Nous suivre :



Dossiers :
 
Articles :

« Véritable Papon de notre temps » ?

Non, ça n’est pas une injure, explique la 17e chambre correctionnelle de Paris. Au sens juridique, une injure ne se réfère à aucun fait précis. Dénonçant la politique anti-rom du gouvernement Sarkozy, le Collectif contre la xénophobie se référait à des faits extrêmement précis – une expulsion de camp à Bondy, une chasse sans fin entre Montreuil et Paris.

Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, Brice Hortefeux avait pourtant souhaité poursuivre l’auteur d’un billet paru sur un blog lu par cinquante personnes, pour avoir qualifié l’action de son gouvernement de politique « ultra-raciste », et le Préfet de Seine Saint Denis de « véritable Papon de notre temps ». Dans ce court billet, était également proposée la formule « Lambert-Papon ».

La relaxe a été prononcée aujourd’hui. Et nous sommes dans la période d’une quinzaine de jours où le ministre de l’Intérieur pourrait faire appel de cette relaxe – ou bien le ministère public, ce qui revient au même dans ce type de procédure, puisque le ministre de l’intérieur délègue au ministère public la charge des poursuites, faisant l’économie de la constitution en partie civile.

Il s’agit d’un droit régalien du ministère de l’intérieur que de voir ses plaintes reçues par le Parquet de Paris, sans même que leur recevabilité soit examinée, par principe pourrait-on dire, en fait par tradition – extra-légale, faut-il le souligner ?

Cette particularité – l’absence du plaignant à l’audience – empêchait que le tribunal puisse statuer sur la demande de dommages et intérêt, ou même sur le simple remboursement des frais de justice…

Ainsi, lorsqu’on est poursuivi indument par un ministre délirant, même si l’inconsistance de la plainte est reconnue par le Tribunal, il n’y a pas lieu à ce que le caractère abusif de la procédure fasse l’objet d’une condamnation aux dépens, ainsi que c’est l’usage. Ou bien il faudrait engager une deuxième procédure pour ça, explique Maître Bouzrou, à qui on doit cette défense victorieuse.

Comme on l’a vu, sous l’actuelle présidence, l’exécutif aura manifesté une large propension à mobiliser la justice pour un oui ou pour un non. Le pouvoir use et abuse, sans complexes, de sa position d’autorité, demandant aux tribunaux de relayer ses entreprises d’intimidation de la critique citoyenne – s’en prenant à l’essence même du débat démocratique. Depuis dix ans, de telles plaintes se seront multipliées impunément, obtenant le plus souvent la condamnation demandée, les tribunaux n’ayant pas la coutume de débouter Préfets, Ministres ou Président.

Qu’elles produisent des condamnations ou la relaxe (exceptionnelle) qu’on célèbre aujourd’hui, ces poursuites ont toujours des effets calamiteux, le pire étant l’autocensure qu’elles induisent mécaniquement. La multiplication des attaques à laquelle on a assisté, contre des militants ou de simples citoyens, ou contre des journalistes, aura fait reculer la liberté d’expression. La liberté d’expression et de débat politique. La démocratie.

Mais, à l’heure où nous écrivons, les prévisions semblent indiquer que cette page serait tournée. On remarquera ainsi que ce jugement courageux intervient à quelques semaines de l’élection présidentielle, et de l’alternance attendue. A ce titre, il pourrait bien marquer la fin des années de plomb du sarkozisme. Après dix années d’oppression, la justice comme la société entière aspirent à regagner les libertés perdues.

Plus encore, il s’agit là de sortir du cauchemar de la persécution quotidienne des sans-papiers ou des roms, comme de la paupérisation brutale infligée à tous au bénéfice d’une poignée, comme de la soumission généralisée qu’imposent les contrôleurs de chômage ou d’allocations. Ce qui s’est dessiné ici en moins de dix ans, c’est une société non seulement inhumaine et injuste, mais ultra-policière, ou même pré-totalitaire, ainsi qu’on a pu le voir avec l’abjecte Loppsi adoptée l’an dernier par un Parlement inconscient.

Si la chasse aux étrangers sans-papiers a dépassé toutes les bornes, la campagne anti-rom aura été le comble de ce parcours infâme. C’est là qu’on aura vu l’Etat dit républicain se permettre d’engager une politique expressément raciste. Comme on s’en souvient peut-être ceci aura y compris suscité l’émotion de la Commission européenne, et il a fallu que la France use de tous ses moyens d’intimidation pour empêcher que la commissaire européenne Viviane Reading n’engage des poursuites contre cet Etat dont les méthodes ressemblaient un peu trop à celles mises en œuvre sous de précédents régimes racistes qui n’ont pas vraiment laissé un bon souvenir en Europe.

