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Le plus grand centre de rétention de France ouvre près de l’aéroport de Roissy

(Le Monde)

Deux grandes structures contiguës de type carcéral reliées par une
passerelle et entourées de hauts grillages, de barbelés, de haies
épineuses et d’un chemin de ronde : il ne s’agit pas d’une nouvelle
prison, mais bien d’un centre de rétention administrative (CRA), le
plus grand jamais construit en France. Il devrait ouvrir ses portes
d’ici à la fin du mois. Situé au Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne), près
de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle d’où partent nombre d’expulsés,
ce centre, érigé à 1 km d’un premier de 140 places, pourra accueillir
240 étrangers en situation irrégulière.

L’ouverture de ce nouveau CRA, qualifié de "camp d’internement pour
étrangers" par la Cimade, une association habilitée à intervenir en
rétention, intervient alors que le ministre de l’immigration, Eric
Besson, s’apprête à présenter en conseil des ministres un nouveau
projet de loi visant « à simplifier » les retours forcés d’étrangers en
situation irrégulière. Officiellement, le nouveau centre, que Le Monde
n’a pas été autorisé à visiter, est composé de deux structures
distinctes de 120 places - la législation limite la capacité d’accueil
à 140 places par centre de rétention. En 2008, le contrôleur général
des lieux de privation de liberté s’inquiétait de « la fiction de »plusieurs centres« placés en un même lieu ».

La Cimade, qui a pu le visiter, évoque un espace « sécuritaire » et
« totalement déshumanisé ». A l’intérieur, "de multiples caméras de
vidéosurveillance et détecteurs de mouvements permettront aux
policiers, depuis une tour de contrôle, de contrôler en permanence ce
que font les personnes retenues". Le haut des portes des chambres est
vitré, interdisant toute intimité.

L’association note par ailleurs que l’accès aux lieux d’aides
(infirmerie, local associatif, Office français de l’immigration et de
l’intégration) et aux pièces de visite (familles, avocats, consulat)
n’est pas libre comme c’est le cas dans d’autres CRA : "Il ne pourra
se faire qu’après le franchissement de plusieurs grilles et portes à
fermetures magnétiques que les policiers actionneront à distance par
un système d’interphone."

Un dispositif qui laisse craindre à la Cimade des problèmes d’accès
aux intervenants extérieurs. L’association se dit d’autant plus
inquiète que 40 places sont réservées à des familles, ce qui induit
l’accueil d’enfants.

En juillet 2009, à la suite d’une enquête sur la gestion des CRA, la
Cour des comptes s’alarmait de la construction de ce centre. "Le
nouveau projet du Mesnil-Amelot va entraîner une concentration massive
de retenus dans le secteur, avec de grands risques d’effets néfastes",
relevait-elle. "Il est certes prévu plusieurs zones de vie
différentes, mais celles-ci, contiguës et séparées par des grilles,
risque de n’atténuer que faiblement l’effet de masse", insistait la
haute juridiction déplorant qu’aucun enseignement n’ait été tiré des
incidents du centre de Vincennes.

Le 22 juin 2008, théâtre depuis plusieurs mois de vives tensions, le
CRA de Vincennes, alors le plus important de France avec une capacité
de 280 places (deux fois 140), avait été ravagé par un incendie après
le décès d’un Tunisien âgé de 41 ans - le jugement de l’affaire est
attendu mercredi 17 mars. Trois mois avant le drame, la Commission
nationale de contrôle des centres et locaux de rétention
administrative et des zones d’attente qualifiait ce centre de
« chaudron qui peut se mettre à exploser au moindre incident ». La
Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) soulignait
elle aussi le risque qui découle de la concentration d’un "nombre
excessif de retenus".

Pour la Cour des comptes, "il peut être considéré qu’au-delà de 80
places, le CRA devient une sorte « d’usine à éloigner » peu propice à
l’attention individuelle que doit recevoir chaque retenu, ne serait-ce
que pour éviter qu’il s’oppose à son retour". La police aux
frontières, insistait la Cour, reconnaît elle-même que les très grands
centres engendrent des risques de trouble à l’ordre public, une
moindre individualisation du suivi psychologique et une moindre
disponibilité des personnels envers les retenus. Même avis du député
UMP Thierry Mariani, auteur d’un rapport d’information sur les centres
de rétention, qui plaide pour que ces lieux gardent une "taille
humaine" en ne dépassant pas 60 à 80 places.

Ces mises en garde n’ont pas empêché le gouvernement de reconstruire
le centre de Vincennes en trois modules de 60 places (pour un total de
180 places) et de finir le projet d’extension du centre du
Mesnil-Amelot.

Au total, le « plan de rénovation » des CRA engagé en 2006 portera le
nombre de places disponibles de 943, en 2005, à 1 959 fin 2010.

Laetitia Van Eeckhout

Le Monde. Article paru dans l’édition du 17.03.10