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André Chasseigne, député communiste, est monté à la tribune pour rappeler ses quatre vérités à la Françafrique : voilà la cinquantième intervention militaire en cinquante ans de « décolonisation »… « Assez de ces discours moralisateurs ! » lui répondra le socialiste Olivier Véran… C’est vrai que la morale a peu à voir avec la politique française en Afrique… Ça, on l’avait compris. Et c’est aussi vrai qu’au Parti socialiste, cela fait bien longtemps qu’on a renoncé à toute « morale » pour se vautrer dans l’abjection colonialiste avec délectation.

On excusera la rédaction de Paris s’éveille qui n’aura eu le temps de réouvrir le dossier centrafricain pour exposer les subtilités de l’actuelle guerre civile. Nous reproduisons ci-dessous d’anciens articles qui exposent par contre le plus en détail possible l’histoire de cette « colonie » emblématique, archétype parfait de ce qu’on appelle Françafrique, à tel point qu’il ne serait pas absurde de rebaptiser ce pays si mal nommé ainsi. L’Oubangui-Chari, ainsi que s’appelait cette subdivision coloniale jadis, deviendrait ainsi au XXIe siècle la République françafricaine, et les choses gagneraient au moins en clarté.

On aura peu suivi le dossier centrafricain, tout occupés qu’on était à tenter de déchiffrer les manœuvres néocoloniales à l’est du Congo, tout au long de l’été [Voir le travail accompli à ce sujet sur le site de l’Agence d’information], mais on aura vu au passage comment depuis des mois la France bloquait toute initiative du Conseil de sécurité, de même que le français chef des Forces de maintien de la paix de l’ONU, Hervé Ladsous, faisait mine de regarder ailleurs, alors que la situation dégénérait à vue d’œil au Centrafrique. Les protestations de Mathew Lee, le journaliste citoyen qui fait le siège des conférences de presse de l’ONU, ne serviront à rien. Le plus froid des monstres froid restera de marbre.

Qu’attendait donc la diplomatie française ? Eh bien, c’est relativement transparent : la même chose que l’année dernière au Mali. Que la situation dégénère assez pour que la légitimité d’une intervention ne puisse pas être remise en cause.

Ayant laissé le massacre se développer, l’ayant en fait nourri, entretenu, provoqué en sous main, par les mille canaux des politiques barbouzardes, là comme hier en Côte d’Ivoire, en Angola ou partout, le Hollande a beau jeu de débarquer à la dernière minute et de prendre son intonation la plus grave pour dire sobrement qu’il est venu pour empêcher le massacre.

C’est la même farce qui continue. On ne se donne même pas la peine de nous expliquer pourquoi les troupes déjà présentes, à l’année, depuis des décennies, sur ce « porte-avions » des forces spéciales coloniales, ne sont pas intervenues plus tôt… Cela aurait pu coûter moins cher au contribuable…

Mais non, ce n’est certes pas là l’objectif, puisqu’au contraire toute la « stratégie » du camarade Hollande consiste à agiter aussi souvent que possible le hochet militaire pour faire passer la pillule de l’effroyable budget que promet la loi de programmation militaire qu’il va faire voter au Parlement pour les cinq prochaines années. Un budget maintenu au plus haut, conforme à ce qu’avait annoncé Sarkozy en faisant adopter la précédente loi de programmation, en 2009, et dans les deux cas, en 2009 comme en 2013, particulièrement scandaleux quand on sait qu’à lui seul il constitue le suicide économique d’un pays qui cherche désespérément la voie de sortie d’une crise dont on ne lui laisse aucune chance de se sortir avec ces politiques inconscientes.

Que se passe-t-il au Centrafrique aujourd’hui ? Rien d’autre qu’une savante mise en scène pour justifier des budgets militaires qu’il faudrait sabrer d’urgence si on avait le moindre bon sens.

Pour ceux qui ne l’auront pas compris, depuis le coup d’état militaire du 13 mai 1958, la France est un Etat militaire. C’est bien pour ça qu’on dispose des meilleures troupes combattantes du monde, de la meilleure école de pensée stratégique, des avions les plus performants, des sous-marins nucléaires et de la bombe atomique qui s’appuient sur la nucléarisation quasi intégrale de notre électricité.

C’est là aussi qu’à la mort du moindre soldat, le pays entier verse une larme, même quand ceux-ci font partie de troupes d’élites où l’on tue bien plus souvent qu’on ne meurt. C’est là aussi que les foules agitent le drapeau au moindre match de foot et que Paris n’a pas besoin d’occasion spéciales pour arborer des drapeaux tricolores à tous ses carrefours et les grands jours sur tous ses autobus.

Toujours le pays du sabre et du goupillon, on n’aura pas trop osé rouler des mécaniques, toutefois, en Syrie, où la papauté préférait sauver la mise au sanglant Assad, grand massacreur de peuple, mais soi-disant défenseur de la chrétienté.

Ainsi, cette armée qui coûte si cher ne sert le plus généralement à rien d’utile, mais doit périodiquement faire mine de servir à quelque chose, ce en quoi Hollande excelle. Et Chirac a décidément bien raison de trouver que nous avons là un excellent Président.

Paris s’éveille

PS Ne pas manquer, derrière la retranscription intégrale de l’intervention d’André Chasseigne, Le temps béni des colonies, un article extrait de nos archives, qui refait l’historique des relations franco-centrafricaines, où l’on voit combien ce pays aura subi de plein fouet le choc colonial à toutes époques, continûment, y compris par-delà la dite décolonisation. Ne faudrait-il profiter de l’actuelle intervention pour installer un musée du colonialisme, dans la capitale de ce pays où colonialisme et néo-colonialisme auront été poussés jusqu’à leur propre caricature, à Bangui ? Et puis, s’il fallait rétablir le droit, ne serait-il temps de livrer Paul Baril, incriminé par la cour de cassation de Bangui qui, le 11 avril 2006, demandait que celui-ci soit déféré devant la Cour pénale internationale, considérant la faiblesse de ses moyens ? [Voir à ce propos, à la suite, cet autre article extrait de nos archives, Que se passe-t-il au Centrafrique ? où l’on apprend comment Paul Barril (aura été) incriminé pour crimes contre l’humanité.] Rétablir le droit, ce serait donner à la justice centrafricaine les moyens de faire son travail. Et permettre que soient poursuivis les responsables des crimes coloniaux.

