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On avait suivi le procès des deux Saïd (Saïdou et S. Bouamama) attaqués en justice par groupe d’extrême droite revendiquant pas moins que la supériorité du « français blanc ». La Justice a enfin écarté cette notion ce qui constituera une jurisprudence, même si l’accusation veut faire appel (voir l’article du Figaro et une retranscription du procès par Quartiers Libres, tout en bas de cette page).

Malheureusement, la bataille « sémantique » autour des notions racistes et discriminatoires est loin d’être gagnée en entendant la multiplication des paroles de personnalités omniprésentes dans les médias qui utilisent ce type de classification digne des pires concepts nazis, comme de nombreux journalistes relayant des arguments du F.N. pourtant sans fondement ni aucune source sérieuse — et normalement illégales !

En parallèle, d’autres préfèrerent résister en écrivant et chantant devant un public hétérogène !

Paris s’éveille

Pour la justice, le concept de « Français de souche » n’existe pas

Dans une affaire opposant les auteurs de la chanson Nique la France à une association proche de l’extrême droite, le tribunal correctionnel de Paris a estimé que les « Français blancs dits de souche » ne constituent pas un « groupe de personnes » au sens de la loi. La décision pourrait faire jurisprudence.

Le terme a occupé l’actualité récente : les « Français de souche » existent-ils ? Pas d’un point de vue légal, répond le tribunal correctionnel de Paris, qui se prononçait, jeudi, dans l’affaire opposant une association proche de l’extrême droite et les auteurs du livre-CD Nique La France. Le rappeur Saïdou et le sociologue Saïd Bouamama étaient poursuivis pour « injure publique à caractère racial » par l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (Agrif), qui entend lutter contre le « racisme antifrançais ». Dans sa décision, le tribunal a estimé que la notion de « Français blancs dits de souche » ne correspond à aucun « groupe de personnes » au sens de la loi, selon la décision qu’a pu consulter l’AFP.

La chanson Nique la France, signée du groupe de rap ZEP pour « Zone d’expression populaire », est sortie en 2010 en accompagnement d’un livre du même nom. Le titre a été écrit par le rappeur Saïdou, sur fond de débat autour du ministère de l’Identité nationale créé en 2007. Accompagnées à l’accordéon, les paroles fustigent notamment le « passé colonialiste », les « relents paternalistes » et l’« histoire impérialiste » de la France. « Ce que j’en pense, de leur identité nationale, de leur Marianne, de leur drapeau et de leur hymne à deux balles. Je vais pas te faire un dessin, ça risque d’être indécent, de voir comment je me torche avec leur symbole écœurant », peut-on entendre dans l’un des couplets.

Après sa sortie en 2010, le titre avait suscité quelques polémiques. Un élu UMP avait ainsi sollicité l’annulation d’un concert du groupe prévu dans le cadre d’un festival, évoquant des « paroles insultantes ou dégradantes pour notre pays ». Un député du Nord, d’où sont originaires les auteurs, avait quant à lui adressé une question écrite sur le sujet à la ministre de la Culture. L’Agrif, de son côté, a décidé de porter plainte contre les deux auteurs pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence ».

« Le terme “Français de souche” ne correspond à rien »

« Nous avons attaqué pour injure à caractère racial en ayant ciblé quelques phrases, notamment “Nique les petits Gaulois de souche” et les “culs tout blancs de l’Assemblée nationale” », rappelle Vivien Hoch, porte-parole de l’Agrif. Lors de l’audience, son président Bernard Antony, ancien député européen du Front national, avait dénoncé « un groupe d’expression raciste » prônant « une dialectique de désintégration, un scénario classique de substitution de lutte des races à la lutte des classes ». « Mais dans ce procès, on nous a poussé vers le concept de racisme anti-blanc », juge Vivien Hoch. « La question a été de savoir si les Français blancs correspondent à un groupe défini par la loi. »

La plainte déposée par l’Agrif mentionnait en effet une « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes » qui serait celui des « Français blancs dits de souche ». Une expression sur laquelle Me Henri Braun, l’avocat du rappeur et du sociologue, a appuyé son argumentaire. « L’Agrif n’a jamais réussi à définir ce que sont les Français de souche ou les Français blancs », estime l’avocat, qui a cherché à montrer « que le terme “Français de souche” ne correspond à rien ». Lors de l’audience, en janvier, sociologues, journalistes ou encore linguistes avaient participé au débat sur cette question, comme le rapporte StreetPress.

