Lettre d’Ibrahim Arpaci
Publié le: 18 novembre 2007
Je suis né le 30 août 1986, à Sunnet, village du district d’Elbistan dans le département de K.Maras où j’ai vécu jusqu’à l’été 1991. Parce qu’il devenait de plus en plus difficile de rester au village nous sommes allés rejoindre mon père à Iskenderun où il travaillait.
À cause de son soutien à la lutte nationale kurde alévie, il a été touché par la répression de l’armée turque. Plusieurs villages ont été détruits. Du nôtre, en 1993, il ne restait plus personne.
A Iskanderun j’ai commencé mes études. Diplômé du lycée en 2004 puis recherché par les forces de l’ordre, je n’ai pas pu poursuivre d’études supérieures. Les Kurdes alévies de la région d’Elbistan ont massivement lutté dans les rangs des organisations illégales de gauche turque et dans celles du mouvement national kurde, du fait qu’ils ont été depuis fort longtemps opprimés par les autorités et la population civile turque sunnite.
Ethniquement et religieusement, ce sont deux communautés dont les autorités ont attisé les différends tout en soutenant activement les Turcs sunnites contre les Kurdes alévies. Ainsi, nous faisions l’objet d’une double répression ethnique et religieuse. Il suffit de donner l’exemple du massacre de K.Maras en 1978, tristement célèbre. Des centaines d’alévies avaient été massacrés sauvagement par les Turcs sunnites encouragés et soutenus par les forces de l’ordre. A Iskenderun, j’ai été constamment témoin de cette intolérance vis-à-vis de notre communauté.
Pendant tout le mois du ramadan, nous vivions dans la crainte de persécutions car nous ne jeûnions pas. Les membres de ma famille et mes proches parents ont fait l’objet de graves persécutions du fait de leur opposition à l’État turc. Des dizaines de mes cousins ont été arrêtés et torturés à de multiples reprises. Beaucoup ont quitté la Turquie et sont aujourd’hui réfugiés dans différents pays européens.
Mes cousins paternels Kemalettin, Ali Rahmi, Ismet Arpaci, Abuzer, Garip, Sait, Huseyin, Mehmet, Hasan, Kazim sont réfugiés en France, ainsi que ma soeur aînée Zarife Arpaci, depuis 1991 et le mari de ma tante paternelle, Kudret Gungor. Mes cousins paternels Dogan, Cebrail et Tacettin Arpaci sont, quant à eux, réfugiés en Allemagne.
Mon père et mon frère aîné ont été plusieurs fois placés en garde à vue. Mon frère Mustafa a fait l’objet de graves persécutions lors de son service national et a été condamné à plusieurs mois de prison. Le 21 décembre 1991, mon grand-père paternel, Ibrahim Arpaci, a été tué à Iskenderun, certainement par les forces spéciales turques. Il a été assassiné alors qu’il venait nous rendre visite à Iskenderun. Nous avons reçu sans cesse des menaces pour abandonner nos recherches en vue de trouver ses assassins.
Les perquisitions incessantes à notre domicile, les persécutions et les injustices subies ne pouvaient que me pousser à lutter dans le mouvement national kurde. C’est véritablement à partir de 2002 que j’ai commencé à avoir des activités politiques. En octobre, alors que nous collions des affiches électorales, nous avons été arrêtés par la police. Nous étions quatre jeunes. Battus toute la nuit, nous n’avons été libérés que deux jours plus tard.
La police m’a mis en garde de ne pas poursuivre ces activités sous peine de subir le même sort que mon grandpère.
Ils m’ont posé des questions sur mon cousin Ismet Arpaci qui à l’époque était activement recherché pour son militantisme dans le PKK. Nous n’avions pas renoncé à retrouver les assassins de mon grand-père.
Nous songions à porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. Mon frère Mustafa a été enlevé en février 2003 par les forces spéciales turques. Pendant trois jours, il a été affreusement torturé et menacé de mort.
Le 21 mars 2003, je fus arrêté au cours d’une manifestation.
Pendant trois jours, ils m’ont torturé pour me faire avouer mes liens avec le PKK. Traduit devant le procureur le quatrième jour, j’ai finalement été libéré faute de preuves, malgré toutes sortes de menaces.
Des coups reçus lors de mon arrestation et des tortures subies au commissariat de police, je garde deux séquelles bien visibles à ma hanche droite et à mon genou gauche.
Malgré tout, j’ai poursuivi mes activités politiques. Début août 2004, j’ai participé à une action d’affichage dans notre quartier pour réclamer une amnistie générale en Turquie. Après le passage d’une patrouille de police, nous avons tous réussi à prendre la fuite. Par mesure de sécurité, je ne suis pas rentré chez moi.
Deux jours plus tard, mon père et mon frère ont été emmenés au commissariat. Mon père était libéré le lendemain, mais mon frère Mustafa a été détenu trois jours.
Entre-temps, j’ai appris que le responsable du groupe avait été arrêté chez sa tante en possession de publications du PKK. La police n’a pas tardé à savoir que c’était lui qui avait organisé l’action de l’affichage et que je lui avais téléphoné la nuit de l’affichage. Confronté aux perquisitions, je suis parti à Istanbul.
Grâce à des amis avocats, j’ai appris qu’une procédure judiciaire était ouverte contre moi pour le délit de soutien aux membres d’une organisation illégale et qu’un mandat d’arrêt avait été lancé. Je n’avais pas d’autre choix que de quitter la Turquie, le 10 janvier 2005 dans un camion de marchandises. Je suis entré en France le 15 janvier 2005.
Il est certain que je serai arrêté dès mon retour en Turquie. Pour les motifs ci-dessus, je vous demande de bien vouloir donner une suite favorable à ma demande d’asile politique.
Ibrahim Ali Arpaci
Malheureusement, la mobilisation des
élèves du lycée professionnel de Thorigny
n’a pas empêché l’expulsion vers Istanbul
(Turquie), de leur camarade kurde.
Le 9 novembre, Ibrahim Arpaci a été
reconduit à la frontière en direction
d’Istanbul (Turquie). Il s’est envolé à 13 h
08 pour Istanbul.