M. André Chassaigne. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, chers collègues, c’est avec émotion que je m’associe, au nom de mon groupe, à l’hommage unanime rendu aux soldats morts en Centrafrique.

Un an à peine après l’engagement de la France au Mali, notre pays se lance dans une nouvelle opération sur le continent africain. Après l’opération Serval qui devait s’achever en juillet dernier, le Président de la République vient de déclencher l’opération Sangaris qui se traduit par le déploiement de 1 600 soldats français. Il s’agit de la cinquantième intervention française en Afrique subsaharienne depuis les indépendances d’il y a cinquante ans.

Cette intervention en Centrafrique s’inscrit dans une longue lignée d’opérations menées par les troupes françaises dans cette colonie, indépendante officiellement depuis 1960, en proie à la pauvreté, à l’instabilité et aux conflits. Autant d’interventions qui n’ont jamais permis de répondre aux maux qui gangrènent la Centrafrique.

La Centrafrique, si elle n’est pas dénuée de ressources naturelles, est classée parmi les États les plus pauvres de la planète, occupant la 171e place sur 177 selon le classement de l’indicateur de développement humain du programme des Nations unies pour le développement. La France y est le premier investisseur. Il est impossible, dès lors, de prendre part à ce débat sur l’engagement des troupes françaises en Centrafrique sans ouvrir le dossier de la Françafrique.

Tous les dix ans ou presque, un président de la République centrafricaine chasse l’autre par un coup d’État, derrière lequel la France n’est jamais très loin. Le peuple centrafricain a ainsi vu défiler des personnages insensibles à son sort, aussi corrompus qu’irresponsables.

M. Bertrand Pancher. Eh oui !

M. André Chassaigne. Les uns après les autres, les dictateurs ont été choisis et maintenus, au gré de « nos intérêts », mais aussi pour protéger des bases militaires françaises dans ce pays considéré comme un porte-avions au centre de l’Afrique, utilisé lors des nombreuses interventions militaires dans la région.

La France n’est pas étrangère à la situation chaotique que connaît ce pays. Elle porte une responsabilité historique dans la tragédie centrafricaine. Elle n’est donc pas la plus qualifiée pour intervenir. C’est un paramètre que nous ne pouvons ignorer même si, je le dis clairement, il n’est pas question de tergiverser pour la protection des populations civiles, premières victimes des violences sanglantes qui déchirent ce pays.

M. le ministre des affaires étrangères a déclaré, face à la communauté française de Bangui le 13 octobre dernier : « Sachez que l’amitié traditionnelle qu’a portée la France à la Centrafrique, nous voulons la manifester de nouveau pour aujourd’hui et pour demain ».

Pourtant, notre histoire commune est marquée par de sombres affaires. Nous gardons en mémoire le pitoyable sacre de l’ancien sous-officier de l’armée française devenu l’empereur Bokassa 1er en présence de la diplomatie française. Malgré ce soutien, le président Valéry Giscard d’Estaing a décidé de débarquer son ancien ami devenu trop encombrant, incontrôlable, qui menaçait nos intérêts, pour réinstaller au pouvoir le président David Dacko, pour ensuite favoriser la dictature du général Kolingba. Il sera remplacé par le dictateur Ange-Félix Patassé qui sera, quant à lui, chassé du pouvoir en mars 2003 par le général Bozizé. Un jeu de chaises musicales orchestré par l’ancienne puissance coloniale.

En 2007, face à la multiplication des mouvements rebelles sous influence soudanaise et tchadienne, les parachutistes français sautent sur Birao, dans le nord de la République centrafricaine. C’est de ce nord musulman qu’est venue, en décembre 2012, l’offensive des rebelles de la Séléka qui, le 24 mars dernier, porta au pouvoir Michel Djotodia. Dans un réflexe hérité de l’histoire, le président Bozizé a vainement appelé à l’aide la France avant de prendre la fuite.

C’est ainsi que l’actuel président centrafricain est arrivé au pouvoir avec le soutien des rebelles de la Séléka, qui sont devenus ses propres ennemis, Michel Djotodia qui en a appelé à la France après avoir dissous la coalition rebelle de la Séléka.

Aussi, au regard de notre histoire en Centrafrique, on peut légitimement s’interroger sur les différentes motivations d’une nouvelle intervention dans l’ancienne colonie.

M. François Loncle. Vous mélangez tout !

M. André Chassaigne. L’ordre du jour réel du Sommet pour la paix et la sécurité en Afrique qui s’est tenu à Paris il y a quelques jours était clair : avant de parler de paix et de sécurité, Paris et ses alliés du continent africain se sont intéressés à leurs préoccupations économiques et financières. Ce sommet était avant tout une offensive diplomatique pour la sauvegarde des intérêts de la France en Afrique.

M. François Loncle. Caricature !

M. André Chassaigne. Riche de ses ressources naturelles – mines d’or, de diamants, de mercure, d’uranium, de fer, mais aussi culture de manioc, de bananes, de maïs, de café, de tabac, de coton, de canne à sucre, une forêt de 3,8 millions d’hectares aux essences précieuses – la République centrafricaine suscite l’intérêt du monde des affaires et du monde politique.

Pourtant, ce n’est pas de cet intérêt dont le peuple centrafricain a besoin. Le peuple centrafricain a besoin que nous l’aidions à profiter pleinement de ses richesses et que nous l’aidions à mettre fin à la situation de confiscation du pouvoir politique et économique aux mains de quelques-uns. Car, les germes de la crise actuelle sont aussi d’essence économique et sociale.

Le peuple centrafricain a besoin du soutien de la communauté internationale pour que cessent les massacres qui se multiplient, alors que les affrontements entre les milices Séléka et anti-balaka terrorisent la population civile.

La terreur et la misère ont déjà poussé un demi-million de réfugiés dans des camps de fortune. Aussi, je le redis, il n’est pas question de tergiverser pour la protection des populations civiles.

M. Avi Assouly. Eh bien alors ?

M. André Chassaigne. Pour autant, il convient d’agir avec discernement pour ne pas reproduire les erreurs du passé. C’est pourquoi, dans les circonstances que je viens d’évoquer, il revient aux Africains et à toute la communauté internationale d’aider ce peuple en danger.

M. François Loncle. C’est ce qu’on a dit !

M. André Chassaigne. Or derrière l’unanimité de la résolution onusienne autorisant le recours à la force, la réaction internationale est en réalité d’inspiration franco-française et sa teneur est purement militaire.