C’est contre cette campagne que s’est soulevée la protestation « contre la xénophobie d’Etat », et que s’est constitué le « collectif contre la xénophobie » sur le site duquel se trouvait le billet incriminé.

Que disait-il, ce texte ? « Sarkozy, Hortefeux, Lambert : il faut traîner ces hommes-là devant un nouveau Nuremberg. » S’agissait-il là d’un parallèle historique abusif – ainsi que cela a été souvent dénoncé ?

Pourquoi nous étions-nous exprimé ainsi ? Plaidons coupable : bien sûr il y avait là une part de colère, pour avoir assisté depuis des années à l’ignominie des persécutions racistes entreprises, contre des citoyens roumains comme contre des algériens ou des maliens. Mais plus encore que l’expression, y compris provocatrice, de la colère, il s’agissait là de poser un problème de droit très sérieux à nos yeux.

Si Lambert pouvait être traité de « véritable Papon de notre temps », on aurait aussi bien pu qualifier Hortefeux ou Guéant de « Bousquet » – et là, cela n’aurait pas été une « insulte », au sens juridique, puisque la mort brutale de René Bousquet a empêché qu’il soit jugé et condamné pour avoir appliqué la politique antisémite pétainiste, mettant la police française au service de la police allemande, y compris lorsqu’il s’est agi de rafler des dizaines de milliers de juifs que l’Etat-SS destinait à l’extermination que l’on sait.

Au procès, la procureure ne s’était pas gênée pour couper les phrases en deux pour justifier sa demande d’une injustifiable condamnation. Procédons comme elle : « de notre temps » signifie bien que c’est dans le contexte de notre époque, sans occupation allemande ni guerre – et sans Auschwitz –, qu’il faut apprécier l’action de tels hommes, Sarkozy, Hortefeux, Lambert ou Guéant. De même, lorsqu’on appelait à « un nouveau Nuremberg », on a bien dit « un nouveau » – autre chose ; un procédure qui a priori exclut, par exemple, les condamnations à la pendaison telles qu’elles ont été exécutées en 1945.

Pourquoi « Nuremberg » ? Parce qu’il s’agit de crimes contre l’humanité. La veille d’écrire ce billet, nous assistions à la chasse sans fin des roms de Montreuil, auxquels le Préfet Lambert avait interdit de se poser « ni sur un trottoir, ni dans un square ». Ainsi, des fonctionnaires de police poussaient des femmes avec des bébés dans les bras, pour les empêcher de s’arrêter où que ce soit. Sans fin. Lorsque ces roms sont enfin sortis de la juridiction de Lambert-Papon, ils sont entrés dans celle de Gaudin-Papon, le Préfet de police de Paris, qui donnera aux flics parisiens la même instruction. Pourchasser sans fin.

Cette chasse ne trouvera son terme que lorsqu’on aura ouvert à ces roms en détresse un local associatif, rue Courat, dans le XXe arrondissement, opposant à cette déraison d’Etat les droits de la propriété privée, tel le capitaine Haddock ouvrant son parc pour accueillir les romanichels qui, sans ça, n’auraient eu droit de camper que sur la décharge municipale de Moulinsart.

Nous sommes confrontés à des politiques racistes au nom desquelles sont infligés des traitements inhumains et dégradants, et nous demandons que l’Etat réponde de ses crimes. C’est ça, Nuremberg.

Ci-dessous le texte incriminé :

Le Préfet Lambert, véritable Papon de notre temps, poursuit la chasse aux roms en Seine-Saint-Denis. Hier, c’était la police de Montreuil qui chassait dans les rues la trentaine de roms sur le trottoir depuis trois semaines. Pourchassés sans fin, sans un lieu pour se poser. Ils ont finalement été accueillis dans le local associatif de Télé-Liberté, Paris XXe, quand les flics du Préfet Gaudin, prenant le relai de ceux de Lambert, poursuivaient la chasse perpétuelle… Aujourd’hui, c’est à Bondy que Lambert-Papon continue sa sale besogne, appliquant son programme ultra-raciste : “pas un rom en Seine-Saint-Denis”. Sarkozy, Hortefeux, Lambert : il faut traîner ces hommes-là devant un nouveau Nuremberg. Vive la grève générale. À bas l’État raciste.

URGENT : camp de rroms de Bondy évacué MARDI 26 OCTOBRE : Des centaines de policiers interviennent ce matin sur le camp de rroms de Bondy. Ce camp est un énorme camp, des centaines de rroms sont concernés !!! Le camp se trouve à PONT DE BONDY (RER E – Tram1).