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L’article 37 quater parvient finalement à percer le mur du silence ! Il était temps ! À l’heure où la Loppsi est définitivement adoptée (sous réserve de censure du Conseil constitutionnel, qui devra l’examiner dans les prochaines semaines), son plus dangereux article, celui qui institue des milices, sous les noms de « réserve civile » ou « service volontaire citoyen », parvient finalement à un brin de notoriété.

Ci-dessous la revue de presse, où l’on trouve, Libé, Rue89, et l’excellent site de la LDH-Toulon.

Cela a commencé dans Libération, au lendemain du passage en Commission mixte paritaire, où sénateurs et députés ajoutaient leurs dernières retouches au texte destiné à être adopté le 8 février, par vote solennel des deux assemblées.

Soulignons ici la tentative de dédramatisation que constituait cette double page de Libé, où l’on pouvait voir les futurs milices sarkozystes comparées… aux bobbys anglais ou, mieux, au « cop watching », cette activité de surveillance citoyenne de la police, contre les bavures ! Ce jour-là, Libé mentionnait le fait des « des militants » voyaient dans le 37 quater des « milices ». Mais cela n’engageait qu’eux…

Rendons néanmoins hommage à cet article de Libération, pour avoir non seulement livré en scoop, ce 37 quater en préparation depuis plus de deux ans sans que personne n’en parle. Mais surtout, il semble que cet article de Libé ait permis d’alerter le Syndicat général de la police, le SGP, qui, le jour même dénonçait dans un communiqué la création de « milices armées ».

Le 29 janvier, la LDH-Toulon publiait sur son site un article faisant le point.

Et le 3 février, finalement, Rue89 a publié à son tour un article (après la tribune d’Eva Joly et Sandrine Bélier que Libé avait refusée, publiée par Rue89 le 17 janvier).

On ne peut que se féliciter de cette « mobilisation médiatique », certes un peu tardive – peut-on dire à Paris s’éveille où l’on dénonce la « Sarkopol » en gestation depuis plusieurs mois.

Remercions la LDH de Toulon, pour avoir trouvé le lien sur le site du ministère de l’intérieur où ces choses-là sont pleinement exposées, dans leur version née de la loi de 2007 – texte mis en avant. Le dossier rassemblé par la LDH-Toulon contient aussi un texte, trouvé sur le site de la Préfecture de l’Eure, où l’idée de telles milices est présentée comme apparue lors des émeutes de 2005. [Rappelons qu’il semble qu’en fait ce système ait été préconçu en amont, dès la suppression du service militaire – et que la journée des appelés qui remplace celui-ci ne sert pas tant à recruter pour l’armée que pour ces nouvelles milices, ainsi que c’est aussi apparu.]

Mais il faut encore plus remercier le collaborateur de rue89, qui a été interviewer divers protagonistes de ce débat :

Yannick Danio, délégué national du SGP :

« Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. On ne va quand même pas revenir à des heures sombres de notre Histoire. »

On aimerait mettre cette phrase en exergue de Paris s’éveille : « Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. »

N’ayant manifestement pas pris la mesure des « choses » de la même façon, Delphine Batho, la députée socialiste qui s’est chargée de la bataille parlementaire pour le compte de l’opposition dans son ensemble. Pour elle, la question soulevée par ces milices serait de savoir « qui va les encadrer, les briefer, les former ? » « Là se pose un vrai problème »…, ajoute-t-elle, dans son style inimitable, dont elle aura si bien su faire usage au long des débats de l’Assemblée, plaçant toujours l’accent à côté des « vrais problèmes », mais avec un aplomb et une conviction d’autant plus impressionnants dans le contexte parlementaire qu’elle était quasiment seule à y dire quelque chose. Véritable héroïne, Jeanne d’Arc de notre temps, affrontant, quasiment seule donc, la meute des ministres, rapporteur et députés de droite crachant leur bile sarkozyste sans retenue. Rue89 nous rappelle néanmoins que Delphine Batho, avait « soutenu le principe » de ce 37quater « lors de la première lecture »...