M. Jean-Paul Bacquet. C’est faux !

M. André Chassaigne. En effet, le texte, adopté par les quinze pays membres du Conseil sur proposition de la France, autorise les soldats français en Centrafrique à – je cite – « prendre toutes les mesures nécessaires pour soutenir la MISCA dans l’accomplissement de son mandat ». Dans ce cadre, la France va tripler son contingent sur place.

L’Afrique demeure donc un terrain d’actions militaires pour la France, ce qui fait d’ailleurs regretter à Amnesty international et à la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme l’absence de mise en place plus rapide d’une véritable force de maintien de la paix des Nations unies.

M. François Loncle. Vous mélangez tout ! On ne comprend rien !

M. André Chassaigne. Vous l’avez compris, nous avons, pour qualifier le sentiment qui nous anime, un réel malaise face à cette intervention. Nous pensons, en effet, que la France n’a pas vocation à jouer le rôle de gendarme de l’Afrique. Les valeurs anticoloniales, toujours défendues par les communistes, nous l’interdisent.

M. Jean-Paul Bacquet. C’est sûr !

M. André Chassaigne. Ces valeurs de solidarité doivent, au contraire, nous pousser à mettre sur pied un partenariat équitable et durable, un système d’aide au développement plus efficace, plus proche des populations. Ces valeurs nous obligent également à rompre définitivement avec la Françafrique et à encourager les démocrates africains et les diasporas militantes, pour faire tomber les honteuses tyrannies africaines qui n’ont que faire des peuples qui ne cessent de s’appauvrir.

M. François Loncle. Démagogie !

M. André Chassaigne. Ces dictatures préfèrent défendre les intérêts des firmes privées, tentaculaires, exploitant aujourd’hui 80 % des gigantesques gisements africains, et dont les bénéfices sont rapatriés dans des paradis fiscaux.

Notre pays a une dette morale considérable envers le peuple de Centrafrique, une dette qui nous oblige à reconnaître que nous n’étions pas les mieux à même pour intervenir dans la situation dramatique qui le frappe. Oui, nous sommes favorables au recours à une force d’interposition sous l’égide de l’ONU, mais une force qui soit multilatérale. Cela suppose que la France ne soit pas la seule à être impliquée, sur le terrain, aux côtés de la MISCA. C’est la communauté internationale, dans son ensemble, qui doit être mobilisée.

M. Guy Geoffroy. Très bien !

M. François Loncle. Ce discours, c’est un vrai délire !

M. André Chassaigne. Cette force doit avoir pour mission de créer les conditions d’un cessez-le-feu, d’un secours organisé aux populations en détresse et d’ouvrir la voie à l’État de droit.

Mme Claude Greff. Très bien !

M. André Chassaigne. Elle ne le pourra que si elle ne peut être soupçonnée d’agir au nom d’intérêts à préserver dans une ancienne colonie. C’est en lanceur d’alerte…

M. François Loncle. D’alerte rouge ! (Sourires.)

M. André Chassaigne. …que je m’adresse aujourd’hui à vous : les interventions militaires françaises vont à contre-courant de l’histoire.

Mme Claude Greff. La France n’a pas les moyens !

M. André Chassaigne. La mission de la France, c’est de défendre la stabilité et la paix des peuples en Afrique. Notre pays n’a pas vocation à défendre des dictatures et des États artificiels. La mission de la France, pour être en harmonie avec ses valeurs et ses idéaux des Lumières, n’est pas d’être le gendarme de l’Afrique, elle est de remiser les visions géostratégiques nées du temps de la colonisation pour en écrire d’autres, respectueuses des peuples, de leurs richesses et de leur souveraineté.

Mes chers collègues, c’est ainsi que la France se grandira ! (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)

M. Olivier Véran. Assez de ces discours moralisateurs !


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Au centre de l’Afrique

Le temps béni des colonies

Plus d’un siècle de cochonneries. Les jolies colonies de la France en Afrique n’étaient pas toujours des jardins de roses. Particulièrement dans le territoire de l’Afrique équatoriale française, la barbarie sanglante telle qu’elle avait libre cours dans le Congo voisin du roi des belges Léopold II. Joseph Conrad en témoignait dans Au cœur des ténèbres. André Gide et Albert Londres découvriront à leur tour la cruauté de l’administration coloniale, pas si débonnaire que le prétendaient les hommes de la IIIe République. De l’empire à l’indépendance, De Gaulle aura tracé la voie pour que le crime continue. Et il continue.

petite chronologie

26 juin 1889, fondation de Bangui – et de la colonie française qui sera stabilisée, en août 1894, par la fixation de la frontière avec le Congo de Léopold, et en 1899, avec les Anglais au Soudan.

Dès 1879, Rabah s’était désolidarisé du sultan Suleyman, successeur de son père arrêté par les Anglais au Caire. Suleyman acceptait de se soumettre. Rabah, non.

En 1882, Rabah installait sa capitale, aux sources du Gribingui.

En 1890, il étend son influence en faisant déposer un sultan au bénéfice de son neveu, Mohammed el Senoussi. Les « sénoussites » donneront longtemps du fil à retordre aux missions françaises qui peinaient à installer des postes dans ce quasiment inaccessible « centre de l’Afrique » qu’on appellera l’Oubangui-Chari.

Il faudra envoyer pas moins de deux « missions », ainsi qu’on désignait pudiquement les colonnes militaires, convergeant simultanément d’Alger et de Saint-Louis du Sénégal, pour renforcer celle déjà installée à Bangui, et enfin vaincre Rabah, le 22 avril 1900. Son empire ne lui survivra pas. Ce sera le véritable début de la colonisation française dans cette partie du monde.

Dès 1902, éclatent les premières insurrections contre la taxe de portage : les « indigènes » semblaient mal accepter qu’on les réquisitionne comme des animaux au bon vouloir des administrateurs, pour leur servir, entre autre, de chaise à porteur – ou pour des tâches bien plus rudes auxquelles on ne survivait pas toujours.

À la même époque le nouvel empire de l’Afrique équatoriale française qui s’étendait du Gabon au Tchad se confrontait toujours à l’opposition soudanaise d’El-Sénoussi, qui en 1910 faisait la reconquête d’une ville.

En 1911, El-Senoussi est victime d’une exécution sommaire, par un lieutenant Gründfelder qui était parvenu à procéder à son « arrestation ».

