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Une première partie, consacreé aux droits coutumiers sur la terre dans les villages malinké, a paru dans la Voix des sans-papiers, n. 8, 16 mai 2012. (Un article où il était déjà question du travail collectif dans l’agriculture et dans l’orpaillage traditionnel avait paru dans le n. 6, 26 octobre 2011.)

À la différence de la terre, il y a pour les animaux quelque chose de semblable à un droit de propriété individuelle. En fait cela vaut en particulier pour les vaches, qui, notamment pour les hommes souhaitant prendre femme, sont traditionnellement la dot qu’ils apportent à la famille de la mariée. Moi-même, tout résident en France que je suis, je continue de posséder une dizaine de vaches dans mon village. C’est un peu différent pour les moutons et les chèvres. Nominalement ces animaux appartiennent à tel ou tel membre d’une famille, mais de fait ils sont gardés par les jeunes garçons, voire les jeunes filles, qui peuvent les traire et se servir du lait quand et comme ils le veulent. À la différence des vaches, les moutons et les chèvres sont abrités dans les enclos familiaux, du coup ils sont liés à la possession familiale de la terre tout comme les animaux de basse-cour, les poules, etc. Mais en tout cas, y compris les vaches, on ne peut pas dire que tous ces animaux appartenant à des personnes particulières sont vraiment leur pleine et libre propriété, car par exemple ils ne sauraient être vendus sans l’accord explicite des parents tant que ceux-ci sont en vie.
La différence est que les vaches ne sont pas liées à la possession terrienne familiale. Mes dix vaches, comme toutes les autres, font partie du troupeau du village. Ce troupeau est abrité dans le « parc à bétail ». On trouve là un mélange spécifique et inextricable entre, d’une part, la propriété individuelle (les têtes de vaches) et la participation à une affaire commune villageoise (le troupeau dans son ensemble, comme un tout), et, de l’autre, l’utilisation du troupeau sur la terre de certaines familles (l’endroit où le parc à bétail est établi pendant un certain temps) et réciproquement.
Le parc fonctionne selon un système de rotation plus ou moins mensuelle, pour l’exploitation de l’engrais naturel dans les champs de maïs proches du village. Les terres ainsi fertilisées sont peu productives l’année même, l’engrais est trop fort ; mais elles sont productives les deux années suivantes, puis perdent leur force productive à partir de la troisième année. Pendant la saison sèche (à peu près la moitié de l’année), les cultivateurs intéressés construisent un enclos sur un champ assez vaste (dans mon village le troupeau est de quelque 400 têtes, il faut un quadrilatère d’environ 60-70 mètres sur 40 mètres) : celui qui finit le premier son enclos a le droit de garder le bétail pour la fertilisation de son champ, puis viennent les autres. Le jour, les vaches sont laissées libres ou menées paître, comme les moutons et les chèvres, dans les pâturages communs, mais, le soir venu, chaque propriétaire va chercher les siennes pour les faire rentrer dans l’enclos, à l’abri des bêtes sauvages, notamment les lions. Cette rotation prend fin à l’hivernage (saison des pluies), quand il faut que les vaches ne s’enfoncent pas dans les terres détrempées. Alors elles sont gardées, pendant le jour, par un berger qui les mène en brousse pour qu’elles n’aillent pas piétiner les terres des cultivations. Son salaire lui est payé au prorata du nombre de têtes possédées par chaque propriétaire. La nuit, le troupeau rentre dans un enclos construit par tout le village à un endroit rocheux à l’écart, l’engrais qu’elles produisent alors est à la disposition de tous, se sert qui veut.
On peut résumer ainsi l’esprit de ce que j’ai dit dans la partie précédente [n. 8 cité]. Derrière les rapports entre les hommes et la terre qu’ils occupent, et entre les hommes établis sur cette terre, il y a deux principes fondamentaux qui nous ont été légués par nos ancêtres, une richesse humaine qu’il ne faut surtout pas perdre, et jamais oublier : la solidarité de tous envers tous et le droit qu’a chacun de vivre (donc d’avoir assez de terre comme moyen de subsister en la travaillant, s’il peut le faire).
C’est dans ces deux principes qu’ont leurs racines aussi les règles traditionnelles du travail collectif et solidaire dans nos villages. Même si elles font l’objet d’attaques croissantes de la part de ceux qui, sciemment ou non, veulent la fin de notre culture villageoise, ces règles sont toujours en usage et respectées chez nous. Le travail collectif, qui voit tous les bras valides à l’œuvre, se pratique avant tout lors des gros travaux champêtres (débroussaillages annuels, défrichements de nouvelles terres, etc.), mais aussi de tout autre moment important de la vie collective villageoise (construction d’une mosquée, par exemple, ou, dernièrement chez nous, de l’école, etc.). Ce travail collectif ne se limite pas à chaque village ; pour les plus grands travaux (récoltes exceptionnelles, même familiales, etc.) il y a aussi une solidarité inter-villages, une forme d’entraide toujours prompte et gratuite.