On s’inquiétait aussi de l’insuffisante énergie apportée par la LDH dans ce combat, tardant même à signer les pétitions anti-loppsi. Rue89 a aussi interrogé sa vice-présidente, Dominique Noguères, laquelle, comme Delphine Batho s’inquiète de la « formation sur le tas » qui « pourrait conduire à un certain nombre de dérapages, des réactions émotionnelles ou autres, imprévus parce que les réservistes n’y seraient pas préparés ».

Est-ce bien le seul problème que pose la création de milices para-policières ? Non, bien sûr, et Dominique Noguères mesure y compris combien cette catastrophe constitutionnelle se produit là du fait d’une démission quasi généralisée à gauche :

« C’est absolument extraordinaire : on est dans une fuite en avant sécuritaire, avec une mesure populiste et une partie de la gauche, notamment au Parti socialiste, ne réagit pas. Je pense qu’ils ne mesurent pas les conséquences. Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »

Tout est dit, mais redisons-le encore : « Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »

En espérant que cet appel soit entendu et que la gauche se ressaisisse enfin, pour la défense des libertés.

C’est ce qui devrait se produire mardi 8 février 2011, à la Bourse du travail de Paris, où doit se tenir, à partir de 19 heures, le Forum des libertés contre la loi Hortefeux-Loppsi 2, avec nombre de participants venus de tous les horizons de la gauche.

Paris s’éveille

Ci-dessous, pour commencer, le dossier de la LDH-Toulon :

Des “réservistes” en place de policiers

date de publication : samedi 29 janvier 2011

Pour compenser la baisse des effectifs dans la police nationale – conséquence de la réforme générale des politiques publiques (RGPP) – la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, dite LOPPSI 2, en cours d’adoption au parlement, prévoit d’étendre aux citoyens volontaires la réserve civile créée en 2003 pour les retraités de la police nationale. Pour être candidat, il suffira d’être majeur, de nationalité française, et de posséder un casier judiciaire vierge, la sélection se faisant sur dossier. Après une formation sur le tas, ces “réservistes” d’un nouveau type pourront posséder une arme et dresser des procès verbaux.

Le syndicat Unité SGP Police-FO se déclare opposé à cette évolution : « ce n’est pas en créant des “miliciens” et en démantelant les CRS que l’on résoudra le problème de la sécurité dans notre pays. »

Ci-dessous le point sur cette « réserve civile de la police », ainsi que sur le « service volontaire citoyen » que la LOPPSI 2 étend à la gendarmerie nationale.

L’article 37 quater de la LOPPSI 2

Cet article concerne la « réserve civile de la police nationale » et le « service volontaire citoyen de la police et de la gendarmerie nationales », créés par la loi pour la sécurité intérieure (LSI) du 18 mars 2003. Un tableau comparatif permet de mesurer le chemin parcouru de la LSI à la LOPPSI 2.

La réserve civile de la police

Alors qu’elle n’était jusqu’à présent constituée que de retraités de la police, la LOPPSI 2 élargit le recrutement de cette réserve : elle « aura vocation à accueillir aussi bien des jeunes intéressés par une expérience valorisante que des spécialistes sur des fonctions correspondant à leurs compétences dont la police serait déficitaire ». « La formation des réservistes devrait leur permettre d’acquérir la qualification d’agent de police judiciaire adjoint » (APJ) » et donc d’effectuer des missions de police [1].