En rapport éventuel avec la consonance germanique du nom de l’assassin d’El-Sénoussi, quelques mois plus tard l’ouest du territoire de l’actuelle République centrafricaine est amicalement concédé à l’Allemagne pour former le Neu Kameroun. Geste amical qui ne semble pas avoir empêché la guerre de 14, dès le début de laquelle la France reprendra son « cadeau ».

En 1925 est à signaler l’arrivée d’un témoin non négligeable, celui qu’on appellera dans la foulée le « contemporain capital », André Gide. Il restera plus d’un an à sillonner la région, entre Bangui et N’djamena-Fort Lamy, sur les territoire du Tchad et de l’actuelle Centrafrique. L’expérience directe de l’escroquerie coloniale bouleversera le fondateur de la Nrf : « Désormais une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais : je dois parler. »

Il n’est pas abusif de dater de ce jour l’apparition d’une critique structurée du colonialisme. La dénonciation de ce scandale par Gide fera plus que du bruit. En novembre 1927, elle provoquera un débat à la Chambre des députés – après la parution de son premier livre sur le sujet, Voyage au Congo. Puis Retour du Tchad, en 1928. Livre que Philippe Soupault saluait ainsi : « Il faut donc que ce livre soit lu et médité par ceux qui estiment que la liberté n’est pas un mot et qui, en leur âme et conscience, refusent de se désintéresser de ce qui est humain. »

De ce voyage au centre de l’Afrique date la conversion de Gide à la passion politique qui, les années suivantes, le jettera dans les bras du Parti communiste jusqu’à son autre « Retour », d’Urss cette fois, qui provoquera à l’inverse son désengagement politique. Désengagement qui le conduira à la résignation totale, sous l’Occupation, quand le « contemporain capital » théorisera qu’il suffisait de ne pas se mouvoir au milieu de sa cage pour n’en point sentir les barreaux…

Il semble que cette dernière pensée ait été bien comprise de la conscience d’une grande part de la gauche française qui laisse encore aujourd’hui le monopole de la critique anti-coloniale à une poignée de citoyens pour la plupart groupés autour de l’association Survie – pas bien nombreux. Quatre-vingt ans après le voyage de Gide, si Claude Yabanda – longtemps militant parmi les Verts parisiens, faut-il le souligner – n’y avait été arrêté [le 29 avril 2006, libéré en octobre suivant] entendrait-on parler du Centrafrique ? Même à Survie, on oublie ce « petit » pays coincé entre le Tchad et le Cameroun.

Mais qu’avait vu Gide ? Entre autres, « l’inquiétante mortalité parmi les indigènes réquisitionnés pour le chemin de fer de Brazzaville à Pointe-Noire ». Il croyait néanmoins pouvoir se féliciter, en annexe de son livre, de l’envoi par le ministre des colonies d’une commission d’enquête, témoignant « d’un zèle humanitaire efficace qui ne se payait pas de mots ».

En 1929, c’est au tour d’Albert Londres, lui aussi au sommet de sa gloire, de dénoncer, dans Terre d’ébène, ce qui ne s’appelait pas encore Françafrique. Parti pour un séjour de quatre mois sur les traces de Gide, il était justement là lorsqu’arrive la dite « commission d’enquête » envoyée par le ministère :

« Vous veniez sur la foi des méchants qui prétendaient que les nègres mouraient sur les chantiers des « Batignolles » ? On allait vous montrer comment on les traitait. Le jour où vous débarquiez à Pointe-Noire, des détachements modèles se formaient à Brazzaville. En même temps, les chefs de chantier du Mayombe cachaient les malingres dans la forêt [...]. Chacun fut revêtu d’un costume kaki que, depuis huit jours, on confectionnait en hâte. On leur donna une couverture d’un kilo cinq cents grammes, une musette garnie d’une assiette, d’une cuiller, d’un paquet de thé ! Puis un savon et une serviette. [...] »

Plus sérieusement, le fameux journaliste constatait que la construction de ce chemin de fer, confié à « Batignolles », une entreprise de BTP encore fameuse de nos jours [SPIE-Batignolles], aurait « coûté un homme par traverse » « D’Ouesso, cent soixante quatorze hommes furent mis en route. Quatre-vingt arrivèrent à Brazzaville, soixante-neuf sur le chantier. Trois mois après, il en restait trente-six. »

Il estimait qu’« entre octobre 1926 et décembre 1927, trente mille Noirs avaient traversé Brazzaville “pour la machine” et que l’on n’en rencontrait que mille sept cents entre le fleuve et l’océan ! » Un chantre moderne du « temps béni des colonies », Gilbert Comte, estimait prudemment à dix-huit mille, les morts de ce chantier.

Mais Albert Londres avait aussi était terrifié par les conditions de travail des exploitations forestières – en particulier du caoutchouc, « qui fit périr près de la moitié de la population, entre 1890 et 1940 », rappelle Francis Laloupo.

Il y a quatre-vingt ans, le grand bruit de la voix du « contemporain capital », renforcée
de celui du non moins fameux prince du journalisme, n’empêchera certainement pas que « le crime continue ».

En 1928, Karinou, qui avait déclenché un soulèvement général contre le régime colonial, était massacré et, en 1929, c’était le tour d’un leader historique de la résistance, Bérandjoko, combattant la colonisation depuis 1906.

La guerre de Kongo-Wara qui avait soulevé les espoirs du peuple durera jusqu’en 1932, mais André Gide comme Albert Londres avaient changé de préoccupation.

En 40, c’est cette même Afrique équatoriale française où Félix Eboué, le gouverneur du Tchad – noir de Guyane –, offrira sa première base à la France libre.

En janvier 1944, avant d’achever l’entreprise de « libération », à l’heure où tous les territoires d’Outre-mer – à l’exception « momentanée » de l’Indochine – avaient suivi l’exemple de ce morceau d’Afrique, de Gaulle reviendra, à Brazzaville, pour participer à une « conférence sur l’avenir de l’empire », où il semblera promettre la fin du scandale dénoncé par Gide et Albert Londres.

Quelques temps plus tôt, en 1941, Churchill et Roosevelt avaient promulgué la Charte de l’Atlantique, garantissant à tous les peuples coloniaux qu’ils seraient libres de choisir leur forme de gouvernement – dès que le conflit mondial serait réglé. C’est dans ce contexte, avant que la guerre ne finisse, que De Gaulle trouvait utile de préciser la position de la France. Et de formuler au passage le programme du néo-colonialisme. Tout en finesse.

