, mais dans une mesure que nous avons du mal à connaître », estime cependant Matthieu Pittaco, chef de la division du renseignement et de la stratégie de l’OCRTIS. En 2013, 71 tonnes de résine ont été saisies, contre 4,75 d’herbe. Mais il reconnaît que les forces de l’ordre sont mieux rodées à l’interpellation des trafiquants de résine qu’à la détection de la culture.

Les revendeurs, eux, « se cachent de moins en moins. Il n’est pas rare qu’ils envoient des SMS pour prévenir d’un nouvel arrivage ou proposer des promotions », explique Gregory Pfau, membre de Trend à Paris.

Trouver de l’herbe ou de la résine n’est plus un problème, où que l’on soit. Selon l’OFDT, 50 % des lycéens jugent le cannabis assez ou très facile d’accès, et seulement 15 % estiment qu’il leur serait impossible de s’en procurer. Des taux qui diffèrent peu de ceux observés pour l’alcool et le tabac, interdits de vente aux mineurs.

Pour un rapport sur « La transgression des lois réglementant l’usage de drogues » remis en mars au ministère de la justice, l’économiste Pierre Kopp (Paris-I) et son équipe ont mené une étude auprès de consommateurs de stupéfiants : « Ce qui ressort, c’est l’incroyable facilité d’approvisionnement en cannabis. Aucun ne parle de difficulté à en trouver, contrairement à la cocaïne, pour laquelle il y a des ruptures d’approvisionnement. » Sans parler du coût : on se procure du cannabis pour 10 euros, quand il en faut 60 pour de la cocaïne.

Alors que le cannabis représente un problème de santé publique chez les jeunes et d’insécurité dans les cités, l’économiste réfléchit en matière de « coût complet »  : prix du produit, risque d’être violenté, arrêté, sanctionné, coût de la stigmatisation et pour la santé. Selon lui, l’ensemble est peu élevé pour le cannabis par rapport aux autres drogues, licites ou pas. Ce qui explique la forte demande.

Les données manquent. La dernière étude sur le marché et ses acteurs – plus de 100 000 personnes en vivraient – évaluait en 2007 les ventes à 832 millions d’euros par an en France. L’économiste qui l’avait réalisée pour l’OFDT, Christian Ben Lakhdar, aujourd’hui à l’Université catholique de Lille, estime que le chiffre a pu un peu augmenter depuis. « La seule incertitude, c’est la part de l’auto-culture », estime-t-il. Il devrait bientôt se lancer avec d’autres dans une étude sur le sujet.

[Source : Le Monde]

Une « marche mondiale » pour demander la fin de la prohibition

LA LÉGALISATION du cannabis le 6 mai en Uruguay et le 1er janvier dans l’Etat du Colorado, aux Etats-Unis, aura-t-elle un impact sur la « marche mondiale du cannabis » en France ? L’événement, créé en 1999 pour réclamer la fin de la prohibition, est programmé samedi 10 mai dans une soixantaine de pays – dont la France, dans une douzaine de villes. Localement, des associations d’usagers, la Ligue des droits de l’homme, Aides, des partis politiques comme le NPA ou Europe Ecologie-Les Verts se réuniront pour réclamer la légalisation du cannabis.

Le moment est déterminant pour se faire entendre, selon Christian Tharel, du Collectif d’information et de recherche cannabique lyonnais : « Il faut sortir de la prohibition, ouvrir la discussion à l’Assemblée, lance-t-il. Nos hommes politiques ont les yeux grands ouverts sur les pays étrangers qui changent leur législation mais ils ne font rien. Alors qu’il y a de plus en plus de consommateurs, la prohibition exclut toute possibilité de faire de la prévention efficace. »

Le débat ne mobilise pas non plus les Français, même si 13 millions d’entre eux reconnaissent avoir déjà fumé un joint. La marche est jusqu’ici restée confidentielle. Farid Ghehioueche, l’un des organisateurs, ne s’avance pas sur le nombre de participants : « Si on atteint les 5 000, on sera contents. Beaucoup de gens culpabilisent et n’ont pas envie que leurs voisins sachent qu’ils sont pour. »

Combat inégal

Membre fondateur de Cannabis sans frontières, M. Ghehioueche est candidat aux élections européennes sur une liste du même nom. En 2009, il avait recueilli 0,14 % des voix en Ile-de-France, seule circonscription où la liste est présente. « Il y a cinq ans, on passait pour des ahuris. Maintenant on passe pour des gens en avance ! » Aux yeux de l’ancien militant écologiste, le combat est inégal : « La loi interdit de présenter le cannabis sous un jour favorable. Il ne peut pas y avoir de débat objectif.  »

« La marche pointe les dégâts de la situation actuelle, où domine de fait la loi du marché. Mais sa limite en France, c’est qu’elle mobilise sur un axe encore trop peu politique », analyse Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, qui regroupe des professionnels. « Les Français ont du mal à poser le débat au-delà d’une vision un peu “hédoniste-naïve” du droit au cannabis », poursuit-il, rappelant qu’en Uruguay, c’est une loi au cadre fort basée sur la lutte contre le trafic qui a été votée, « plus qu’une loi de droit au plaisir ». Même chose au Colorado, avec « un sens des affaires redoutable ». L’Etat américain perçoit 10 % de taxes sur la vente au détail et 15 % sur le prix de gros.