Pour le député Eric Ciotti, monsieur sécurité à l’UMP, « l’idée, c’est de reprendre le système qui existe dans la gendarmerie depuis 2008. Sa réserve, constituée de volontaires et d’anciens, compte 40 000 hommes ». En réalité, le développement de la réserve vise à compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale ; par exemple : le nombre de places au concours pour devenir adjoint de sécurité a diminué, de 1 546 en 2008 à 500 en 2009, et… aucune en 2010. [2]

La Ligue des droits de l’Homme dénonce « l’esprit même de cette réserve ». Comme le déclare Françoise Dumont, vice-présidente de la LDH : « Policier, c’est un métier, cela nécessite une formation, une déontologie. Nous n’avons aucune garantie que ces volontaires y seront formés. » [2]

Le service volontaire citoyen de la police et de la gendarmerie

Expérimenté à compter de juillet 2006, le dispositif du service volontaire citoyen de la police est maintenant généralisé à l’ensemble du territoire national [3].

Il est intéressant de lire la présentation qui est faite par certaines préfectures du dispositif actuellement en place, alors que l’article 37 quater de la LOPPSI 2 prévoit son extension à la gendarmerie nationale.

Sur le site de la préfecture de l’Eure [4]

Service volontaire citoyen de la police nationale

« La crise urbaine que nous avons traversée à l’automne 2005 a démontré que la violence des rapports sociaux et le mépris trop souvent affiché des règles de vie commune justifiaient un renforcement de l’action préventive. Un bon nombre de citoyens se sont, à cette occasion, déclarés prêts à s’engager pour contribuer à l’amélioration de la sécurité et de la tranquillité publique.

« Face à cette détermination, le ministre de l’Intérieur a désigné dix départements, dont l’Eure, pour expérimenter la démarche du « service volontaire citoyen ». Il ne s’agit pas là d’une nouvelle force de sécurité intérieure aux côtés de la police et de la gendarmerie nationale ou des polices municipales, encore moins d’une milice. Le but du service volontaire citoyen est de regrouper les citoyens qui veulent exprimer leur citoyenneté, s’engager au service de la collectivité et contribuer à la sécurité de notre pays.

« Les missions de ces volontaires ne sont aucunement répressives. Elles sont centrées sur la prévention, la médiation sociale et la sensibilisation au respect de la loi. Ils seront ainsi amenés à mener des opérations de soutien et de renforcement de l’autorité parentale, à participer à l’accueil et au suivi des victimes, ou à mener des opérations de prévention, de médiation et de pédagogie de la loi dans le cadre de structures scolaires, par exemple. Ces missions seront, bien évidement, adaptées en fonction des souhaits et du profil des candidats. »

Juillet 2010

• Le syndicat Unité SGP Police - Force Ouvrière est opposé à la création de milices

Dans un communiqué daté du 27 janvier 2011, intitulé « Des milices à la place des professionnels de la sécurité », le syndicat Unité SGP Police - Force Ouvrière déclare qu’il « réprouve la décision de l’Assemblée Nationale de créer des réservistes armés dans la police nationale. » Il poursuit : « la sécurité de nos concitoyens ne peut être confiées qu’à des hommes formés, aguerris et aptes à répondre à toutes les situations comme le sont les policiers nationaux ».

Le syndicat

- « s’interroge sur cette volonté de créer un semblant de « milices » armées et mal formées plutôt que de maintenir des policiers nationaux.

- « considère, qu’une nouvelle fois, on ne prend pas le problème de la sécurité par le bon bout et que ce sera la sécurité de nos concitoyens et les libertés individuelles qui se verront menacées.

- « réitère son opposition à ce nouveau démantèlement du service public police et à la fermeture des différents services et plus particulièrement de CRS. »

« On remplace des services publics par des milices », Eva Joly & Sandrine Bélier [5]

Dernière mesure, de loin non exhaustive, l’article 37 quater prône la constitution d’une « réserve civile de la police nationale » et d’un « service volontaire citoyen de la police nationale ». Dans ce cadre, tout citoyen âgé de 17 à 65 ans pourra travailler 45 ou 90 jours par an au service de la police, en étant indemnisé (et exonéré d’impôt sur ces rémunérations également exonérées de charges sociales).