Si la France se résignait, après un demi-siècle de colonisation sauvage, à envisager « libéralement » les « temps nouveaux », ce n’était pas à cause de la Charte de l’Atlantique, bien sûr, mais en raison de son « génie immortel » capable d’élever, « par degrés », « les hommes vers les sommets de dignité et de fraternité où, quelque jour, tous pourront s’unir »

Le chef de la France libre ne pouvait, au passage, que rendre hommage à ces « terres d’outre-mer » où, « dans l’extrémité » d’une « défaite provisoire », il avait trouvé une « base de départ » pour la libération de la France. Rappelons que c’est effectivement au Tchad que s’était constituée la fameuse division Leclerc qui devait entrer dans Paris huit mois plus tard.

Aussi « libérale » que soit l’intention apparente du discours, le fondateur de la nouvelle France appelait en fait à l’institution d’une « Communauté », censée établir « un lien définitif » entre « la Métropole et l’Empire ».

Mais, sensible à l’esprit du temps, l’esprit de la Résistance au nom de laquelle il pouvait prétendre représenter la France de l’après-guerre, il avouait devoir céder à la « volonté ardente et pratique de renouveau ».

« Il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès », disait-il, « si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu a peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires ». C’était à « la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi ».

Le cynisme de tels propos – leur racisme implicite –, est, rétrospectivement, trop lourd à soupeser. Jusqu’à aujourd’hui, la France dont parlait de Gaulle aura « fait en sorte » que tous les meilleurs gouvernants africains soient systématiquement éliminés s’ils ne se soumettaient au diktat néocolonial, travaillant méthodiquement à « élever » et – soutenir – le plus souvent des brutes.

Loin d’offrir une quelconque autodétermination des peuples colonisés, le père de la Ve République appelait à des « réformes impériales de structure » que « la nation française » déciderait « dans sa souveraineté », comme bon lui semblerait.

N’hésitant pas à « entamer l’avenir », le Général fixait son objet à la conférence : « Vous étudierez ici, pour les soumettre au Gouvernement, quelles conditions morales, sociales, politiques, économiques et autres vous paraissent pouvoir être progressivement appliquées dans chacun de nos territoires ». Et l’objectif à atteindre : que ces « territoires », « s’intègrent dans la communauté française avec leur personnalité, leurs intérêts, leurs aspirations, leur avenir ».

Dès 1946, Barthélémy Boganda était élu député de l’Oubangui-Chari, ainsi que s’appelait encore ce qui deviendra la République centrafricaine.

Constamment réélu en dépit d’une farouche opposition du parti colonial, en 1952 Boganda remporte tous les sièges de l’Oubangui-Chari, avec le Mouvement pour l’Evolution Sociale des Peuples d’Afrique Noire qu’il a fondé en 1949.

En 1958, Barthélémy Boganda s’oppose au projet néo-colonial d’émiettement de « l’empire » en de petits pays destinés à rester dans l’orbite de la « métropole ». Il recommande la création des États-Unis d’Afrique Latine, une République indépendante composée des pays de l’Afrique Equatoriale Française.

Président de la république centrafricaine, avec Abel Goumba comme Premier ministre, Barthélémy Boganda mourra dans un très opportun accident d’avion, en mars 1959, dès avant la proclamation de l’indépendance.

Son successeur naturel, Abel Goumba, sera vaincu aux élections par David Dacko, le candidat du parti français, qui, en décembre 1960, n’hésitera pas à mettre Goumba en prison – et à dissoudre le Mesan, le parti de Boganda.

En 1963, Dacko réinstituera un parti du même nom, unique et obligatoire – tous les citoyens devant y « adhérer »

En 64, fort de ces méthodes « démocratiques », Dacko est « réélu » avec 99,99% des voix.

Ces performances ne devaient pas suffire au parti néo-colonial qui semble avoir craint alors l’ouverture vis-à-vis de la Chine maoïste tentée par Dacko. En 1966, pour éviter que la République Centrafricaine ne tombe « aux mains des rouges », un sous-officier de l’armée coloniale, ancien de la guerre d’Indochine, Jean-Bedel Bokassa, sera promu à la tête du nouvel État – dont il dissout aussitôt la Constitution, conservant toutefois le régime de parti unique instauré par Dacko. L’ambassade chinoise est fermée dans le même mouvement, Bokassa renonçant aux avantageux contrats d’assistance que son prédécesseur avait eu l’audace de conclure avec Mao.

En 1979, après s’être proclamé empereur à l’image de Napoléon, sa majesté Bokassa 1er était déposée par Giscard. En août, alors que l’intervention militaire est déjà décidée, le président français consulte son homologue sénégalais, Léopold Sedar Senghor, encore président du Sénégal mais préférant déjà le séjour dans sa maison de Normandie. Qui mettre à la place de Bokassa ? L’histoire mentionne un conseiller aux affaires africaines, probablement René Journiac, manager de l’Afrique en général et du Centrafrique en particulier, celui qu’on pouvait appeler « le Foccart de Giscard », qui aurait déconseillé le choix de Dacko.

Les deux présidents en décideront autrement. Ce serait Dacko. Cette décision sera tranchée comme un détail de dernière minute, alors que le fameux 11e régiment de parachutiste d’infanterie de Marine était déjà « pré-positionné » à N’djamena, prêt à intervenir. Quant à David Dacko, il était simplement désigné président contre son gré, tremblant de peur à l’idée que le coup ne marche pas, craignant d’avance la vengeance de Bokassa. Entre deux paras, on dit qu’il n’écoutait même plus les recommandations que Journiac lui assenait dans l’hélicoptère qui le portait au pouvoir – permettant au passage de rétablir la République.

Giscard parti – Mitterrand et Guy Penne ayant remplacé le tandem Giscard-Journiac, pour gouverner l’Afrique à la manière instituée par De Gaulle-Foccart –, Paris changeait à nouveau de cheval et appuyait le coup d’État du général Kolingba, en septembre 1981.

Aux côtés de Kolingba, c’est un colonel de la DGSE, Jean-Claude Mantion, qui exercera la réalité du pouvoir pendant presque treize ans. On doit à celui-ci, en particulier, la réorganisation de l’armée sur le principe ethniste, ses cadres provenant tous de « l’ethnie présidentielle ».

On fera de même au Tchad, au Togo, au Gabon, au Cameroun, en dépit de l’absurdité de ce principe qui est une promesse de guerre civile dès qu’intervient un changement à la tête de l’État… Ainsi que le Centrafrique l’aura vérifié plus souvent qu’à son tour, dans la valse des dictateurs-pions installés par « la Métropole ».

