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Alors que les lycéens de Saint-Denis ont été durement réprimés lors du blocus décidé contre les violences policières qui ont tué Rémi Fraisse au Testet. Que plusieurs manifestations de début novembre ont été carrément interdites et qu’à Toulouse, les manifestants se sont retrouvés dans une souricière, gazés et attaqués ; qu’une voiture a été incendiée... « par une grenade lancée par la police » témoignent deux journalistes présents sur les lieux.
Que Charlie, un clown activiste non-violent « présent lors de la manifestation du 1er novembre,a été condamné en comparution immédiate à 6 mois de prison dont quatre avec sursis. » Et que d’autres procès vont suivre.

Les étudiants du campus du Mirail à Toulouse s’organisent sur « leur territoire ». Le campement à l’avantage, de tenir au courant les gens des dernières informations, de se rassembler, de discuter, d’échanger et de ne pas être isolé. Une manière d’occuper l’espace « public » de plus en plus répandue sur le globe, des indignés de la puerta del sol de Madrid à ceux de Hong-Kong ...
Le campement au campus une nouvelle agora : « Zone d’interpellation et de conversation »

Jeudi 20 novembre 2014 Toulouse.
Les étudiants de l’université du Mirail, à Toulouse, bloquent depuis ce matin leur université et une quarantaine d’entre eux y ont installé un campement d’occupation. Reportage.

Depuis une semaine, les initiatives locales et éphémères se multiplient dans les universités du pays sans pour autant prendre de l’ampleur. Fidèle à son histoire sociale riche et engagée, c’est peut-être de l’université du Mirail, à la faculté de lettres et de sciences humaines, que proviendra le déclic. Située à Toulouse, à une heure de route de la zone humide du Testet, l’établissement est tout désigné pour être le terreau d’une nouvelle contestation, après trois années plutôt calmes.

Sauf que cette fois, il ne s’agit pas seulement de revendications universitaires, de budget et d’enseignement supérieur, mais aussi d’écologie et de violences policières. Le mot d’ordre se résume en un slogan : « Du fric pour les facs et la biodiversité, pas pour la police ni pour l’armée ». Tim, étudiant en géographie : « Quand on voit qu’ils se goinfrent avec des grands projets imposés qui coûtent des millions, qu’ils n’hésitent pas à mobiliser des brigades de CRS qui coûtent des centaines de milliers d’euros par jour, et que de l’autre côté il manque quatre millions d’euros chaque année au budget de l’université, il n‘est pas difficile de faire le lien ».

L’assemblée générale étudiante de la semaine dernière a ainsi voté les mots d’ordre suivants : « Contre les dégradations des conditions d’étude, les violences policières et la répression » et « Pour l’annulation des poursuites judiciaires, l’arrêt définitif du projet de barrage et des autres projets qui profitent à une minorité ».

Les motifs de contestation propres à l’université sont nombreux. On me décrit « les travaux de réhabilitation de l’université, en partenariat public privé, avec Vinci » et « ce grand escalier, qui mène au bâtiment principal, construit en février dernier et qui va être redémoli à nouveau parce qu’un nouveau projet le demande ». Des dépenses incomprises tandis que certains voient déjà « des filières fermées parce que non rentables ». La crainte générale reste « la privatisation de l’université. »

Beaucoup admettent ne pas connaître tous les dossiers de manière pointue, « mais justement, tout ça vient après, l’important c’est déjà d’agir », dit Marie. La contestation se joue aussi sur les mots, l’établissement ayant été renommé depuis peu Université Jean Jaurès - « parce que lui donner le nom d’un quartier populaire comme Le Mirail, ce n’est pas vendeur ? », s’indigne Jeanne.

La rencontre de plusieurs traditions de lutte

Ce qui se joue ici, au-delà des mots d’ordre, c’est la rencontre entre plusieurs traditions d’engagement, comme l’explique Stephen, bon connaisseur du milieu militant : « D’un côté le mouvement étudiant classique s’organise, avec ses assemblées, son fonctionnement, le rôle important des organisations politiques et syndicales et la suprématie de l’assemblée générale (AG) pour toutes les décisions. Et de l’autre, on a un mouvement des ZAD, qui existe déjà et qui s’organise de manière beaucoup plus autonome et spontanée, y compris en dehors des AG ».