Pour les travaux champètres, il faut distinguer entre champs communs et champs « particuliers » cultivés par des familles collectivement ou par des personnes isolées ou en dehors des champs familiaux.
Dans les champs communs le travail est toujours fait par le village dans son ensemble, organisé selon une division réglée traditionnellement et pratiquement d’après les classes d’âge et le sexe : tout bien portants qu’ils soient, un jeune garçon ou une femme ne peuvent pas effectuer les mêmes travaux lourds qu’un jeune homme adulte. Ces classes d’âge et de sexe forment des groupes de travail distincts, qui exécutent des travaux distincts, en des plages horaires distinctes. Par exemple, pour les groupes d’hommes, les plus jeunes garçons (souvent à partir de 12 ans, et toujours sur une base volontaire) commencent vers sept heures du matin et font les travaux les plus légers, parfois avec les femmes, puis, vers huit heures, c’est le groupe suivant (16-19 ans), et ainsi de suite. Prenons l’exemple du débroussaillage annuel pour les nouveaux champs, communs ou non : c’est le groupe des jeunes hommes (jusqu’à 40 ans) qui fait le travail le plus dur, et les plus âgés un peu moins dur mais demandant davantage d’expérience (comme ébrancher les arbres abattus), alors que les femmes non mariées apportent à boire et à manger à ceux qui travaillent. Le groupe des femmes mariées ne participe par contre pas au débroussaillage parce que leur domaine réservé est un autre : s’occuper des rizières et des champs de fonio [une céréale] où elles font tout le travail (aidées parfois, si elles ne sont pas assez nombreuses, par des femmes nubiles), sauf la récolte finale qui incombe aux hommes.
Dans les champs particuliers aussi le travail peut être fait par un groupe de travail villageois, si les familles ou les personnes ne cultivent pas elles-mêmes leurs champs. Dans ce cas il faut distinguer. Les familles et les personnes assez aisées payent au groupe un salaire collectif (un bien maigre salaire en fait, car ce type de travail est toujours conçu avant tout comme une forme de solidarité). Par contre, pour ceux qui ne peuvent pas payer, le travail du groupe est entièrement gratuit. C’est notre sécu villageoise : une véritable caisse de travail social au profit de toutes les personnes malades, invalides, âgées, ou qui, pour quelque motif que ce soit, ne sont pas en mesure de travailler et de pourvoir à leurs besoins.
Il faut ajouter que, pour les particuliers qui peuvent se le permettre, le travail des champs est parfois accompli en dehors du cercle familial par un ou plusieurs ouvriers agricoles à la journée, contre un salaire en espèce ou en vivres ou en bétail. On voit cela de plus en plus souvent, parallèlement à l’abandon de nos coutumes pour de plus modernes.
L’effet majeur des transformations chez nous dans les deux-trois dernières décennies, notamment depuis les débuts des concessions minières, est le manque croissant de bras travaillant à plein temps dans l’agriculture. L’exploitation industrielle de l’or a porté un coup à notre système traditionnel de travail collectif nécessaire à la survie des villages. Les ouvriers des mines sont souvent des bras valides soustraits (sauf une partie de la saison des pluies quand le travail minier est réduit) à la vie collective villageoise, peu ou pas du tout disponibles à donner une part de leurs forces au village, après le travail à la mine. Mais la pire conséquence des grandes mines à ciel ouvert, c’est l’orpaillage des particuliers. Dans l’espoir du gain, des familles entières abandonnent désormais les champs pour partir sur les placers [gisements aurifères], c’est une véritable fièvre de l’or qui s’est emparée de nos villages et qui n’a plus grand-chose à voir avec l’orpaillage traditionnel. Quand beaucoup de bras valides sont absents longtemps, cela bouleverse tout le cycle du travail agricole. C’est un sacré coup porté aux forces restées sur place, on ne se sent plus en mesure de faire front à de trop lourdes tâches, c’est le découragement général. Depuis un ou deux ans, depuis mon interview parue dans le journal [n. 6 cité], cette fièvre connaît un nouvel accès. Tout le monde part armé de coûteux détecteurs, pour la vente desquels un nouveau marché s’est formé et grandit. Beaucoup de villageois prennent ainsi à l’envers la voie de notre entrée dans les temps modernes. Du coup ont surgi de nouveaux besoins d’argent. S’il est vrai que quelqu’un s’enrichit sur les placers, la plupart s’appauvrissent suite à la diminution de la production agricole, donc au besoin inconnu auparavant d’acheter de la nourriture, même venue d’ailleurs. De là, une augmentation aussi de l’émigration à laquelle les jeunes sont poussés par leurs familles appauvries. C’est un cercle vicieux : ces jeunes sont autant de nouveaux bras soustraits à l’agriculture y compris de simple subsistance.
