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Alors que se tient aujourd’hui un cercle de silence exceptionnel face au futur centre de rétention du Mesnil Amelot 2, Eve Chrétien diffuse cette lettre...

Palaiseau, le 27 mars 2010

Arben,

Je te fais parvenir cette lettre à la dernière adresse où j’ai su que tu étais domicilié, en espérant que tu y passes au moins de temps en temps. Je ne sais pas où tu es, et je me demande si tu le sais toi-même, au regard des nécessaires déplacements et astuces maquisardes qu’imposent la vie clandestine. J’ai eu quelques nouvelles de toi par Anton. Il m’a dit que tu travaillais parfois à Rungis, mais le rythme de mes activités ne me permet pas d’essayer de te croiser là-bas. J’espère que le travail au noir te permet tout de même de gagner de quoi manger. L’autre jour, au centre de rétention, un gars m’a dit qu’il était payé 180 euros par mois pour 60 heures de travail par semaine, et ce depuis trois ans. Je suis navrée Arben, navrée de tout ce que tu subis ici, dans mon pays qui s’auto-mutile et s’ampute chèrement des membres qui le composent de fait. Et quand je dis chèrement, mon ami, je choisis le mot. Ce que cela coûte de trahison, de déloyauté, de violence... c’est insensé. Ce que cela coûte d’argent aussi. Le prix d’une seule expulsion te permettrait de vivre deux ans sans trop de difficultés. Plus de vingt mille euros par expulsion en moyenne. Ceci dit, comme dirait ta sœur, il manqu’rait plus qu’ce soit gratuit.

Je peux, quant à moi, te donner de minces nouvelles. La Cimade vit des moments aussi durs qu’historiques, tu es au courant de tout ça par Anton à ce qu’il paraît. Plus que de la créativité, je crois qu’il nous faut du courage. Il y a deux semaines, je suis allée passer un peu de temps avec les travailleurs sans-papiers de Massy qui en sont maintenant à six mois de grèves... où trouvent-ils la force ? Nous échangions et l’un d’eux a dit, alors que George expliquait les galères des négociations en haut lieu : « nous sommes avec vous, comme vous êtes avec nous ». Arben, je t’assure qu’un frisson m’a traversée à cause de la justesse de son propos. A cause de l’air que cela donnait à mes poumons. Il sous-entendait par là que si nous les soutenons, c’est qu’ils nous soutiennent aussi, et que la lutte ainsi, devient possible, par cet équilibre solidaire de partage. C’est toute la différence entre s’interposer et venir en renfort il me semble, mais j’ai encore beaucoup à découvrir concernant ces notions.

Plus que te donner des nouvelles, je voulais te prévenir d’une chose très inquiétante dont tu as dû entendre parler peut-être. Bientôt, le ministre va faire ouvrir le camp d’internement du Mesnil Amelot, à côté de Roissy.

Arben... je voudrais t’en parler non pour t’alarmer inutilement, mais pour te demander de faire bien attention à toi là où tu es. Évite les gares et les transports en commun autant que tu peux. Si tu dois en user, prends toujours un ticket. Dis à ta sœur de faire attention aussi, dis-le à son mari, et qu’ils fassent attention aux enfants, qu’ils se rapprochent du réseau éducation sans frontières. Car s’ils se font arrêter, il faut que quelqu’un s’en inquiète rapidement et donne l’alerte, car les choses vont très vite dans les centres de rétention.

Arben, ce camp peut contenir 240 personnes d’un coup, les enfants y compris, les familles. Oui, il y a six baraquements, dont un pour les familles. L’autre jour, à la conférence de presse que la Cimade a donnée avec le Réseau, Migreurope, le syndicat des avocats de France, et le syndicat de la magistrature, Damien a parlé de chauffe-biberons, de tables à langer. Sur le moment, mes oreilles de poète n’ont pas pu faire le lien entre les barbelés et les chauffe-biberons. Ma conscience a dû prendre le relais et j’ai eu froid d’un coup. Imaginer Bogdan, ton petit neveu d’à peine un an, dans ce camp de merde... j’ai eu froid. D’ailleurs si tu en as l’occasion, passe le bonjour pour moi aux trois enfants de ta sœur. Anton m’a dit que le plus grand est premier de sa classe, malgré ses évidentes difficultés à dormir et à se concentrer. Je suppose que tous les enfants de Sarajevo qui ont vu ce qu’il a vu, luttent de même et portent en eux les mêmes ruines. Il faut que le temps passe, j’imagine.