« Décision hallucinante »

Dans sa décision, le tribunal reprend le raisonnement de Me Braun et estime que cette notion, « pour banalisée qu’elle puisse paraître », « ne recouvre aucune réalité légale, historique, biologique ou sociologique », et que « la “blancheur” ou la “race blanche” » n’est « en aucune manière une composante juridique de la qualité des Français ». Et de conclure que « les Français blancs dits de souche ne constituent pas un “groupe de personnes” » au sens de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qui encadre la liberté d’expression. Une « décision hallucinante » pour l’Agrif, qui a immédiatement fait appel. « Aujourd’hui la race blanche, enfin la couleur blanche, n’est pas du tout protégeable », affirme le porte-parole, qui craint « une jurisprudence très perverse » sur cette question.

L’avocat du rappeur et du sociologue le rejoint sur ce point : « Ce n’est qu’une décision du tribunal correctionnel qui fera l’objet d’un appel, mais elle pourrait effectivement faire jurisprudence, d’autant qu’elle va dans le sens d’autres décisions su le sujet », estime Me Henri Braun, citant notamment l’affaire du mot « souchiens » utilisée par Houria Bouteldja. Une tendance étonnante à l’heure où l’expression « Français de souche », reprise par François Hollande et revendiquée par Marion Maréchal-Le Pen, semble de plus en plus présente. « Ça définit quelque chose en creux, en sous-entendant qu’il y aurait les vrais Français et les autres, même si en droit cela n’a aucune base », analyse Henri Braun.

Un rejet juridique qui ne présage donc en rien de l’utilisation de cette expression dans le discours public.

[Source : Le Figaro]

« La gueule du patrimoine » — une autre chanson de Z.E.P. (Zone d’Expression Populaire)

Procès de Saïd Bouamama et Saïdou

Procès de Saïdou et Saïd Bouamama, 20 janvier 2015, 17e chambre correctionnelle, Palais de justice de Paris.

La Présidente du tribunal, à Bernard Anthony, président de l’AGRIF : « Comment avez-vous eu connaissance de ce livre-disque ? ». « On s’intéresse à tous les travaux des groupes racistes », répond-il, avançant l’argument du racisme anti-blanc.

S’adressant à Saïdou, la Présidente du tribunal demande :

Quel type de rap vous faites, si tant est qu’on peut répondre à cette question ?

Je ne comprends pas la question

Quel est votre but ?

Si vous me demandez le projet, le sens du projet c’est de prendre la parole.

Saïdou précise que, faisant partie d’une classe sociale dominée et peu représentée, « la seule solution pour prendre la parole est de le faire de manière alternative, ou artistique ».

Sur le propos poursuivis pour injure raciale et incitation à la haine raciale, Saïdou et Bouamama expliquent le contexte social et politique dans lequel le projet a été réalisé : celui de 2010 et du débat sur l’identité nationale, des déclarations de politiques comme Hortefeux et Guéant, de la reprise par la droite des thèses de l’extrême droite, de la « libération de la parole raciste » (Saïdou). Un contexte vécu comme « une agression absolue » (Bouamama) dans les quartiers, contre laquelle le livre et le disque sont une « prise de position politique » (Bouamama), qui ne vise pas une catégorie de population particulière (comme les français de souche, par exemple), mais qui veut souligner la que les principales victimes du racisme sont Noirs, Arabes, Mususlmans.

Mr Anthony prend la parole et parle alors « racisme inversé », d’une « dialectique de désintégration », d’une volonté de « remplacer la lutte des classes par la lutte des races », avant de conclure que « c’est une œuvre de guerre civile qu’ils font ». Bouamama répond qu’il s’agit de « mettre des mots sur les colères » de certains quartiers populaires, et qu’en ça, « c’est l’inverse de la guerre civile ».

Question de l’avocat de la partie civile à Saïd Bouamama : « Vous dites que le racisme est le fait des dominants. Donc pour vous, il n’y a pas de racisme anti-Blanc ? », ce à quoi il répond que le racisme n’est pas « abstrait », mais un « système » de domination, et que cette rhétorique de l’inversion est récurrente dans les situation de domination, prenant l’exemple des féministes accusées de sexisme anti-homme. L’avocat conclue alors : « Donc pour vous, un Blanc qui se fait insulter dans une banlieue, c’est pas grave ».

