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En 1985… certains n’étaient pas nés… Comme du poisson. C’était il y a un quart de siècle. Une tranche de temps. Le temps pour des enfants de grandir. Et pour des amours de mourir. Le temps d’un théâtre ? Mais pourquoi donc le Lavoir Moderne Parisien ne durerait-il pas vingt-cinq ans de plus ?

1985, jeune punk, Hervé Breuil débarque à la Goutte d’or. Ce lyonnais revient de Pologne où, se solidarisant de Solidarnosc, il aura même trouvé compagne. Une artiste plus folle que lui, dit la légende. « Nous avions 20 ans et l’espoir de transformer la cité », résume-il aujourd’hui.

Les deux jeunes amoureux arpentent le quartier le plus pauvre de Paris, Barbès… la Goutte d’or… cet endroit particulier de la ville où arrivent les vagues successives de migrants. Comme Belleville – plus que Belleville ? –, Babel. Par là, Paris est relié au monde – et il n’y a qu’à voir les innombrables devantures des boutiques qui vendent des cartes pour téléphoner au moins cher dans tant de pays...

Le couple de punks allumés passent dans ces rues et, méthodiques, pas si fous, notent les adresses de bâtiments abandonnés. Au cadastre, ils obtiennent le nom du propriétaire de ce vieux lavoir – possiblement celui-là même où Zola campait Gervaise, au lointain temps de l’Assommoir… Une bâtisse dont le toit est effondré depuis longtemps et qui sert surtout de dépotoir. Les jeunes gens n’ont pas d’argent, mais ils se proposent pour retaper la baraque. Tope-là.

L’aventure démarrait.

On a du mal à en parler, tant ça intimide. Qu’est-ce que l’art ? Et l’art vivant ? Il est difficile de parler du Lavoir moderne parce que c’est de la vie, et qu’une chose vivante, c’est aussi fragile et impossible à cerner qu’un théâtre à la Goutte d’or. Un quart de siècle...

Que s’est-il passé là ? Combien de délires ? Combien d’œuvres ? Combien de génie, combien de lumière, combien de beauté – et combien de splendeur ? Une Factory dans Paris… si, si.

Combien de fois a-t-on pu entendre une voix cristalline comme celle de l’éthiopienne dont je ne connais pas le nom, mais dont le chant nous parvenait l’autre jour, de l’étage en dessous ? – C’était Etenesh Wassie, la tigresse des platanes… justement qualifiée de « amazing » par un commentaire de youtube…

– À quoi s’occupait-on plutôt que de l’écouter ?

À rêver qu’elle puisse encore chanter là.

Là ? Là. À la Goutte d’or. Au cœur de la Goutte d’or.

Quand, il y a vingt-cinq ans, ces deux punks parvenaient à faire du lavoir en ruine un théâtre, ils importaient avec eux sexe, drogues et rock’n roll. Suite à la trop longue glaciation socialiste, tous les vents du vrai art moderne soufflaient par dessus le mur de Berlin que, Hervé, jeune fou, avait escaladé d’ouest en est, alors qu’il n’était pas rare qu’on meure en tentant l’inverse…

S’ils débarquaient de l’est, à la Goutte d’or nos aventuriers de l’art rencontreront les cultures d’Afrique. Et d’Amérique, et de partout… Pour une vraie citoyenneté universelle. Parce que l’art n’a pas de patrie. Quadrature du cercle, ce théâtre, carrefour des cultures du monde entier, sera réellement un théâtre de quartier, un véritable service de proximité. Et s’il n’y avait qu’un théâtre…

J’ai découvert l’univers du Lavoir tardivement, par Télé Léon, rueleontv.net, « la première télé mondiale de quartier »… On était en cette sombre année 2007 d’élection présidentielle suivie de l’effroyable ouverture de la chasse aux étrangers, où le jeune Ivan tombait du 4e étage en fuyant la police… premier d’une série. Télé Léon aura accueilli alors, pendant près d’un an, deux bonnes heures par semaine, tous les mardis, ce qu’on appelait, dans le prolongement du Quotidien des sans-papiers, « la Télé des sans-papiers ».

C’était à l’Olympic, à l’entrée du café, qu’Hervé avait installé un mini plateau télé, ouvert sur la rue les beaux jours, plus tourné vers le bar l’hiver. On y donnait la parole aux sans-papiers comme aux militants, aux citoyens, aux associations, à tous ceux qui, confrontés à la brutale offensive de l’État raciste, avaient quelque chose à en dire. Semaine après semaine, on témoignait là de la guerre aux sans-papiers, et de leur combat héroïque. (Une époque qu’on espèrerait révolue…) Comme si souvent, pendant l’émission, il y avait des rafles à la sortie du métro, à Château-Rouge comme à La Chapelle…

En même temps qu’on diffusait en direct la Télé des sans-papiers, il y avait dans cette ruche des spectacles, au sous-sol de l’Olympic et, plus bas dans la rue, au LMP. Comme tous les soirs. À tout instant, un artiste débarquait, avec son projet de spectacle, son groupe musical ou sa troupe de théâtre. Combien de fois aurais-je vu Hervé en recevoir, pour dire oui, oui, c’était possible… Ils pourraient se produire ici ou là, pour au moins l’une des six cent représentations par an que l’association Procréart pouvait assurer dans l’année, entre le LMP et l’Olympic (450 en moyenne…).