Dans la foulée de la « démocratisation » imposée par Mitterrand à son discours de La Baule, en 1990, Kolingba sera finalement écarté, au profit d’un autre candidat de la Françafrique, Ange-Félix Patassé, qui avait antérieurement servi Bokassa.

En 1996, l’armée française doit faire intervenir 1400 hommes pour maintenir le pouvoir ethniste de Patassé. L’année suivante, il faudra appeler en renfort quasiment toute la Françafrique , en mobilisant rien de moins que six pays – le Burkina Faso, le Tchad, le Gabon, le Mali, le Sénégal et le Togo – pour sauver à nouveau Patassé.

En mai 2001, à l’occasion d’une première tentative de coup d’État, la répression ethniste – contre les Yakomas, ethnie d’origine de Kolingba –, atteindra des sommets. Celle-ci sera encadrée par le responsable de la sécurité « anti-terroriste » de Patassé, l’officier français Paul Barril – un « spécialiste », déjà largement compromis au Rwanda. Avec l’aide d’Abdoulaye Miskine, Barril bénéficiera alors du renfort de la françafricaine armée libyenne, ainsi que du milliardaire mobutiste Jean-Pierre Bemba et de ses milices sans foi ni loi.

En 2003, le vent tournait à nouveau, et le général Bozizé était intronisé, encore une fois avec l’aide de l’armée française – et l’appui du dictateur françafricain tchadien Idriss Déby. Patassé ne partira pas bien loin, au Togo. Dès 2004, l’adjoint de Barril – et l’homme de main de Patassé –, Abdoulaye Miskine, organisait l’instabilité dans le nord du pays – à la frontière tchadienne…

Est-ce que ça va durer longtemps, cette farce ?

MS

[Source : article publié en 2006 dans Etat d’urgence, quotidien du dimanche]


QUE SE PASSE-T-IL AU CENTRAFRIQUE ?

par Michel Sitbon ⋅ lundi 1er mai 2006

Claude Yabanda croit dans la démocratie. Il le paye aujourd’hui [en mai 2006] dans une geôle obscure de Bangui. Et il vient s’ajouter à « la longue liste » de ceux qui auront été arrêtés, pour « atteinte à la sûreté de l’État » – ainsi que l’on qualifie le simple fait d’être opposant au régime. Le général Bozizé est « en train de transformer la République centrafricaine en une grande prison à ciel ouvert » dénonce Centrafique presse. Après vingt années passées en exil en France, un doctorat spécialisé en télécoms, une action militante au sein des Verts, une famille, une entreprise, Claude Yabanda a tout laissé pour retourner à Bangui, en 2003, pour y appuyer le professeur Abel Goumba, devenu brièvement Premier ministre du général putschiste Bozizé. Depuis les origines de la décolonisation, Abel Goumba représentait une véritable légitimité, bafouée depuis bien longtemps. Bozizé tentait alors de légitimer son coup d’État en appelant autour de lui « toutes les tendances politiques », ce qui pouvait sembler original dans un pays où les dictatures auront été plus souvent logées à l’enseigne du parti unique. Abel Goumba, avec Claude Yabanda comme chef de cabinet, restera à peine plus de huit mois Premier ministre. Il sera contraint d’accepter ensuite la charge symbolique de vice-président.

C’était encore trop : Bozizé ne pouvait supporter la présence au Conseil des ministres du vieux sage, même soumis. Il le désignera alors au poste de « médiateur » – où il n’est d’aucun secours, même pour son ancien chef de cabinet, Claude Yabanda, incarcéré depuis plus d’un mois à l’heure où nous écrivons, sans motif légitime. [Il sera libéré, quelques mois plus tard, en novembre 2006. Ndlr] Claude aurait commis « l’erreur » de critiquer jusqu’au chef du FPP, – son propre parti –, le professeur Goumba, lorsque celui-ci désignera son fils comme chef du parti le 12 mars dernier, au mépris de tout principe démocratique. Que dit-on de Goumba ? « Il est vieux » – plus de 80 ans – « et c’est probablement pour ses enfants, ses petits-enfants, qu’il aura renoncé à sa posture historique de leader de l’opposition, et accepté d’être faire-valoir du régime de Bozizé », sous entendu, pour leur laisser quelque chose – à ses enfants. Le vieux combattant aura renoncé, confirmant la phrase de Brecht, qui veut que seuls ceux qui luttent toute leur vie sont réellement utiles à l’espérance humaine.

Claude, lui, fait partie de ces jeunes, étudiants et lycéens qui, à la surprise générale, se seront soulevés contre Bokassa, jadis, en 1979, provoquant sa chute. Des lycéens qui croyaient dans la démocratie, et parmi lesquels aujourd’hui, approchant de la cinquantaine, certains n’ont toujours pas renoncé. Bozizé, qui servait dans l’armée de Bokassa chargée de réprimer les lycéens de 79, n’a pas changé de méthode. Il y a moins de deux mois, à la mi-avril, d’autres jeunes gens sortaient dans la rue à leur tour – les enfants de ceux qui ont manifesté en 79 pourrait-on dire, issus des mêmes lycées que l’on appelle « les lycées des martyrs » en souvenir des nombreux morts que coûta alors la répression. Lors de cette manifestation en soutien à la grève de leurs maîtres qui réclamaient simplement d’être payés, des unités de la police et de la gendarmerie ont dispersé les lycéens en faisant usage de grenades lacrymogènes – et en tirant à balles réelles. On sait qu’il y eut des blessés, mais il n’y a pas de bilan de cette répression-là… En juillet 2003, les résultats des épreuves du bac tardant à être publiées, les lycéens manifestaient de même : les hommes de Bozizé tireront dans la foule d’aspirants bacheliers, faisant cette fois trois morts. Génération rebelle ? En 2001 déjà, les élèves des lycées de Bangui protestaient « d’être debouts », leurs salles de classes manquant de chaises et de tables...

