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Homophobie, sexisme, racisme, corruption... Tel est le quotidien de la Police aux frontières d’Orly, décrite de l’intérieur par Sihem Souid, ex-adjointe de sécurité, dans son livre « Omerta dans la police » (éditions du Cherche Midi) publié mi-octobre. Suspendue pendant quatre mois pour avoir dénoncé les pratiques délictueuses de sa hiérarchie, la jeune femme a décidé de (presque) tout déballer : « Parce que ce qui se passe est trop grave, et indigne de la République française ».

Antoinette est française. Noire et française. Débarquant un jour de septembre 2009 à Orly avec sa petite fille de 4 ans, elle est interceptée par la PAF (Police aux frontières). Elle se retrouve enfermée nue en cellule, et filmée avec un téléphone portable par une fonctionnaire de police, sans qu’aucun de ses collègues ne trouve rien à redire ! « Personne ne dit à cette policière que filmer une femme nue est une idée monstrueuse, odieuse, terrifiante et inhumaine. Tout le monde a l’air de trouver ça normal », s’insurge Sihem Souid. Ex-adjointe de sécurité, auteur d’un livre témoignage sur les pratiques délictueuses de la police, elle assure avoir constaté « des choses graves, indignes de la police française, qui devrait être exemplaire, et qui font que je ne peux plus me taire ».

La police ? Une vocation

Cadre dans le privé de 2002 à 2005, Sihem Souid intègre la police par vocation, après avoir vu un flic sauver sa meilleure amie, qui menaçait de se faire tuer par son mari. « Je voulais être ce sauveur, ce héros », dit-elle. Sortie major de sa promo, elle est parachutée à la Police aux frontières d’Orly. Elle y constate, médusée, le racisme, le sexisme et l’homophobie qui gangrènent le service. En soutenant une collègue lesbienne, cible de discriminations et d’humiliations permanentes, elle passe, pour la corporation, du camp des bons à celui des mauvais. « J’ai toujours été un bon élément, explique-t-elle à Basta !. Bosseuse, avec de bons résultats. J’ai été plusieurs fois félicitée, par la hiérarchie, et même par les ministres. Mais le jour où j’ai commencé à défendre Nadia, une collègue qui se faisait traiter de gouine à longueur de journée, la machine à broyer s’est mise en route. Je suis devenue l’arabe se service, juste bonne à défendre les autres bougnoules. »

Désormais adjointe administrative de première classe, Sihem Souid travaille au service prévention de la préfecture de police de Paris (SPPAD). Où elle a rencontré des policiers avec lesquels elle s’entend très bien. « Des gens consciencieux, ouverts, humains. Ils correspondent exactement à l’idée que je me faisais des flics. Ils sont opposés à la plupart de ceux que j’ai connus à la PAF. » Il faut dire qu’au SPPAD, on n’est pas soumis à la politique du chiffre, comme à la PAF, où il faut inscrire le plus de bâtons possibles sur les feuilles d’évaluation : 25 000 expulsions par an, ça fait du monde à virer au quotidien.

Politique du chiffre et atteintes aux droits de l’homme

Sihem Souid estime que cette politique du chiffre et l’utilisation partisane de la police se sont accentuées depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. « On doit comptabiliser, tous les jours, notre nombre d’INAD (individu non admis sur le territoire) et d’APRF (arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière). On subit des pressions si les chiffres ne sont pas bons. Un commissaire passe nous voir pour nous les reprocher. Du coup, on place en garde à vue pour un oui ou pour un non, on crée de toutes pièces des procédures pour expulser des gens pourtant en règle. » Cette soumission de la hiérarchie au pouvoir politique, Sihem Souid la regrette. Et la dénonce : « La hiérarchie couvre, elle ne veut pas de vagues. Cette absence d’exemplarité fait que les citoyens ne font plus confiance à leur police. C’est grave. Il y a un fossé qui se creuse de plus en plus entre les citoyens et la police. Le citoyen a peur de la police alors qu’il devrait se sentir en sécurité. Cela, je le reproche à la police. »

Les nombreux exemples de dysfonctionnements cités dans le livre, assortis de témoignages et de citations écrites tirées de documents internes, risquent de ruiner la carrière de la jeune femme, et de l’obliger à affronter les tribunaux pour divulgation du secret professionnel. Qu’importe. « C’est sûr, ils peuvent porter plainte devant tous les tribunaux du monde, mais je suis opposée au secret professionnel qui couvre des pratiques illégales. Je sais que je peux perdre mon travail, que l’on ne s’attaque pas facilement au ministère de l’Intérieur. Mais peu m’importe. Je me battrai jusqu’au bout. Ce n’est pas à moi de démissionner, mais à ceux qui ne respectent pas le code de déontologie. C’est mon devoir de citoyen que d’avoir écrit ce bouquin. J’estime faire honneur à la République qui offre la possibilité de s’exprimer librement. Et je veux qu’on trouve une solution pour que la police française redevienne digne de la République. Que la France arrête d’avoir mal à sa police. »

Répression contre prévention

Parmi les idées fortes auxquelles tient la jeune policière : la création d’un comité d’éthique, ou encore la réhabilitation de la police de proximité. Mise en place par le gouvernement Jospin en 1997 et supprimée par Nicolas Sarkozy, lors de son arrivée place Beauvau en 2002, la police de proximité n’a jamais été bien vue à l’UMP. L’actuel ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux lui préfère les BST (brigades spéciales de terrain). Mis en place à la fin du mois d’août, les BST ne seront, a prévenu le ministre, cité par Lemonde.fr, ni des « policiers d’ambiance ou des éducateurs sociaux » ni des « grands frères inopérants en chemisette qui font partie du paysage ». La mission de la police se résumerait donc à une seule mission : la répression. Les pratiques dénoncées par Sihem Souid risquent bien d’avoir de beaux jours devant elles. Espérons qu’elle ne demeurera pas seule dans ce combat. Et que d’autres « lanceurs d’alerte » en uniforme sortiront des commissariats.

Par Nolwenn Weiler (18 octobre 2010), bastamag.net