L’avocat des prévenus demande à Mr Anthony s’il est nostalgique de l’Algérie française. Il répond que là n’est pas la question, « mais [qu’il] pense à ces jeunes désespérés de l’Algérie d’aujourd’hui » qui ont été condamné pour avoir crié « Algérie français ! », parce que leurs père leur avait dit comment cette époque était plus appréciable que le système actuel corrompu.

S’adressant à Saïdou, il lui demande ensuite : « On dit que la musique adoucit les mœurs. Qu’en pensez-vous par rapport à votre musique ? ».

Réponse de Saïdou : « Je pense qu’il suffit de venir à nos concerts pour se rendre compte de la qualité de notre public. On a la chance d’avoir un public très hétérogène (…) J’ai la sensation d’avoir participé à quelque chose d’intéressant (…) Les gens viennent souvent nous dire après les concerts qu’ils ont eu un peu de dignité »

Puis, la procureure à Saïdou : « Quelle place donnez-vous aux Blancs dans vos débats ? Y-a-t-il une place dans ce dialogue pour ceux qui ne sont pas issus de la colonisation ? »

Réponse de Saïdou : « En voyant la sociologie de nos concerts, c’est plutôt multiculturel », précisant que la porte est ouverte à tous les « anti-racistes, anti-capitalistes, anti-impérialistes, anti-sexistes ». « Nous savons qui nous sommes », rajoute-t-il, « j’appartiens à une minorité racisée (…) mais dans nos combats, y’a tout le monde ».

Le premier témoin appelé par l’avocat de Saïdou et Bouamama, Mme Dominique Lagorgette, Maitre de Conférence en sciences du langage à l’université de Savoie. Comme lors du procès de La Rumeur, elle propose une analyse linguistique du texte afin de le resituer dans son contexte complet.

Après avoir montré en quoi il répondait aux caractéristiques du discours polémique pamphlétaire (opposition à la polémique sur l’identité nationale, reprise d’argument venant de l’« ennemi » – « ennemi intérieur », « barbare », « sauvage » –, prise de parole au nom d’un peuple opprimé…), elle indique que ce texte s’inscrit dans la tradition de la chanson française. Elle explique avoir relevé 15 chansons (Brassens, Renaud, Souchon, Perret, Zebda…) depuis 1969 qui soulèvent les mêmes thèmes de l’identité nationale, de l’égalité et du racisme. Elle s’arrête notamment sur la chanson « Le patriote » du chanteur Raphael, qu’elle qualifie de « plus virulente » que celle de ZEP.

L’avocat des prévenus réagit alors : « Raphael est blond aux yeux bleus, lui [Saïdou], il est… comme il est ! », avant de demander à Dominique Lagorgette si l’on n’entend pas les choses différents en fonction du locuteur, pour conclure « C’est ça qui est intéressant, on fait des procès à eux, et pas à Raphael ! »

[Paroles de la chanson en question de Raphael, signé chez EMI : En première page des magazines / Ils sont partout dégueulants / Leurs réformes et leur grippe porcine / Le bon peuple et son président / Mais la France parfois ça m’déprime / et les français sont désolants / (…) Les étrangers, ça va dans des camps / On va quand même pas sauver le monde / Et mes Santiago dans tes dents / C’est toujours mieux que d’te répondre (…) Il faut chanter la marseillaise / Et avé’ la main sur le cœur / Moi je la siffle avec les beurs / Prie pour qu’au foot on soit de la baise / L’ordre moral est bien partout / La démago de gauche à droite / J’aime mieux attendre qu’ils soient bien saouls / Avant de me battre »]

Le deuxième témoin appelé est Olivier Legrand-Maison, enseignant en sciences-politiques à l’université d’Evry-Val d’Essonne et spécialiste de l’histoire coloniale. Il explique qu’il considère l’expression « Nique la France et son passé colonialiste » comme justifiée au regard du passé colonial français, et du traitement infligé à des populations entières assujetties, notamment en Algérie.

Il fait ensuite le parallèle entre Saïdou et celles et ceux qui se sont exprimés pour dénoncer les fondements et les effets de la colonisation. Il cite Albert Londres sur le Congo, Simone Weil contre le travail forcé, ou encore Paulette Péju (dont les textes avaient été saisis chez son Editeur avant diffusion), qui, dit-il, « à sa façon, en d’autres termes, elle aussi niquait la France colonialiste ».
Source : Quartiers libres