Plus récemment, fin janvier, mais loin de Bangui, à l’extrême nord, à Paoua, après une attaque d’insurgés, les forces gouvernementales, et en particulier des membres de la Garde républicaine, s’en prenaient à la population, tirant là encore sur les lycéens – et sur des enfants. « Des garçons âgés d’une dizaine d’années à peine auraient été tués. » « Un grand nombre des personnes tuées à Paoua et dans les environs seraient des lycéens. Au moins 35 personnes auraient été tuées par les forces gouvernementales régulières » dénonçait Amnesty international. Les associations de droits de l’homme centrafricaines évoquaient une centaine morts, pas seulement des enfants, mais aussi des enseignants, des chefs de village, des paysans, et 1200 maisons brûlées « par la sécurité présidentielle », six mille personnes ayant dû se réfugier « dans la brousse ». Les réfugiés se comptent déjà par dizaines de milliers. L’Onu estime de 50 à 70 000, le nombre de personnes déplacées ayant besoin d’assistance. Depuis 2005, la ville de Goré, au sud du Tchad a vu arriver plus de vingt mille réfugiés centrafricains.

« La situation sécuritaire en République centrafricaine demeure précaire depuis la fin du processus électoral, en particulier dans les préfectures de l’ouest et du nord-est du pays » souligne un rapport du Secrétaire général des Nations unis soumis au Conseil de sécurité le 29 décembre 2005. Si le « processus électoral » n’aura pas apporté de détente, il est à noter que c’est depuis 2003 que le Haut commissariat aux réfugiés comptabilise 30 000 personnes dans les camps gérés par l’ONU au Tchad. Mais tout le monde s’accorde à noter que depuis 2005, c’est-à-dire depuis les élections plus que douteuses qui l’ont confirmé au pouvoir, investi de cette prétendue légitimité, le général Bozizé aura nettement fait monter le degré de violence de ses sbires.

Qui sont donc ces rebelles qu’affrontent les troupes de Bozizé ? Un rapport de l’Union africaine, rendu public fin 2005, décrit des « bandes fortement armées, souvent en tenue militaire, qui, en plus des exactions et des vols, auraient des revendications d’ordre politique et procéderaient à des enrôlements forcés ». Selon ce même rapport, ces groupes armés « seraient composés d’anciens membres de l’unité de la sécurité présidentielle de l’ex-Président Ange Félix Patassé et de démobilisés de l’ancienne rébellion de l’actuel chef de l’Etat ».

On aura remarqué que, dès octobre 2003, un général français, le général Jean-Pierre Perez, était nommé « conseiller en matière de défense » du président Bozizé. « La désignation du général Pérez s’est faite dans le cadre de la coopération, ça n’a rien à voir avec le mercenariat », semblait avoir besoin de préciser alors une source diplomatique française à Bangui. « La première chose à faire en RCA pour rétablir la situation, c’est de remettre à un niveau satisfaisant la sécurité, non seulement sur Bangui, mais sur l’ensemble du territoire centrafricain », déclarait pour sa part l’ambassadeur de France au Centrafrique lors de l’entrée en fonction du général Perez. Suivant la méthode habituelle, les conseillers militaires françafricains concentrent leurs efforts sur la formation d’unités « d’élite ». Là il serait question d’en former « trois ». Il n’est pas sûr que l’entretien, l’encadrement et la formation de bandes de tueurs soit le meilleur chemin pour garantir l’objectif proclamé d’« un niveau de sécurité satisfaisant sur l’ensemble du territoire ».

Paul Barril inculpé de crimes contre l’humanité

Antérieurement, Patassé n’avait pas procédé autrement, cette fois « dans le cadre » d’un contrat de « mercenariat », avec le bien connu Paul Barril. Chargé de la sécurité présidentielle, celui-ci se voyait même bombardé responsable de la lutte anti-terroriste « intérieure et extérieure » – on était après le 11 septembre. En même temps que ces fonctions de super-ministre de la « sécurité », Barril commercialisait des services de « gardiennage » privé – pour arrondir ses fins de mois, peut-être. L’adjoint de Barril, en ces sombres débuts de XXIe siècle, un certain Abdoulaye Miskine, aura gagné son brin de célébrité en semant la terreur, au moins autant que ses compères de l’actuelle Brigade de sécurité présidentielle.

Le vent ayant tourné, Bozizé renversant Patassé, cela leur vaut – à Barril, à Miskine comme à leur commanditaire Patassé –, d’être poursuivis devant la Cour Pénale Internationale. Un arrêt de la cour de cassation de Bangui le confirmait le 11 avril 2006. L’acte d’accusation leur reproche d’avoir « volontairement donné la mort à plusieurs individus avec préméditations, tortures et sévices, volontairement porté des coups ayant entraînés la mort sans intention de la donner, détenu et séquestré plusieurs individus, recelé des cadavres, pillé et détruit des biens appartenant aux victimes en réunion ou en bande ». Patassé est accusé d’avoir fait venir des mercenaires de diverses nationalités qu’il a placés sous la direction de Paul Barril – nommé Directeur national de la lutte contre le terrorisme international. L’acte d’accusation mentionne également une milice, « connue sous l’appellation de Société centrafricaine de protection et de surveillance (SCPS) », qui sévissait sous les ordres de Victor Ndoubabe et Paul Barril. Victor Ndoubabe, identifié par ailleurs comme le « chauffeur » de Patassé, est le quatrième de la liste d’accusés transmise à la Cour Pénale Internationale. Le cinquième est plus connu : il s’agit de Jean-Pierre Bemba, fameux milliardaire et chef de milice zaïrois. Ses hommes seront particulièrement redoutés à Bangui cette année-là. Selon l’arrêt de la cour de cassation centrafricaine, Bemba devrait au fait d’être devenu entretemps vice-président du Congo-ex-Zaïre de bénéficier d’une immunité. Les élections approchent au Congo – et le criminel françafricain craint de perdre sa précieuse immunité. [Et à raison : Jean-Pierre Bemba sera arrêté à Bruxelles le 24 mai 2008, suite à un mandat de la Cour pénale internationale, en raison d’accusations de crimes contre l’humanité commis lors des incursions de ses troupes en République centrafricaine pendant la période allant du 25 octobre 2002 au 15 mars 2003. Le 4 juillet, Bemba comparaissait une première fois devant les juges. Ses avocats n’ont pas demandé la mise en liberté provisoire de leur client, attendant d’être en possession de toutes les pièces transmises par les autorités belges avant de se prononcer. L’audience de confirmation de charges doit se tenir le 4 novembre.] Propriétaire de plusieurs chaînes de télévision, il fait feu de tout bois pour alimenter autant que faire se peut son unique planche de salut politique : l’ethnisme à outrance. [Mais ne parviendra pas pour autant à s’imposer dans la joute électorale congolaise.]

