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« Quel avenir pour le Mali ? », c’était le titre d’un « spécial Mali », numéro 10 prévu pour décembre 2012. Ce projet en deux volets, un « social », un sur l’actualité politique, n’a pas pu être réalisé. Si nous avons conservé la question en tête de notre dossier, c’est en témoignage d’un échec partiel. Dans les pages précédentes sont publiés les articles du premier volet ; pour le second, qui souhaitait offrir une analyse de la situation à travers des voix maliennes, il a été abandonné. Discours à une manifestation (3 novembre 2012), à des réunions d’associations de « patriotes » nationalistes (« et fiers de l’être ») de la diaspora malienne intellectualisée, interviews réalisées, lecture de matériel fourni, ont fait ressortir, en plus des réactions indignées contre les crimes des maffias djihadistes, deux points cruciaux : une position va-t-en-guerre teintée d’un plus ou moins franc racisme anti-Touaregs, vus comme la première cause des maux du pays (présage des tueries et exécutions sommaires de civils en cours) ; et la France, instrument de la guerre, mise sur un piédestal au-dessus de toute critique. En face, les positions plus équilibrées de plusieurs Maliens de la Csp75 (« il faut tout essayer pour éviter une guerre »). Mais si faiblement exprimées, si peu soucieuses de s’opposer aux « intellectuels », que la Voix des sans-papiers risquait de servir de caisse de résonance à des voix contraires aux positions internationalistes du mouvement. De l’enquête menée nous retenons l’interview de Kané Moussa, Bambara de Didieni (ville à 165 km au nord de Bamako), doublement intéressante : représentative des positions d’une partie au moins des Maliens de la Csp75 et offrant un récit de vie d’un sans-papiers africain en Afrique.

Ma région est près de la frontière avec la Mauritanie, frontière poreuse s’il en est. Nous avons des contacts quotidiens avec les Maures, ils font le commerce entre les deux pays. Surtout ceux de peau noire se sont en partie sédentarisés chez nous. Il n’y a jamais eu de problèmes avec eux. Avec ceux de peau blanche non plus. Ils sont tous habillés à la manière des hommes du désert mais on ne peut pas les assimiler aux Touaregs, qui sont assez loin de chez nous. Moi je connais ces derniers par l’expérience que j’en ai faite en 1987, quand j’ai traversé le désert (la région du Nord) pour aller travailler en Lybie.
Nous étions une quarantaine de personnes, le voyage a duré à peu près trois mois. De Gao à la frontière algérienne la traversée s’est faite avec un 404 bâché, nous étions exactement 37, c’est sans doute peu croyable mais c’est vrai. Le peugeot était archibondé, chaque centimètre était exploité, il y avait des personnes perchées sur la bâche, d’autres accrochées à l’arrière, sous le poids de sa cargaison humaine la camionnette s’enfonçait dans le sable, ce qui a retardé beaucoup le voyage. Tout au long, nous avons été accueillis et hébergés par les Touaregs, aidés et guidés par eux. Il n’y a jamais eu un problème, les choses se sont très bien passées, ils ont été très hospitaliers, et, si nous étions à court de nourriture ou d’eau, ils nous ont toujours offert gratuitement ce qu’il nous fallait.
En Algérie, à Tamanrasset, nous nous sommes arrêtés environ un mois pour gagner un peu d’argent, moi j’ai travaillé comme mécanicien pour me payer la continuation de mon voyage jusqu’à Jalo, ville pétrolière de Libye. Entre les deux il n’y a que le désert, le Sahara. Nous sommes repartis à bord de quelques 4x4 conduits par des Touaregs, ils nous ont déposés à Djanet, localité à une vingtaine de kilomètres de la frontière libyenne. De là jusqu’à Gat en Lybie, nous avons marché à pieds pendant plusieurs jours, chacun portant une dizaine de litres d’eau pour sa consommation personnelle entre une oasis et la suivante. Malgré cette quantité d’eau, plusieurs se sont sentis mal à cause de la déshydratation, mais personne n’est heureusement décédé. À Gat d’autres migrants nous attendaient, nous sommes repartis ensemble pour, plus tard, nous diviser en petits groupes allant chacun de son côté. Moi et quatre autres, cachés dans des camionnettes parmi les moutons, nous sommes arrivés à Jalo en un peu plus d’une journée.
À Jalo, je me suis arrêté. N’ayant pas de papiers en règle, impossible de travailler dans le pétrole. Alors j’ai travaillé comme jardinier pour un particulier. En juin 90 j’ai été pris dans une rafle générale contre les sans-papiers. Après deux semaines de prison, j’ai accepté de payer mon billet pour rentrer au Mali.
En Libye, les rapports avec les gens, Touaregs et d’autres nationalités, ont toujours été fondés sur l’harmonie. Il est vrai qu’on ne parlait jamais politique. Puis j’ai eu la chance de trouver un bon patron, un arabe, avec qui je suis resté en rapport. Encore aujourd’hui il y a des gens de mon village qui vont de temps en temps travailler pour lui. J’étais tout jeune quand j’ai fait cette expérience, je crois que cela m’a fait mûrir. C’est à la suite de ce voyage que j’ai commencé à préparer ma venue en France.
Concernant les Touaregs, je crois qu’effectivement ils ont été gâtés par le pouvoir central, par exemple ils ne payent pas d’impôts. Au Mali, les impôts sont liés à la pluviométrie. Le Nord est désertique, les Touaregs sont censés sans ressources, par conséquent ils ne payent pratiquement rien, et chaque fois qu’il y a une aide de l’étranger, une grosse tranche, bien supérieure à leur pourcentage dans la population, va aux Touaregs. S’ils parviennent à l’indépendance totale, je crois qu’ils ne seront pas mieux lotis, bien au contraire.
Pour les accusations de vouloir rétablir l’esclavage, il faut dire que, officiellement aboli au moment de l’indépendance, l’esclavage a continué à être plus au moins toléré chez différentes ethnies, comme les Touaregs. Il fait malheureusement encore partie de nos mœurs, même ici, même dans la diaspora en France. Ces personnes (qu’on appelle « bellas » chez les Touaregs) sont la propriété d’autres personnes. Si tu es mon bella, je peux faire de toi ce que je veux, venir chez toi, par exemple, emporter tout ce que je veux, ni toi ni personne n’y peut rien. Je peux te vendre, ou te tuer, et personne n’y trouvera à redire. La voix populaire dit qu’ATT [Amadou Toumani Touré, le président malien déchu] était un bella, pour cette raison il ne pouvait rien refuser aux Touaregs. C’est là quelque chose qui ne nous fait pas honneur, mais, je le répète, l’esclavage n’est pas particulier aux Touaregs.
Je crois que la guerre contre les Touaregs ne nous mènera à rien, j’espère qu’elle pourra être évitée, qu’on trouvera un accord qui ira bien aux deux parties. Mais cet accord, pour être viable, ne doit pas être comme celui de 2006 [accords d’Alger] : les Touaregs sont des Maliens comme les autres, il faut qu’ils acceptent la souveraineté de l’État, la présence de l’armée malienne dans leur région. Et ceux qui ont commis des crimes, d’un côté comme de l’autre, ils doivent être punis.