Étrange société que nous prépare cette majorité, où l’on remplace des services publics, des fonctionnaires d’État par des milices. Les forces de l’ordre ont besoin de moyens et d’une formation de qualité pour être au contact des toutes les réalités de notre pays. Au lieu de ça, les partisans de cette loi préparent de nouveaux drames.

• Le 17 janvier 2011

La réserve civile et citoyenne de la ville de Nice

Le 26 juin 2010, Christian Estrosi, maire de Nice avait fait adopter par son conseil municipal une délibération créant « une réserve civile et citoyenne sous l’autorité du Maire pour assister les services en charge de la sécurité civile dans les actions de soutien et d’assistance aux populations, d’appui logistique et de rétablissement des activités, en cas d’évènement grave ». [6]

Notes

[1] Extrait du rapport d’information n° 174 (2010-2011) de Michel Boutant et Joëlle Garriaud-Maylam, fait au nom de la commission des affaires étrangères du Sénat, déposé le 14 décembre 2010 : « Pour une réserve de sécurité nationale. »

[2] « Et Loppsi 2 inventa le policier à la petite semaine », par Guillaume Boulord, Libération, 27 janvier 2011.

[3] Une présentation du service volontaire citoyen sur le site du ministère de l’Intérieur.

[4] Extraits de la page de présentation du Service volontaire citoyen, datée de juillet 2010, sur le site de la préfecture de l’Eure : http://www.eure.pref.gouv.fr/site/L...

[5] Extrait de « La Loppsi 2 n’est pas notre France » : http://www.rue89.com/2011/01/17/la-...

[6] La présentation de la réserve civile et citoyenne de la ville de Nice : http://www.ville-nice.fr/Actualites...

[Source : LDH-Toulon]

• Et sur rue89 :

Polémique
Loppsi 2 : policiers réservistes ou « milice armée » ?
Par Anthony Cerveaux | Etudiant | 03/02/2011 | 17H46

La formation et les fonctions des futurs volontaires inquiètent le syndicat Unité police, le PS et la Ligue des droits de l’homme.

C’est un article, relégué à la fin de l’interminable catalogue des dispositifs sécuritaires que comporte la Loppsi 2. Son nom : le 37 quater. Son objectif : étendre aux citoyens volontaires la « réserve civile » de la police nationale, créée en 2003 pour les policiers retraités.

Cela signifie que demain votre voisin de palier ou de table – Eric Ciotti, le rapporteur de la loi, entend notamment cibler les étudiants – pourra très bien être un réserviste de la police. Avec la possibilité de dresser des procès-verbaux et de porter une arme…

Seules conditions : avoir 18 ans, un casier judiciaire vierge et la nationalité française. La fonction sera rémunérée.

« Une milice armée »

Cette nouveauté scandalise le syndicat Unité SGP-FO Police, majoritaire chez les forces de l’ordre. Il s’est fendu d’un communiqué très virulent, le 27 janvier, assimilant cette nouvelle réserve à une véritable « milice armée ». Yannick Danio, délégué national du syndicat :

« Cela peut paraître choquant, mais il faut dire les choses. On ne va quand même pas revenir à des heures sombres de notre Histoire. »

Il s’agit de compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale et d’avoir « plus d’effectifs mobilisables en temps réel, et plus disponibles », expliquait le député UMP des Alpes-Maritimes le 27 janvier dans Libération. En particulier pour des évènements exceptionnels comme « des grands concerts ou le Tour de France ».

Mais l’article de loi reste très évasif sur les prérogatives de cette police supplétive, chargée d’assurer « des missions de soutien à la demande des fonctionnaires sous l’autorité desquels ils sont placés ou des missions de spécialistes correspondant à leur qualification professionnelle ».

Encore plus inquiétant, un amendement déposé par le sénateur UMP Jean-Patrick Courtois, rapporteur de la loi au Sénat, leur permet également d’effectuer des missions de « police judiciaire ».