Ainsi que le remarque la FIDH, « l’ordonnance ne distingue pas la responsabilité pénale de Miskine de celle de Paul Barril ». Et soutient : « À la lumière des pièces du dossier… que pendant les événements de 2002/2003 ils se sont rendus coupables de nombreuses exécutions sommaires et autres infractions ; que les personnes estimées à plusieurs centaines sont victimes des exactions commises » par les deux inculpés. « L’ordonnance mentionne des fosses communes identifiées aussi bien à Bangui que dans les villes de province, ainsi que des cas nombreux d’arrestations illégales », précise la FIDH. Le président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Sidiki Kaba, dénonçait le « silence assourdissant » du procureur de la Cour internationale, qui ne semble pas pressé de se saisir du dossier de l’officier français. « Son inaction favorise le climat d’impunité », soulignait-il. Et « son intervention, attendue par les victimes, pourrait au contraire prévenir la répétition de crimes les plus graves ». Le 23 mai, le procureur de la Cour pénale internationale était justement reçu à Paris par le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, pour évoquer nombre d’affaires en suspens, sur lesquelles « toute la lumière » devrait être faite. Mais le dossier centrafricain n’était pas mentionné dans le communiqué du Quai d’Orsay. Sûrement un oubli.

Le co-accusé de Paul Barril, Abdoulaye Miskine est en passe de devenir encore plus fameux, depuis qu’il a pris la tête d’un mouvement « pour la destitution de Bozizé » – une de ces « bandes fortement armées » que signale le rapport de l’Union africaine. Le « général Miskine » faisait encore parler de lui, le 30 mai 2006, un communiqué parvenant à la presse dans lequel il pouvait se vanter d’avoir eut la peau du chef de la police politique – la SERD, responsable, entre autres, de l’arrestation de Yabanda –, Célestin Dogo. Le corps sans tête de ce « tristement célèbre assassin à la solde de Bozizé » aura été renvoyé à Bangui… Il semble que Dogo aura été victime de son enthousiasme. Sûr de sa capacité à terroriser quiconque lui opposerait une quelconque opposition, il était parti face à la rébellion affirmant qu’il saurait reprendre en main les troupes très peu motivées qui revenaient vers Bangui pour réclamer leur solde… La veille de la mort de son homme de main, Bozizé faisait encore un discours, dans lequel il traitait de « peureux » et de « fainéants » ses propres soldats dont une cinquantaine, du Bataillon mixte d’intervention et d’appui – possiblement une de ces « unités d’élites » dont prend soin le général Perez –, avaient quitté leur poste et avaient regagné la capitale centrafricaine pour y réclamer notamment leur solde – comme les professeurs des lycées de Bangui.

Le moins qu’on puisse observer, c’est que l’objectif proclamé de la mission du général Jean-Pierre Perez – la restructuration de l’armée – aura bien mal été rempli. Comme on voit, un des problèmes principaux entretenus par la pitoyable dictature de Bozizé, aura été la destructuration complète de l’armée. En plus de n’être simplement pas payée, l’armée souffre surtout de l’ethnicisation systématique de ses cadres – tous devant provenir du « village du président » dans cette théorie, partout appliquée, de l’organisation néo-coloniale française. Dès avant Bozizé, Patassé, – également très entouré de conseillers militaires français comme on a vu –, avait institué le système qui veut que les officiers ayant bénéficié d’une formation de qualité sont relégués dans des positions sans autorité, et remplacé par des individus n’ayant que la vertu d’appartenir au village présidentiel. Avant Bozizé, et avant Patassé, il y a avait le général Kolingba, dont le grand maître de la Françafrique, Jacques Foccart, disait : « Il s’en sort bien. » Au grand jeu des chaises tournantes que la Françafrique a reservé à la malheureuse République centrafricaine – « centre-à-fric-haine » selon le mot d’un opposant –, de s’être maintenu plus de douze ans au pouvoir, ce n’était pas si mal, aux yeux de celui qui restera comme le concepteur de cette sale façon de faire de la politique. Dans l’esprit de Foccart, il était tout à fait clair que celui qui s’en « sortait bien », c’était surtout le colonel de la DGSE, Jean-Claude Mantion, le proconsul qui gouvernera le Centrafrique dans l’ombre de Kolingba tout au long de ces années – ou ne faut-il pas plutôt dire que c’était le général Kolingba qui était dans l’ombre de Mantion ? C’est en tout cas à eux que l’on doit d’avoir inauguré la politique d’ethnicisation systématique de l’encadrement de l’armée.

Si les qualités proprement militaires de l’armée ne sont pas du meilleur niveau, il semble par contre que les méthodes rwandaises – qui constituent l’essentiel de ce que peut enseigner aujourd’hui l’armée française –, puissent encore faire leur effet. Le 11 mai, les organisations africaines de Droits de l’homme, réunies en Forum, n’auront pas manqué de souligner que « les violations des droits de l’homme persistent avec la particularité qu’elles sont commises par certains éléments des forces de défense et de sécurité appartenant au corps de l’armée affecté à la sécurité présidentielle, le bataillon présidentiel de sécurité “BPS” qui bénéficient d’une totale impunité ». Faut-il souligner ici que les “conseils” du général Perez et des deux cent militaires français chargés, avec lui, de la restructuration des forces armées, sont destinés en premier lieu… à la formation du dit « bataillon présidentiel » ?

Et tout ça pour quoi ?

L’Onu estime que, « contrairement à de nombreux pays au sud du Sahara, la pauvreté humaine s’est accentuée aux cours des dix dernières années » en République centrafricaine.

Laissons le mot de la fin à un commentateur centrafricain dont le diagnostic est on ne peut plus précis : « À y regarder de plus près, ce sont bien les pratiques néocoloniales françaises qui plongent ces peuples dans la misère en soutenant des dictatures maquillées ensuite en démocratures et en instituant comme régent du pré carré des crapules dont les armées se fondent sur un pouvoir clanique dans la plus pure tradition coloniale. » « Or les médias français, assujettis pour bon nombre au lobby militaro-industriel (80% de l’édition française étant détenue par des marchands d’armes), ne sont pas en mesure de penser cette face cachée de la politique africaine de la France et reprennent en écho le fameux discours néocolonial à l’égard des peuples africains. » « Quant au système monarchique de la Ve République, il ne permet quasiment aucun contrôle parlementaire de la politique africaine de la France. »

Tout est dit.

MS

[Source : article publié en 2006 dans Etat d’urgence, quotidien du dimanche, archivé sur le site du Cobaye international]