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(23 avril 2015. Ce courrier, adressé entre autres aux plus hautes autorités européennes, de l’Union africaine et de l’ONU, il n’a pas, par un défaut de coordination interne, été envoyé tel quel. À sa place, une version italienne antérieure et pas assez forte. Nous le publions ici comme « lettre ouverte » à tous les précédents destinataires. La CISPM va l’expédier par la poste au Pape, cité du Vatican, à qui aussi il devait être envoyé et ne l’a pas été.)

Messieurs les Présidents,
La Coalition internationale des sans-papiers, migrants, réfugiés et demandeurs d’asile souhaite exprimer, par ce courrier, son horreur et son indignation devant les crimes sans nom – et notamment le massacre de dimanche dernier – qui ne cessent de se perpétrer en mer Méditerranée, aux frontières sud de l’Europe, contre les migrants venant de l’autre rive.
Si nous employons le mot crime ici, dans ce courrier qui vous est adressé, c’est à dessein. Car nous estimons qu’à l’évidence les politiques économiques et d’immigration européennes ont créé les conditions générales dans lesquelles de telles horreurs, inimaginables il y a quelques années seulement, peuvent aujourd’hui se produire et se développer au vu et au su de tout le monde, et la géopolitique méditerranéenne se déployer en remplissant la mer entre les deux rives de dizaines de milliers de cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants en fuite devant les guerres, les famines, devant le spectre de la misère extrême.
Le FMI prévoit, pour l’année 2015, une croissance mondiale de 3,5 % ; et, pour l’Afrique subsaharienne, de 4,5 %. C’est très bien.
Mais vous n’êtes pas plus mal placés que nous pour savoir où iront tomber, une fois de plus, les fruits de la moisson : dans l’escarcelle d’un tout petit pourcentage d’habitants de ce monde (multinationales, institutions financières, bancaires, étatiques, etc.), alors que le restant gros pourcentage d’hommes, de femmes et d’enfants de la planète, déjà pauvres, déjà démunis, seront encore une fois appelés à survivre avec la hausse des taux de chômage provoquée par les plans d’ajustement structurel socialement destructeurs, imposés par les institutions internationales, occidentales et européennes, aux peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amerique Latine, et, tout dernièrement, aussi de l’Europe du sud, comme en Grèce.
Et que dire de la centaine d’états de guerre perpétuelle qui existent de par le monde : sources de tant de profits au grand dam de tant de populations dépouillées de tout, notamment en Afrique et au Moyen-Orient ! sources de quelques fractions de points de PIB dans la comptabilité nationale des États vendeurs d’armes, notamment d’Occident !
Cette détresse, dont nous pouvons par chance vous parler aujourd’hui, nous l’avons nous-mêmes vécue. C’est en face de tels faits, de telles perspectives – en face du spectre de la famine, des guerres guerroyées ou économiques, non moins destructrices – que nous avons entrepris hier ce même « voyage pour la vie » au cours duquel, depuis début 2015, on dénombre déjà par milliers les migrants qui ont trouvé la mort, noyés en Méditerranée.
Et les survivants (nombreux membres de la CISPM ont vécu cela personnellement) sont, après coup, une fois en Italie et en Europe, traités comme des damnés de la terre en vertu du règlement « apartheid » Dublin III, de la gestion maffieuse, ou tout au moins du business lucratif des dispositifs d’accueil, au mépris de la dignité et des droits humains fondamentaux des migrants.
Tout cela se passe – en dépit des déclarations de circonstance, en dépit même des bonnes volontés qui peuvent exister parmi vous – dans l’indifference de fait totale des institutions européennes. Et cela montre, on ne peut mieux, tout au moins leur accoutumance au climat de xénophobie, leur myopie envers le racisme social et politique de la généralité des pays du Nord à l’égard des ressortissants non nantis des pays du Sud du monde.
Imaginez seulement le séisme politique, le véritable tsunami planétaire, qu’aurait causé la mort de milliers d’Européens dans de telles conditions ! Mais non. Ce ne sont là que de pauvres Africains, que de pauvres Syriens…
Ce n’est pas ici le lieu de rappeler les grands crimes historiques contre l’humanité que furent la traite atlantique des esclaves et le colonialisme européen dans les continents du Sud – qu’est aujourd’hui encore le néocolonialisme économique occidental. Mais l’Europe ne peut pas faire semblant d’ignorer l’énormité de ce qu’on voit se profiler à l’horizon.
La solution de la militarisation des frontières et de la question de l’immigration qu’on propose au niveau européen (camps dans les pays de provenance, accords bilatéraux avec les gouvernements corrompus, soudoyés, dictatoriaux de ces pays, blocus maritime en Méditerranée, guerre ouverte contre les passeurs et « terroristes »), ne se concrétisera, de fait, qu’en une guerre contre les plus faibles. Contre les migrants et leurs familles, dont ils sont le plus souvent le seul espoir, dans leur lutte contre la faim et la détresse.
L’Europe ne peut pas fermer les yeux, et répandre dans son opinion publique l’illusion qu’elle peut arrêter le mouvement planétaire des personnes par de nouveaux instruments de contrôle et de repression, puisque émigrer, pour ces populations qui fuient guerres et famines, est une nécessité vitale.
L’Europe ne peut pas vouloir que, dans les pages qui restent à écrire du grand livre de l’histoire de l’humanité, soit inscrite, après celle dans les grands crimes historiques susmentionnés, sa responsabilité directe dans un nouveau grand crime, si elle ne renonce pas, en Méditerranée, à sa politique existante en matiére d’immigration. Car c’est un véritable « génocide social » des pauvres du Sud du monde, qui se profile.
Messieurs, au nom de la Coalition internationale des sans-papiers, migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, nous vous demandons d’écouter la voix des victimes en rencontrant une délégation de la CISPM. 
Entre-temps, nous allons organiser, a partir du 23 et 24 avril, avec des associations de défense des droits de l’homme, avec des forces sociales, syndicales et politiques, laïques et religieuses, dans différentes villes d’Europe (Rome, Athènes, Paris, Bruxelles, Berlin, etc.), des manifestations contre les crimes et contre la guerre sociale en cours.
Ces manifestations nous conduiront à la Journée internationale d’action du vendredi 22 mai. Contre les politiques esclavagistes, racistes, repressives ; pour le droit de toute personne à l’asile, à la liberté de mouvement, à la régularisation, à la liberté de résidence et de travail en Europe.