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Bernard Rappaz en est à son 88e jour de grève de la faim. On apprenait aujourd’hui que son état de santé s’est fortement dégradé cette dernière semaine. Le vote consensuel du Grand conseil du Valais, ajouté à la nouvelle de la vente de sa ferme, n’ont probablement pas aidé. Pour la première fois depuis le début de son jeûne, quelqu’un qui le voit toutes les semaines témoignait de ses difficultés d’élocution et de son amoindrissement manifeste. Son pouls est à 45. Autant dire qu’il est à demi-mort. Prouvant qu’il est toutefois loin d’être suicidaire, il a proposé, par l’intermédiaire de son avocat, de mettre un terme à son jeûne si on voulait bien lui accorder simplement une suspension de peine de six mois. Des réactions indignes se sont répandues aussitôt dans la presse suisse, dénonçant cette proposition comme une « manœuvre » ! Il offre en fait une porte de sortie aux autorités, dont il faut espérer qu’elles ne s’enferrent pas dans leur rhétorique criminelle.


Voir en ligne : Libérez Rappaz !

Je lis à l’instant un article qui rend compte d’un sondage sur le sort de Bernard Rappaz. Une majorité de citoyens helvétiques serait en accord avec le Grand conseil du Valais pour le laisser mourir… On reste sans voix. Et on voudrait, en écrivant, convaincre : écartez-vous de cette horreur. Vite, tant que Bernard est vivant. Après, vous aurez un crime sur la conscience. Un crime collectif – le plus abject des crimes.

Faut-il vous rendre hommage, dans ce naufrage de la conscience ? Vous avez, certes, innové. L’effroyable refus de grâce voté par une majorité de 90% des élus du Valais, comme le sentiment public colporté par les médias et par ce sondage, abolissent l’idée même de la grève de la faim qui s’adresse à la compassion. Vous répondez : pourquoi aurais-je de la compassion, s’il veut mourir, qu’il meure !

Bernard Rappaz ne veut pas mourir, il veut justice.

L’entreprise qu’il a dirigée, sa ferme, Valchanvre, a été une entreprise légale, publique, extrêmement publique. C’est ce qu’on lui reproche aujourd’hui, en fait.
Bernard est un militant, une figure publique, qui revendique la liberté de cultiver du chanvre. Il se bat pour ce qu’il considère être l’intérêt de l’agriculture suisse, mais aussi pour la santé publique, pour l’écologie.

Bernard n’était pas un trafiquant clandestin, ce au nom de quoi il a été condamné si abusivement. Il n’y a pas fallu de longue enquête de la brigade des stupéfiants pour savoir que cet agriculteur valaisan cultivait du chanvre : c’était dans l’intitulé de son entreprise.

Il commerçait avec des partenaires eux-mêmes légaux, qui agissaient de même publiquement – et n’ont d’ailleurs pas été inquiétés, normalement. Valchanvre, comme ses clients ou ses fournisseurs, déclarait ses revenus et payait des impôts. Beaucoup d’impôts même, en un temps où une vague de tolérance dans la société suisse avait permis à cette entreprise de prospérer.

Puis, cet épisode de tolérance s’étant refermé, Bernard a déjà subi une bien lourde sanction en voyant son activité prospère disparaître. Ne doutons pas qu’il aurait su se reconvertir s’il n’avait été harcelé par la justice. Comme on sait, cela n’a pas été le cas, et Valchanvre a fait faillite. Aujourd’hui, Bernard a même perdu sa ferme.

Où est-il ce terrible trafiquant qui mériterait des années de prison ? Il n’avait même pas l’argent suffisant pour racheter sa ferme, l’œuvre de sa vie, lorsqu’elle a été vendue aux enchères.

Honte ! Honte à la société suisse, honte aux politiciens, aux élus, aux partis, aux médias, honte à tous ceux qui auront répondu qu’il faut laisser Bernard mourir.

Il n’y a pas de mots pour dire le degré d’abjection qu’atteint là cette société riche et contente d’elle-même, lorsqu’elle ose assumer la mort d’un homme dans un tel contexte.

Ce serait soi-disant pour protéger le Droit qu’il faudrait que Bernard meure ! Ce serait injuste qu’il vive libre quand d’autres sont en prison et purgent leurs peines, nous explique-t-on sans rougir.