Alors qu’au niveau mondial, le débat sur la drogue se focalise sur les questions économiques, après avoir été principalement axé sur l’ordre public jusqu’aux années 1980, puis sur la santé publique, le peu d’entrain des élus à s’en emparer est logique, selon Henri Bergeron, sociologue et chercheur à Sciences Po : « Pour que les politiques s’emparent d’un sujet, il faut des groupes d’intérêts qui le poussent, un mouvement social fort et organisé et/ou une opinion publique favorable au changement. Aucun de ces éléments n’est réuni en France. »

[Source : Le Monde]

« Je vais chercher mon herbe comme j’irais acheter ma baguette de pain »

Les fumeurs de joints interrogés par « Le Monde » décrivent une consommation facile, banale

Ils sont fumeurs réguliers, s’approvisionnent sans difficulté auprès de proches ou de revendeurs, le cannabis fait partie intégrante de leur vie. Pourtant derrière les propos des usagers que nous avons interrogés, pointe une hypocrisie parfois assumée : celle de ne pas vouloir voir, au-delà du plaisir de la consommation, les réseaux délinquants et les dégâts sur la santé que le cannabis peut favoriser.

Julie : « Un joint le matin, deux le soir » Psychiatre en Moselle, Julie, 33 ans, s’approvisionne tout simplement chez son « meilleur ami ».«  Il ravitaille d’autres copains en se fournissant lui-même chez une connaissance, bénévolement.  » Je me ravitaille aussi auprès d’un autre copain qui a sa propre plantation et en fait profiter les amis à des tarifs inférieurs à ceux du marché ; 6 euros le gramme ", raconte-t-elle.

Julie (son prénom a été modifié) serait « incapable » d’aller au contact direct d’un «  vrai dealer, genre cité ». « Je ne supporte pas cette idée, j’aurais l’impression d’être une droguée. J’assume pas du tout le côté petite bourgeoise qui va chercher son shit chez le gars de la cité qui n’a rien d’autre à faire de ses journées. » Ses fournisseurs sont « bénévoles », ils ne « prennent pas de commission ». Son budget cannabis «  tourne autour de 150 euros par mois ».

Le cannabis et Julie, « c’est une vieille histoire. Ce produit m’a accompagnée durant toutes mes études », confie-t-elle. Elle avoue « fumer tous les jours depuis la terminale ». « Un joint le matin, deux le soir mais jamais très chargés. Un peu plus le week-end. » Dépendante ? « Sans doute. Au moins psychologiquement. Quand je n’en ai pas, ce qui arrive rarement, je suis plus stressée, déprimée ; j’ai tendance à picoler un peu plus. »

Envisage-t-elle de décrocher ? « Oui, sans doute. Par contre, je ne sais pas trop comment je vais faire », sourit-elle. Délinquante, elle ? « Il paraît mais je ne m’en rends pas bien compte. En même temps, je ne m’amuserais pas à fumer dans la rue sous les yeux des flics. Tout ça me fait doucement rigoler en même temps, car l’alcool fait des dégâts bien plus importants que le pétard. Je sais de quoi je parle, je soigne des alcooliques tous les jours. »

Est-elle favorable à la dépénalisation ? Elle réfléchit. « J’aurais tendance à dire oui. Mais on est vraiment inégaux devant le cannabis. Ça calme l’angoisse, mais chez les gens vraiment angoissés, ça peut avoir l’effet inverse. Un psychotique qui fume, par exemple, c’est la cata, je le vois bien au boulot. »

Pierre : « Un plaisir, comme boire du vin » Marseillais de 30 ans, Pierre adore parler de sa consommation de cannabis. Amateur d’herbe plus que de résine, il est à la recherche de la qualité. Cet électronicien s’approvisionne dans les cités marseillaises, à La Castellane ou à Saint-Mauront. « J’y vais comme j’irais acheter ma baguette de pain. » Pour des achats personnels ou groupés avec trois ou quatre amis, mais pas plus. Le prix est fonction de la quantité. Faire cadeau aux clients d’un briquet ou d’un paquet de feuilles est un geste commercial classique dans les cités marseillaises. Les vendeurs ne sont pas difficiles à rencontrer, « des minots viennent te trouver pour t’indiquer la cage d’escalier et l’étage ». La transaction se boucle en cinq minutes.