Si par malheur, tu devais être arrêté, et le risque est fort tu le sais, il faudra que tu essayes d’aller trouver mes collègues de la Cimade. Je t’en prie Arben, ne te décourages pas... ce camp va te sembler insurmontable : c’est un camp anti-émeute, avec des détecteurs de mouvements, une tour de contrôle, des haies épineuses qui séparent les baraques les unes des autres pour que les gens ne puissent pas se regrouper et se solidariser. Tout est fait pour neutraliser une quelconque réaction humaine. Il n’y a d’accès libre à rien. Pas de contact direct avec les policiers ou les intervenants... seulement des interphones vidéos, des portes hachoirs à passer en montrant un badge ou un numéro de PV. A l’intérieur, les gens sont appelés par leurs numéros de PV, oui. Tu te rends compte ?

Moi j’en crève, que cela ait lieu sans qu’on ne réagisse. Pendant que les familles sont enfermées arbitrairement, loin du regard de tous, disparaissant sous un chiffre, les français ont l’œil rivé sur les reportages d’Arte évoquant le moment le plus violent de l’Histoire de l’Europe, en se demandant comment il fut possible d’ainsi déshumaniser des masses. Je te le dis Arben : j’en crève. Je le refuse catégoriquement et j’accuse tout net le ministre de crime de déshumanisation sous couvert d’une politique plus que douteuse.

Tout ceci me fait penser à la discussion que nous avions eu tous les deux l’année dernière, le soir de la fête de la musique. Tu n’avais pas vraiment répondu à mes arguments, et je suppose que cela tenait aussi à ta difficulté de parler de la guerre... et peut-être un peu au taux d’alcoolémie dont nous étions tous deux les innocentes victimes. T’en rappelles-tu ? Tu avais commencé par parler des différentes formes de dictatures, et nous avions fait plusieurs digressions pour en arriver à la question de la Shoa et je t’avais dit la chose suivante : il me semble bien qu’outre le traumatisme collectif en Europe, le fait même que la Shoa ait eu lieu, a fait changer notre seuil de tolérance, notre rapport à la gravité de beaucoup d’évènements. J’ai la sensation que l’on ne parvient plus à dire que toute forme de déshumanisation est grave, et celle-ci pas plus qu’une autre. Différemment, mais pas plus. L’être humain étant sacré, nous ne pouvons nous contenter de peu. Dans la dernière interview d’Eric Besson que j’ai vue, il faisait cette citation : « quand je me regarde je me désole, quand je me compare, je me console ». Comment peut-on avoir aussi peu d’ambition humaine ? Comment peut-on se dire qu’il est désolant d’être violent, mais que puisque les autres le sont aussi, on peut se permettre de l’être à son tour ? Mon ami je te le dis, j’étais perplexe au départ, maintenant je suis carrément inquiète. Et je ne suis pas la seule. Comment allons-nous pouvoir vous aider tous ? Comment stopper cette course complètement irréfléchie bien que très construite, cette course vers la déshumanisation progressive de toute une partie de la population qui vit dans le pays ? L’enfermement massif à un rythme que personne ne peut suivre, même pas les flics et l’administration, tant il est soutenu. Un rythme qui produit tellement d’erreurs, d’illégalités et qui fait peu à peu disparaître la réalité des êtres humains dans leur complexité.

Et ce gamin français, que doit-il comprendre quand il voit son père menotté, enfermé et amené à l’aéroport sous les coups ? Arben... comment cet enfant va-t-il grandir ? Quelle rage, quelle peur, quelle colère aura-t-on ancrées en lui ?

Si tu te trouves dans ce camp, essayes d’aller trouver mes collègues. Ils seront là, tu sais. Ils seront là comme ils peuvent et pour chacun autant que faire se peut. Essayes de toutes tes forces d’accéder à eux, malgré les flics, les portes hachoir, les heures d’attente et malgré ta peur. Ne te décourages pas, ne perds pas espoir. Donne-leur mon nom pour que je puisse les aider aussi. Ils n’auront pas plus de dix minutes à t’accorder. Dix minutes pour apprendre à te connaître, pour essayer de rassembler les documents que tu dois avoir éparpillés exprès entre tes différents points de chute, pour rédiger ton recours devant le tribunal et refaire ta demande d’asile. Dix minutes. Tu seras perdu dans un flot d’autres gens, tous aussi dans la merde que toi. Heureusement que tu es complètement francophone et que tu sauras rapidement leurs donner les informations importantes. Il faudra travailler vite et juste, mais ce sera sans aucune garantie, tu le sais, nous en avons déjà beaucoup parlé ensemble.