Formation sur le tas et dérapages

En pratique donc, à l’exclusion des missions de maintien et de rétablissement de l’ordre public, ces policiers de seconde zone pourraient assurer à peu près toutes les fonctions de police.

Avec quelle formation ? C’est là que les choses se compliquent : « On ignore totalement en quoi consiste la formation de ces volontaires », gronde Yannick Danio.

« Qui va les encadrer, les briefer, les former ? Là se pose un vrai problème », reconnaît aujourd’hui Delphine Batho, députée PS membre de la Commission mixte paritaire, après avoir soutenu le principe lors de la première lecture.

La formation sur le tas « pourrait conduire à un certain nombre de dérapages, des réactions émotionnelles ou autres, imprévus parce que les réservistes n’y seraient pas préparés », redoute Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue pour les droits de l’homme (LDH).

« Renforcer le lien avec la population »

Lors des discussions à l’Assemblée nationale, Brice Hortefeux, instigateur de cette mesure, justifiait :

« Nous avons l’intention de développer ce dispositif car il donne entière satisfaction à la police nationale comme aux citoyens. »

Dans son rapport sur le projet de loi, présenté le 27 janvier à l’Assemblée, Eric Ciotti ajoutait :

« Ouverte à un public de volontaires et utilisée pour des missions plus étendues, la réserve civile permettrait de renforcer le lien entre la police nationale et la population. […]

Le potentiel de réservistes volontaires dont pourrait bénéficier la police nationale est d’autant plus élevé qu’il touchera les populations urbaines et étudiantes. »

Eric Ciotti propose une sécurité qui se rapproche des gens, en renouant avec la société civile. Un argument fustigé par Yannick Danio :

« Au contraire, l’État se désengage de sa mission de service public. Près de 2 000 emplois [1 925 exactement, ndlr] vont être supprimés dans la police en 2011, dans le cadre de la loi de finance votée à l’automne. »

« Que fait la gauche ? Que fait le PS ? »

Sollicitée par Rue89, Delphine Batho exprime désormais la crainte de voir ce texte dévoyé :

« C’est forcé que dans le contexte dans lequel on est aujourd’hui, la réserve civile soit un palliatif à la diminution des effectifs. »

Devant le peu de réactions que suscite ce transfert de compétences spécialisées de la police vers le privé, inédit en France, Yannick Danio s’affole :

« Les parlementaires ne se rendent pas compte de l’importance d’une telle mesure. Il y a dans le milieu politique une vraie méconnaissance sur les questions de sécurité ».

Sur ce coup-là, une fois n’est pas coutume, il est rejoint par Dominique Noguères de la LDH :

« C’est absolument extraordinaire : on est dans une fuite en avant sécuritaire, avec une mesure populiste et une partie de la gauche, notamment au Parti socialiste, ne réagit pas. Je pense qu’ils ne mesurent pas les conséquences. Il faut vraiment qu’ils retrouvent leurs valeurs et leur réflexion. »

Jean-Jacques Urvoas, chargé des questions de sécurité au PS, admet que les différentes évolutions du texte lors des allers-retours de l’Assemblée au Sénat ont rendu le PS beaucoup plus réticent :

« On est en train de parler d’un texte qui n’est plus du tout ce qu’on avait discuté au départ. Si les réservistes peuvent dresser des PV, être armés, là on n’est plus du tout d’accord. »

La dernière lecture du texte aura lieu mardi 8 février à l’Assemblée nationale. Le Parti socialiste envisage ensuite de saisir le Conseil constitutionnel pour l’ensemble de la Loppsi 2.