Ce qui suit est devenu malheureusement courant. Au moment de la récolte (où les prix sont au plus bas), on voit des gens de chez nous, de notre région, mais aussi venus d’ailleurs, tourner dans les villages pour acheter bon marché tout ce qu’ils peuvent, des denrées qu’ils revendront plus tard, au prix fort, à ceux-là mêmes qui les leur ont vendues. Puisque dans les villages il y a un manque chronique d’argent, que celui-ci sert avant tout à payer les impôts, ensuite à acheter des marchandises que les villageois ne peuvent pas produire eux-mêmes, puisque par conséquent, pour se procurer cet argent, beaucoup d’entre eux sont obligés de brader non seulement leurs surplus, mais jusqu’aux denrées de première nécessité indispensables à leur survie, ces accapareurs arrivent à accumuler des stocks importants et à s’enrichir ensuite par la revente. C’est l’effet de notre entrée dans une économie monétaire qui nous est étrangère.
La responsabilité de l’État est énorme dans ce processus de paupérisation. Non seulement l’État a donné et continue de donner aux multinationales les concessions sans demander l’accord des populations, non seulement il n’exerce aucun contrôle, ou mieux, il collabore, par ses fonctionnaires et hommes politiques corrompus, à tous ces marchés de dupes, mais encore, en prédateur qui s’y connaît, il est le premier à attendre le bon moment, la fin des récoltes, pour dépouiller, par la perception des impôts annuels, les villageois du peu d’argent qu’ils ont alors gagné. Ce besoin nouveau et incessant d’argent, c’est le vrai drame que vivent la plupart des familles de nos villages, car c’est très souvent les réserves alimentaires et les stocks de semences qui en font les frais. Dans le temps, les greniers d’abondance assuraient la fonction d’empêcher les disettes. Aujourd’hui on continue d’appeler « greniers d’abondance » les réserves alimentaires que les villageois essayent de stocker (au niveau du village ou des familles) pour survivre pendant la saison sèche et les premiers mois de l’hivernage ; mais c’est plutôt « greniers de misère » qu’il faudrait les appeler, pour faire correspondre le nom à la réalité.
À part les impôts (légaux et illégaux, extorqués par ses agents), à part l’aide active aux profiteurs qui s’engraissent sur le dos de populations sans défense, l’État malien, depuis des décennies, reste absent de nos villages et n’apporte strictement rien à leurs habitants. Un minimum d’équité demanderait qu’en échange de rien, il n’exige rien de populations qui n’ont pas besoin de cette surcharge d’État levée sur les souffrances collectives pour être au bord du gouffre. Un minimum de justice sociale demanderait que, même au cas où l’État venait effectivement en aide aux villages, un juste impôt puisse être aussi payé en nature, et non en argent pour la recherche duquel les villages sont poussés à se saigner à blanc.
Avec Pierre-Jean, un projet de développement pour quelques villages dont le mien est en préparation. Nous sommes tous deux novices dans ce genre de chose, mais nous avons de l’initiative, de la bonne volonté, et surtout, il y a derrière nous les villages, leurs forces vives de travail, je pense que ça va nous donner aussi de bonnes idées, et assez d’intuition pour éviter, en cours de projet, les plus graves erreurs. Bien sûr, dans l’immédiat ce ne sera qu’une goutte d’eau dans la tragédie économique que vivent année après année les paysanneries maliennes [environ 67% de la population]. Mais l’espoir est que notre exemple, si nous réussissons, puisse apporter quelque chose de plus, et, qui sait, faire tache d’huile, du moins dans ma commune (36 villages et un vaste territoire) et dans ma région.
Une fois les besoins alimentaires de tout le monde satisfaits, un projet de développement d’ensemble doit avoir ce but que le surplus agricole qui reste soit commercialisé directement par les villages mêmes, au profit de toute la collectivité villageoise. C’est ainsi qu’on pourra rompre la dépendance mortelle des familles de l’économie monétaire des marchands et de l’État. Et c’est ce que notre projet se propose, sur la base du travail collectif, ciment social de nos communautés villageoises malinké.