Je pourrais essayer de venir te voir en visite, mais ce camp a été construit loin de tout. Pour y aller, il fait avoir du temps, et même de l’argent puisque rien que le billet de RER pour s’y rendre coûte 16 euros. La dernière fois que tu avais été enfermé, c’était au centre de rétention de Vincennes je crois, tu avais été entendu par des magistrats à Paris... j’avais pu me déplacer. Pour ce camp-là, le ministre a fait un tribunal à l’intérieur, avec un village judiciaire. Cela va te faire rire... rien que la connexion informatique sécurisée nécessaire à la bonne marche de ce tribunal coûte à elle seule 200.000 euros par an. De toute façon, sur ce point, on en revient encore à ce que dit ta sœur.

Quoi qu’il en soit, les bâtiments sont très difficiles d’accès. C’est ainsi que l’État éloigne ses agissements du regard de la société civile, et des familles des gens qui sont enfermés. Tout ça est négligemment jeté dans un coin d’obscurité, au milieu des champs, loin de l’activité de Paris, tu seras coincé entre les barbelés, les caméras, les détecteurs de mouvement, les flics, et les avions qui décollent. En t’écrivant tout ceci, Arben, je te l’assure, j’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Je ne comprends pas. Je sais bien que ce qui sera difficile ne sera pas l’expulsion... car tu sauras trouver une filière et au moins quitter rapidement Sarajevo. Peut-être iras-tu en Roumanie, où tu pourras te mettre en sécurité quelques mois chez Ion et Nicoletta. Ce qui te ravagera, c’est ce traitement inhumain qui ferait disparaître les traits de n’importe quel visage. C’est ce métal glacial partout, le bruit des avions qui décollent, l’odeur du kérosène, les cris des enfants qui jouent au ballon entre deux barbelés pendant que les flics préparent le fourgon pour les emmener à l’aéroport... un vol vers Colombo, Kinshasa ou Kaboul, là où les bombes, et l’armée les attendent.

Il faudra tenir le coup. Je ne sais pas comment, mais il faudra que tu tiennes. Le droit pourra peut-être t’aider, mais peut-être pas. Tu sais, je m’occupe en ce moment d’une dame française dont le mari a été expulsé l’an dernier. Il ne parvient pas à obtenir de visa depuis, malgré le fait que sa femme soit sourde et qu’ils aient un enfant français de 12 ans à charge. Figure-toi que la préfecture, dans sa réponse à notre recours devant le Conseil d’État a déclaré : « le requérant ne prouve pas de communauté de vie avec son épouse depuis son expulsion vers la Tunisie ».

Non mais franchement... Je suis navrée. Alors tu vois, au milieu de ça le droit n’a pas grande force. S’il faut aller jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour avoir le droit de vivre avec son mari dans son propre pays, je dis que toutes les limites sont largement dépassées. Et encore, c’est une manière très correcte de le dire.

Du coup, comme ce camp est supposé commencer son obscure activité lundi prochain, nous allons tous nous y rendre pour une grande manifestation. Tu connais déjà les cercles de silences, cette initiative géniale lancée par les franciscains, eh bien nous allons en faire un là-bas. Pour ma part, je suis tellement déstabilisée par tout ça, que pour le moment, je ne vois rien d’autre à faire que de me tenir en silence devant ce camp indigne, que l’État va utiliser en notre nom, puisque c’est nous qui l’avons élu. Enfin je ne reviens pas là-dessus, parce que je vais finir par m’énerver. Je voudrais qu’il soit possible que nous nous tenions debout tous les deux côte à côte, mais j’espère vraiment que tu ne vas pas faire la bêtise de venir : il y aura des flics partout et tu dois penser à toi. Non seulement tu ne peux plus t’engager, mais tu dois en plus penser à ta propre protection.

Arben, je ne sais pas où tu es, et j’espère que tu ne t’es pas fait arrêter. Mais en attendant, je voudrais te le redire : si tu n’as pas d’endroit où aller, si tu n’as pas de quoi manger, viens à la maison. Il y a pour toi un lit, et un double de mes clés.

Je t’embrasse, ainsi que ta sœur et ton beau-frère. Ne cessez pas d’espérer, tant que vous pouvez, ne cessez pas.

Eve.