[Source : rue89]

Et Loppsi 2 inventa le policier à la petite semaine

Société 27/01/2011 à 00h00

Enquête

Examinée hier en commission paritaire, la loi prévoit la création d’un statut de réservistes volontaires, formés sur le tas et qui pourront être armés ou dresser des PV…

Par GUILLAUME BOULORD

Votre voisin, votre mère, votre fils : demain, tous flics ? Pas exactement. Mais ils pourraient devenir réservistes de la police nationale. Un contrat, 90 jours par an au maximum, un petit boulot, pour compléter les effectifs de la police nationale là où elle serait « déficitaire ». Avec trois conditions : avoir plus de 18 ans, un casier vierge, et la nationalité française.

En 2003, la Loppsi - la loi d’orientation pour la performance de la sécurité intérieure - créait une réserve civile pour la police nationale. Des policiers retraités de moins de 65 ans assurent toutes sortes de missions, des événements sportifs aux élections, en passant par la révolte des banlieues en 2005. Sept ans plus tard, rebelote : une deuxième Loppsi est en discussion, qui passait en commission paritaire hier au Parlement. Parmi ses articles, le « 37 quater » prévoit d’étendre cette réserve aux citoyens volontaires.

L’UMP justifie cette mesure par le peu de candidats dans les rangs des retraités de la police : 5 164 en 2009. Pour le député Eric Ciotti, le monsieur sécurité du parti, « l’objectif, c’est plus d’effectifs mobilisables en temps réel, et plus disponibles. L’idée, c’est de reprendre le système qui existe dans la gendarmerie depuis 2008. Sa réserve, constituée de volontaires et d’anciens, compte 40 000 hommes ». Plusieurs dizaines de milliers de réservistes, pour « de grands concerts, ou le Tour de France », explique Ciotti. Elargie, la réserve vise à compenser la diminution du nombre de postes au sein de la police nationale. En cause, la réforme générale des politiques publiques, et le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

Pour Jean-Jacques Urvoas, chargé des questions de sécurité au PS, « l’idée n’est pas choquante si le dispositif vient appuyer les policiers. Mais j’entends l’inquiétude des policiers, qui craignent que cette réserve se substitue à de vrais postes ». Exemple : le nombre de places au concours pour devenir adjoint de sécurité a diminué, de 1 546 en 2008 à 500 en 2009, et… aucune en 2010. Quant à Françoise Dumont, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme, elle dénonce « l’esprit même de cette réserve » : « Policier, c’est un métier, cela nécessite une formation, une déontologie. Nous n’avons aucune garantie que ces volontaires y seront formés. » Dans les faits, ces réservistes devraient être formés à la manière des pompiers, sur le tas.

Les étudiants sont les premiers visés, « pour qu’ils comprennent mieux ce qu’est la police », explique Ciotti. La réserve civile comme job d’été, mais aussi comme porte d’entrée dans la police nationale. « L’idée, c’est que le citoyen doit être associé à tout, explique Maxime Cessieux, membre du Syndicat des avocats de France (SAF). Mais, il n’est pas formé à tout. Les députés donnent l’exemple du Tour de France : il s’agit clairement de faire du supplétif. »

Le 37 quater permet aussi d’effectuer des missions de police judiciaire, y compris d’établir des procès-verbaux. « Le PS est fermement opposé à cette idée, rappelle Urvoas, parce qu’il s’agit d’une compétence spécialisée de la police. » Mieux, ces réservistes pourront porter des armes. Ciotti justifie : « C’est déjà le cas des policiers de la réserve. Mais, cela se fera dans le cadre d’une habilitation et d’une formation. Des certificats correspondants seront nécessaires, comme pour la police municipale. » Des garanties insuffisantes, selon Me Alain Mikowski, du Conseil national des barreaux : « Un policier formé a déjà du mal à s’en servir. Il tire déjà peu de cartouches par an [trente cartouches, trois fois par an dans la plupart des cas, ndlr]. Ce n’est pas parce que l’on va leur apprendre à tirer qu’ils sauront s’en servir. » Pour le syndicat policier Snop, « ce n’est pas tant la formation qui dérange, mais l’usage exceptionnel qui doit être fait de ces armes ». Les militants anti-Loppsi 2 craignent, eux, que cette réserve civile se transforme en « milice » citoyenne.