C’était bien sûr pour eux aussi qu’existait cette télé « mondiale » – la télé et tout le reste –, pour promouvoir leur art. L’art du quartier. L’art du monde entier. « Nous avons créé un théâtre, une galerie, une salle de concert, une librairie, une web-tv, un festival de rue… », récapitule Hervé. Il en oublie, comme ces tournois de lutte sénégalaise – les premiers en France –, qu’il organisait dans le square Léon en je ne sais quelle lointaine année… – Ah ce festival de la rue Léon, qui faisait de la rue un théâtre…

Un jour, on rebaptisera la rue Léon, pour l’appeler rue Hervé Breuil…

En attendant, depuis plusieurs mois, l’Olympic est fermé ! J’y ai mangé un dernier mafé en février… Véritable entreprise de rencontre de toutes les cultures, laboratoire d’idées, « laboratoire multiculturel » a-t-on dit. En lui même une œuvre d’art sans pareille, ce bar des années trente dont Hervé assurait la continuité par delà la modernité et le reste, dans la vie, dans la vie de l’art, la vie du quartier, la vie de son temps.

À l’Olympic, chaque année, l’association Survie organisait concerts et conférences contre la Françafrique. C’est aussi là que la tendance Duflot des Verts a longtemps tenu ses réunions (et c’est paradoxalement, ironiquement, que ce théâtre va disparaître, et Hervé devenir sans abri, à l’heure où ceux qu’il a abrité parviennent au pouvoir…).

Comme pour parachever l’œuvre d’art – de ce vrai art moderne que pratique cet éternel performer –, c’est au Parti pirate qu’Hervé s’est inscrit pour faire vibrer encore les murs du vieux Lavoir, célébrant comme les derniers jours de la Tortue un flacon de rhum à la ceinture, portant aussi haut qu’il pouvait le drapeau de la piraterie. Pour les libertés, les libertés culturelles, la liberté du net. Encore combien de réunions, combien de prises de têtes, combien de fêtes, combien d’émissions, combien de presse… Alors que la fin d’un théâtre n’intéressait pas grand monde, les
débuts d’un parti, par contre… Il fera 1,38% des voix. Fin de l’histoire ?

Son véritable chef d’œuvre, ce sera finalement d’avoir mis à nu l’entreprise de caporalisation de la culture. Les personnes qui dirigent des théâtres répondent à des appels d’offres aux termes desquels ils sont choisis par le subventionneur. Pas une tête ne dépasse. Un système cruel. On parle d’une quarantaine de lieux qui fermeraient dans l’année… Non conformes.

Mieux qu’un grand architecte de l’univers, voici venu le temps du grand metteur en scène de la ville. Celui qui remplissait cette fonction jusqu’à peu était une personne de goût – directeur de stratégie chez LVMH en même temps qu’il était en charge de la politique culturelle de la ville… –, et il faisait les théâtres à sa convenance.

Le budget annuel pour le gardiennage du 104, rue d’Aubervilliers, projet-phare de la ville ? 1,8 million d’euros, dit-on. Le Lavoir moderne n’aura jamais eu à embaucher un seul vigile en vingt-sept ans, alors qu’il est ouvert à longueur d’année dans l’endroit réputé le plus difficile de la ville, cette Goutte d’or où les flics osent à peine patrouiller.

Cent mille euros par an boucleraient largement le budget de l’association Procréart qui veut poursuivre l’œuvre entreprise. Plus quelques sous pour assurer la pérennité des baux et même la mise en conformité des lieux – on ne rêve même plus de réinstaller l’Olympic, dont les rideaux sont aujourd’hui tirés… Et pourtant, c’est aussi ça qu’il faudrait pour sauver cette expérience unique de création et de réhabilitation du quartier, rue Léon.

Pendant ce temps, toujours non loin de là, le grand metteur en scène refait aussi le cinéma Louxor, à non moins grands frais… Le LMP met en œuvre, depuis vingt-sept ans, ce que le Louxor ne fera jamais. L’art vivant. – Ou bien faudrait-il confier le Louxor à Hervé ?

Il y a quelques années, les flics embarquaient Hervé, et en profitaient pour lui signifier sans détour qu’ils finiraient bien par la fermer, sa boutique. Faudra-t-il constater qu’ils ont tenu parole ?

Ainsi, en vingt cinq ans, à la Goutte d’or, on aurait vu apparaître un commissariat et disparaître une des plus étonnantes entreprises culturelles du monde…

Le Tribunal de commerce a ordonné l’expulsion d’Hervé de son théâtre – où il habitait depuis 28 ans – le 9 août. Hervé à laissé la place. À la mi-septembre, c’est l’association qui doit passer devant le Tribunal, au risque de subir le même sort.

À l’Olympic, l’autre jour, un huissier est passé pour saisir et mettre aux enchères tout ce qui en faisait un bar… Sur le rideau tiré est affiché un numéro de téléphone, accompagnant ce sinistre avis : « opportunité judiciaire ». Ça pourrait devenir une superette, dit-on… Et le Lavoir ?

[Source : Barricade : en vente chez les marchands de journaux]