Là aussi, rendons hommage à la société suisse d’avoir réussi à produire un
syllogisme aussi terrifiant. Le droit stipule qu’une personne qui n’est pas en état d’exécuter sa peine doit en être dispensée. Et si Bernard devait mourir, le système judiciaire et carcéral suisse serait simplement responsable d’un assassinat.

Si Bernard Rappaz en est aujourd’hui au 86e jour de grève de la faim, c’est parce qu’il a le sentiment d’une injustice.

S’il meurt demain, ce ne sera pas une injustice, ce sera un scandale.

« Pourquoi le ciel ne s’est-il pas écroulé pour venir en aide à ta lutte ? » demande l’écrivain indonésien Putu Oka Sukanta.

Il faut sauver Bernard Rappaz. Mais c’est aussi la société suisse qu’il faut sauver de cette indignité nationale à laquelle elle s’expose, si un cercueil devait sortir de l’hôpital où est actuellement incarcéré Bernard.

Au-delà de la Suisse, c’est la conscience humaine qui serait atteinte.

Si quelques démagogues ont réussi à faire valoir jusque-là que la justice pouvait s’appliquer par-delà toute humanité, le jour où un cercueil sortira de l’hôpital de Genève, c’est la honte universelle qui s’abattra. Dans son déshonneur, l’État suisse entraînera l’idée même de la justice, celle du droit, comme celle de la démocratie, sur laquelle ces politiciens inconscients prétendent fonder la légitimité de leur crime.

Sauvez Rappaz !

Paris, le 23 novembre 2010,
Michel Sitbon,
au cinquième jour de grève de la faim en solidarité avec Bernard Rappaz.

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Ci-dessous la dépêche qui a inspiré cet article :

Le dilemme des Romands face au sort de Bernard Rappaz

SONDAGE | Près de la moitié de la population romande n’envisage pas de laisser mourir le chanvrier en prison. Cette proportion est plus forte dans le canton de Vaud

Que faire avec le chanvrier Bernard Rappaz ? La Suisse romande hésite. Les citoyens sont aussi divisés que les politiques et les spécialistes sur la question. C’est ce que montre le sondage exclusif réalisé les 11 et 12 novembre 2010 par l’institut M.I.S. Trend pour 24 heures et la Tribune de Genève auprès de 500 Romands de 18 à 74 ans (marge d’erreur sur le total : 4,5%).

Une majorité de sondés (65,2%) ne veut pas entendre parler d’alimentation forcée. Cette position est spécialement élevée chez les sondés de gauche (79,3%). « C’est une approbation intéressante de l’attitude des médecins qui invoquent l’éthique », note Marie-Hélène Miauton, directrice de M.I.S. Trend. Ce résultat apporte en tout cas un soutien populaire au refus des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui rejettent l’injonction de la justice valaisanne d’alimenter Bernard Rappaz de force. Les HUG ont annoncé hier qu’ils faisaient recours contre cette sommation auprès du Tribunal fédéral.

L’autre moyen de sauver Bernard Rappaz d’une issue fatale à la grève de la faim serait une interruption de peine. Une libération du détenu pour des raisons humanitaires récolte une majorité de non (64%). Ce refus est spécialement élevé dans les régions rurales (72,3%) et atteint 83,6% en Valais. Les sondés vaudois et genevois y sont moins opposés (un peu plus de 56%). La cause du chanvre semble avoir moins de sympathie chez les jeunes : les 18-34 ans disent non à une libération dans une proportion plus élevée (68,5%) que les plus de 55 ans (60,9%).

Les Vaudois ont un autre avis

En se privant des moyens de sauver la vie du gréviste de la faim, il faudrait donc le laisser mourir ? Surprise, les sondés sont très partagés et au coude-à-coude sur la question (45,6% de oui contre 42,6% de non). Les Valaisans préconisent en majorité (56,7%) d’abandonner Rappaz à son sort, contrairement aux sondés lémaniques : les Genevois ne sont que 36,9% et les Vaudois 38,2% à opter pour un laisser-aller, contre le reste de la Suisse romande qui est plutôt à l’unisson du Valais (54,8%).

La moitié des sondés de gauche veut sauver Rappaz, contre un tiers seulement des sondés de droite. Sur l’ensemble de la Suisse romande le sondage montre que « la population vit exactement le même dilemme que la classe politique et les spécialistes » sur l’affaire Rappaz, selon Marie-Hélène Miauton.

[Source : 24 heures]