Mais depuis quelque temps, Pierre est entré dans le cercle fermé des clients d’un cultivateur d’herbe, en dehors de Marseille. « Il a choisi d’avoir peu de clients mais des gens de confiance. Ça me convient mieux. L’herbe est bio, sans engrais, presque deux fois moins chère. Surtout, ce producteur est quelqu’un de passionné, la rencontre est conviviale. »

D’ailleurs, Pierre n’écarte pas l’idée de passer avec quelques amis à la production. «  Il faut du matériel, un local aménagé avec une circulation d’air. On y réfléchit et si on trouve 500 ou 600 euros à investir, on le fera, aussi pour le plaisir botanique. Dans les magasins de Marseille, tu trouves tout ce qu’il faut. C’est plus simple que de faire pousser des tomates. »

Pierre dépense environ 250 euros par mois pour sa consommation, fume seul ou avec des amis. « C’est un plaisir, comme boire un verre de vin en rentrant du boulot.  » La veille, il participait, en dehors de Marseille, à la rencontre annuelle de producteurs d’herbe qui soumettaient leur produit à un jury. « Ce sont des soixante-huitards qui organisent ce type de rencontres. On y a croisé une mémé de 75 ans qui a fait tourner son pétard comme tout le monde. »

Sébastien : « L’herbe, c’est un gouffre »

Sébastien, 24 ans, serveur, a commencé « comme tout le monde » à fumer à 14 ans. Vivant à côté des cités du nord de Marseille, il avait un accès facile au cannabis. «  Lorsque j’avais 17 ans, les dealers m’ont tout pris, la marchandise, mon téléphone. Ça m’a calmé. » Le cannabis peut s’acheter partout en centre-ville, mais « il est moins bon, il n’y a pas le choix qui existe dans les cités et il est mal servi ».

Les quartiers Nord, Sébastien y est retourné lorsqu’il a eu une voiture. « La Castellane, j’ai détesté : des mecs cagoulés, armés et des vendeurs derrière une grille. » Il s’approvisionne depuis dans une cité du 13e arrondissement, entre midi et deux. « Mais quand je croise les habitants, je suis mal à l’aise, je ne supporterais pas qu’on vende devant chez moi. » Sébastien mesure son « hypocrisie à entretenir un système qui détourne les jeunes de l’école. Ils préfèrent gagner 60 euros à faire le guetteur ».

Sébastien dépense 150 euros par mois dans le cannabis : « L’herbe, c’est un gouffre. » Il souhaite décrocher. « Bien sûr que ça me plaît cet état d’apesanteur. Mais je fume tous les jours, parfois durant mes pauses au travail. Il me faut un joint pour commencer ma journée et je sens que ça m’empêche de réaliser certains projets. »

Marie : « Ce qu’il y a de plus dur à arrêter » Le pétard, Marie (son prénom a été modifié), étudiante en droit vivant près de Versailles, vient d’arrêter. Elle aura bientôt 23 ans, dont neuf de consommation de shit. Elle fumait en moyenne dix joints par jour, plus si elle sortait. Quand elle a commencé, en 3e, elle avait pas mal d’amis qui fumaient et elle venait de perdre son père : « C’était une échappatoire, et puis j’ai toujours voulu tout tester. »

Au collège, elle fumait dans les soirées. Au lycée, elle était passée à un joint le matin avant les cours, un dans le parc dans la journée, un dernier le soir « pour dormir ». «  J’avais de gros problèmes de concentration, mais comme j’avais des facilités, j’ai eu mon bac S avec mention. »

Marie n’a « jamais eu de mal à trouver de cannabis », n’en a quasiment jamais acheté directement, et n’en a jamais connu la provenance. Au collège, pour les soirées, des amis, des grands frères ou grandes sœurs fournissaient les plus jeunes. Après, son meilleur ami surtout l’approvisionnait. « Au début, la vente, c’était caché, maintenant ils relancent même les clients par SMS, pour leur dire qu’ils ont du bon matos. Même pour la cocaïne, c’est moins caché qu’avant. »

De la « C » comme elle dit, sa mère en a trouvé dans ses affaires en 2013. Elle en consommait depuis plusieurs mois. Sa mère l’a mise en contact avec un psychologue qui, contrairement à ceux qu’elle avait déjà vus, lui a correspondu. Le travail qu’elle a fait sur elle-même a permis « un déclic ». « Je grandis, de moins en moins de gens fument autour de moi, cela m’a peut-être aidée, ajoute-t-elle. Quand on arrête, on se rend compte que ceux qui continuent n’avancent pas, et qu’on a été comme ça. »

La jeune femme n’en revient toujours pas : « Le joint, c’est ce qu’il y a de plus difficile à arrêter, surtout celui du coucher. » Elle croit savoir pourquoi : « C’est ce qu’il y a de plus accessible et de moins cher. »

[Source : Le Monde]