Le jounal de la BOURSE DU TRAVAIL OCCUPEE numéro 12


Mis en ligne par: Frédéric L.I
Publié le: 16 mai 2009

DE LA PROFITATION DES SANS-PAPIERS

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Depuis la grève générale et le mouvement contre la vie chère des populations noires des Antilles, depuis l’inédite marée noire de la manifestation parisienne de solidarité, le samedi 21 février (trente mille personnes défilant de la place de la République à celle de la Nation), un mot nouveau a acquis droit de cité dans le vocabulaire politique de la métropole. Ce mot est un mot ultramarin, a expliqué un orateur antillais, ce mot est le mot profitation.

Selon cet orateur, il résulte de la combinaison de deux mots : profits (capitalistes) et exploitation (colonialiste). C’est-à-dire que, dans les départements d’outre-mer, les profits capitalistes continuent de venir du terreau des rapports sociaux dominants hérités des anciennes colonies. C’est la colonisation blanche qui se poursuit, sous des formes nouvelles et illusoires.

Ici n’est pas le lieu de chercher jusqu’à quel point cette définition recouvre la réalité sociale et économique et la conscience collective des Antillais. Mais on ne saurait mieux rendre, par un seul mot, la situation des sans-papiers en France. De ceux, notamment, qui viennent des anciennes colonies françaises d’Afrique.

La différence, pour ces anciens colonisés non antillais, est que les rapports de profitation non seulement subsistent dans leurs pays d’origine, sous des formes nouvelles, néocolonialistes, mais que, collés à leur peau, ils les suivent dans l’ancienne métropole. C’est leur lot et leur destin. Ces rapports, la France blanche les étend sur son sol en même temps qu’elle y traite ces immigrants de couleur comme des « clandestins ». Elle les étend au double sens du mot : profits capitalistes doublés de l’exploitation colonialiste d’hommes et de femmes spoliés de leurs droits d’êtres humains.

Comme tout rapport général de domination, d’exploitation sociale, et d’autant plus que la réalité en est plus âpre, il ne faut pas que la profitation, pour s’exercer au mieux, s’exerce seulement dans sa forme nue. Publiquement, elle se doit de ne pas se présenter sans fard, sans être revêtue d’un cadre d’ensemble, juridique, idéologique, politique. Elle se doit de constituer un corps multiple, nuancé, à facettes, prenant des formes allant des plus ou moins ouvertes (là où l’exploitation matérielle se pratique) aux plus sournoises.

On peut dire, pour faire court, qu’on exerce souvent le rapport général, sous une forme quelconque, sans le vouloir, sans le savoir, simplement parce qu’il est dans l’esprit du temps et qu’on le respire avec l’air ambiant. C’est comme cela que se façonnent les formes les plus insidieuses, conformes à la conservation générale du rapport.

On pourrait exprimer cela de manière peut-être plus appropriée par le mot profitage, au sens qu’emploient, nous dit-on, les Algériens. Profitation renvoie notamment à la sphère économicosociale et aux grands profits du patronat ; alors que profitage renverrait surtout à quelque chose comme une « rente de position » d’ordre social-politique, au clivage entre ceux du commun des hommes qui peuvent, par leur position dans la société, « profiter de la situation », qui en profitent en fait, et ceux qui ne peuvent pas.

C’est pour attirer l’attention sur ce danger (danger dès qu’on aborde le terrain des luttes des sanspapiers sans se défaire des idées reçues, syndicales, politiques, ou autres, de tous bords), que ce numéro du journal a été préparé. Profitage subi, page 2. Critiqué, page 3. Exercé, page 8. Et, pages 4 à 7, une assez longue réflexion parue avant l’occupation de la Bourse du travail, donc au-dessus de tout soupçon qu’elle puisse être un parti pris en sa faveur.