Exemple frappant de ce choc des cultures : la décision spontanée d‘établir un campement d’occupation sur la fac. La question n’a pas été votée en assemblée générale, pourtant une quarantaine d’étudiants ont décidé mercredi après midi d’entamer l’occupation permanente de leur université, en plantant leurs tentes et construisant une première cabane faite de matériaux de récupération et de bricole.

À l’entrée, une pancarte nous invite à la « zone d’interpellation et de conversation ». Pablo, étudiant en anthropologie, m’avertit : « Ici, ce n’est pas une ZAD, nos revendications dépassent l’université en elle-même ». Pourtant, les parentés avec les campements du Testet ou de Notre Dame des Landes sont nombreuses : ça discute, construit, échange des pratiques et surtout le moyen d’action privilégié reste l’occupation.

Juliette explique : « On est présents, les gens viennent voir ce qui se passe, c’est plus efficace qu’une simple affiche pour interpeller ». Assis dans l’herbe à la tombée de la nuit, dans une ambiance agrémentée d’un air de reggae, la discute s’engage très facilement avec ces étudiants en sciences humaines habitués à la discussion publique et au débat d’idées. Beaucoup témoignent avoir été sensibilisés à la lutte de Sivens via « le foyer de géographie », lieu privilégié de rencontre des militants, où se trouve l’AMAP étudiante et diverses associations écologistes. Tous les occupants disent sentir « une facilité pour s’impliquer dans le campement, même si tu n’a pas d’expérience d’un mouvement, tu peux venir, planter des clous et déjà tu participes à la construction ».

Changement d’ambiance un peu plus loin dans l’amphithéâtre où se réunit le comité de mobilisation étudiant. Les discussions vont bon train sur la légitimité des actions des uns ou des autres, la manière de conduire la lutte, l’opportunité de bloquer ou non l’université. On retrouve les figures habituelles, du militant syndicaliste ayant une stratégie bien déterminée pour conduire le mouvement à celui qui souhaite agir immédiatement et aller plus loin que ce qui a été décidé, sans oublier celles et ceux qui se lassent des lenteurs de l’organisation collective démocratique.

Mais la discussion avance néanmoins, la motivation pour « étendre le domaine de lutte » est forte, plusieurs rappellent : « On nous regarde ailleurs ». À commencer dans les autres universités toulousaines. A l’Institut d’études politiques, une première réunion rassemblant une cinquantaine de personne a permis de poser les bases d’une manifestation commune ce jeudi à 15 heures 30. À Paul Sabatier, le pôle scientifique, traditionnellement moins actif, l’action s’organise avec les personnels et les enseignants. Nary témoigne : « Beaucoup d’étudiants se questionnent sur l’urbanisme, la biodiversité, l’environnement ». Certains là bas deviendront un jour peut être naturaliste ou travailleront dans les bureaux d’études et seront peut être confrontés à des projets semblables au barrage de Sivens. Et là-bas aussi, les coupes budgétaires sont sévères.

La clef de rassemblement demeure la violence policière, avec bien sûr la mort de Rémi Fraisse. Mais les questions vont au delà, vers une contestation globale qui, fait nouveau, inclut pleinement les considérations écologiques. Juliette : « Des zadistes sont venus nous raconter ce qu’il se passait au Testet, ça a touché beaucoup de monde. » Hugo : « Il nous a fallu quelques semaines, mais maintenant nous pouvons lancer un véritable mouvement ». Suffisamment pour ouvrir un nouveau front plus massif dans la mobilisation contre le barrage de Sivens « et son monde » ? Une partie de la réponse sera donnée ce jeudi lors de la manifestation de ce jeudi à 15 h 30 sur la place du Capitole, où les différentes universités se sont données rendez-vous.

Complément d’info : À lire,Le Lien, feuille d’info du Miral en mouvement, #1

[Source et photo : Grégoire Souchay pour Reporterre.]

Lire aussi : À Toulouse, Rennes et Rouen, la mobilisation contre les violences de l’Etat et les projets inutiles se poursuit