Interviewé par Resgend, l’association des réservistes de la gendarmerie, le général Jean Danède, délégué aux réserves de la gendarmerie nationale, l’assure : « La réserve générale devient largement indispensable, surtout en ces périodes troublées. »

Jouer au Bobby, un hobby anglais

Chez les Anglo-Saxons, la notion de « citoyen-policier » est solidement ancrée.

Par GUILLAUME BOULORD

Et si le citoyen était le maître d’œuvre de la sécurité ? L’idée du gouvernement d’ouvrir les commissariats aux volontaires s’inspire du système anglo-saxon. Les Britanniques ont fait des Bobbies un symbole. Pourtant, le célèbre policier londonien n’a été créé qu’en 1829 par celui qui lui a donné son nom, Sir Robert (Bobby) Peel, alors Premier ministre du royaume. De fait, l’Angleterre s’est dotée très tard d’une police professionnelle distincte du citoyen lambda. Plus que le mythe du policier courtois, c’est en effet le citoyen comme acteur de la sécurité publique qui est ancré dans la tradition anglaise. Sur le plan législatif, le Citizen’s Arrest, la possibilité pour tout un chacun d’arrêter un criminel, remonte au Moyen Age. Les shérifs encourageaient même à appréhender les hors-la-loi.

Ce rôle du citoyen, le gouvernement conservateur de David Cameron a décidé de le renforcer. La raison est la même qu’en France : une réduction drastique du nombre de policiers, 6 000 postes en moins chaque année jusqu’en 2014. En contrepartie, des forces de police privées se créent, et gagnent du terrain. Au départ, de simples compagnies qui, pour 2 à 4 livres par semaine (2,30 à 4,60 euros), surveillent les demeures. Des gardiens désormais « accrédités », qui peuvent exiger d’un individu de ne pas avoir un comportement « antisocial » : dans la rue, ils confisquent la bouteille d’alcool tenue à la main ou le paquet de cigarettes, pour les plus jeunes.

Les Américains se sont aussi inspirés de ce modèle britannique. Depuis plus de vingt ans, les « citoyens en patrouille », des volontaires, se font les yeux et les oreilles de leurs communautés. Formés par les polices locales, ils communiquent directement avec elles par radio ou par téléphone depuis leur voiture. Mais ces volontaires ne sont pas autorisés à porter des armes. L’association nationale de ces citoyens en patrouille revendique 75 000 membres à travers les 50 États du pays. Avec un argument : les volontaires, en effectuent un travail de prévention, permettent aux policiers de se consacrer à leur mission première.

Mais dans ce modèle anglo-saxon, le citoyen est aussi celui qui doit déceler la part de voyou qui peut se cacher dans chaque flic. Là encore, il s’agit d’un principe anglais médiéval : l’accountability. Littéralement, le fait pour les services publics de rendre des comptes, police comprise. Ce concept est très présent au Royaume-Uni comme outre-Atlantique. Né dans les années 90 à Cincinati et Los Angeles, le cop watching est un mouvement visant à empêcher les bavures. Avec pour slogan : « Surveiller ceux qui nous répriment. »

Dans le reste de l’Europe, le mouvement connaît ses prémices, à l’instar des « brigades de voisinage d’observation des droits de l’homme » à Madrid. Ces « brigades » se présentent comme une réponse collective à la multiplication des violences policières, et plus concrètement à l’augmentation de la répression des sans-papiers. L’idée est simple : sans violence, muni d’un appareil photo ou d’une caméra, le citoyen observe, capte les faits et gestes des policiers. De telles initiatives ne renforcent pas le lien entre la police et les individus, mais elles permettent de faire entendre la voix des citoyens.

[Source : Libé]