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Jusqu’à présent, Lampedusa était une étape pour les candidats à
l’immigration, au cours de leur long voyage vers l’Europe. Un lieu de
passage plein d’espoir pour ceux qui avaient bravé tous les dangers. Les
migrants africains y arrivaient en bateaux, souvent depuis la Tunisie
qui se trouve à peine à 130 kilomètres de cette île à l’extrême sud de
l’Europe. 1 500 à 2 500 dollars, c’est le prix pour une place à bord,
mais l’espoir n’a pas de prix. À Lampedusa, les immigrants illégaux ne
passaient que quelques jours, avant d’être transférés sur le continent
italien. Mais depuis peu, tout a changé. Dans le nouveau « Centre
d’Identification et d’Expulsion », ils restent enfermés jusqu’à leur
rapatriement. Depuis cette décision du ministre de l’Intérieur Roberto
Maroni, l’île – connue comme paradis pour touristes – est en émoi.

Conditions incompatibles avec un examen serein, selon la FTCR

L’ambiance dans le centre de rétention est explosive, selon Omeyya Seddik, à l’origine du Groupe de recherche et d’Intervention sur les migrations (G.R.I.S) : « L’entassement dans cette cage aux fauves et la présence énorme d’hommes en armes font monter la tension très vite. »

Plusieurs migrants tunisiens, joints par téléphone dans le centre de rétention, témoignent des difficultés pour voir le médecin et confirment avoir dû signer des documents en italien sans en comprendre le contenu. C’est par la suite qu’ils ont appris qu’il s’agissait là de leur avis d’expulsion. La Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) s’inquiète surtout du cas d’une trentaine de Tunisiens originaires de la ville de Redeyef, dans la région du bassin minier de Gafsa, où un important mouvement de protestation a été réprimé par les autorités tunisiennes en 2008. « Ces Tunisiens ont demandé l’examen de leur demande d’asile », dit Omeyya Seddik, « or les conditions de leur détention tel que nous avons pu les constater sont incompatibles avec un examen serein et impartial de ces demandes. »

Par peur d’être parmi les prochains à être refoulés, beaucoup de migrants n’ont qu’une seule idée en tête : s’évader. Le 18 février, une tentative d’évasion d’une centaine de Tunisiens a échoué. Repoussés par les forces de l’ordre, ils ont mis le feu au centre. Nourdine, lui, a réussi son évasion vers la Sicile : « Pendant plusieurs jours, je me suis caché à Lampedusa. Les habitants m’ont aidé, ils m’ont apporté à manger. Quand le bateau est arrivé, je me suis caché sous une semi-remorque, coincé à côté de la roue. C’était très fatigant, j’ai passé huit heures sous le camion. » Nourdine, aujourd’hui immigré illégal à Palerme, cherche un travail : « C’est tout ce qu’on veut, un travail. »

  Lampedusa, une prison à ciel ouvert ?

« Nous sommes tous enfermés ici comme du temps où Lampedusa était une colonie pénitentiaire, il faut que l’État nous respecte. »

De gros nuages noircissaient, mercredi 18 février, le ciel de Lampedusa. Des flammes s’échappaient du centre de rétention, à quelques kilomètres du village principal de cette île – devenu le théâtre d’une révolte des immigrés. Tôt le matin, suite à l’annonce d’un rapatriement imminent de 107 Tunisiens, les migrants ont forcé le portail pour s’évader. Repoussés par les forces de l’ordre, une vingtaine d’entre eux a rassemblé des matelas, des coussins et du papier pour y mettre le feu. Résultat : une soixantaine de blessés ont dû être soignés et le centre a été en partie ravagé par l’incendie. La rébellion n’est une surprise pour personne à Lampedusa : depuis des semaines déjà, les organisations internationales constatent une ambiance explosive dans le Centre d’Identification et d’expulsion de l’île.

Entassés depuis des semaines, les « clandestinis », comme les appellent les Italiens, se sentent pris au piège à Lampedusa. Arrivés en bateau, après avoir traversé la Méditerranée, ils espéraient trouver du travail en Europe. Mais ces derniers jours, tous ont reçu leur lettre d’expulsion. Depuis, ils craignent d’être les prochains à être renvoyés dans leurs pays d’origine.

Jusqu’en décembre 2008, les immigrés ne restaient que quelques jours sur l’île de Lampedusa pour être transférés sur le continent par la suite. Après 60 jours, ceux qui ne pouvaient pas obtenir le statut de réfugié recevaient un avis d’expulsion avec l’obligation de quitter le territoire. Mais au lieu de retourner dans leurs pays d’origine, la plupart restait en Europe pour y travailler clandestinement. Mais depuis, la donne a changé. Le ministre de l’Intérieur, Roberto Maroni a décidé de transformer le « Centre de premier accueil » en « Centre d’identification et d’expulsion » afin de permettre des rapatriements plus rapides. En plus, un accord signé le 27 janvier à Tunis entre le ministre de l’Intérieur italien Roberto Maroni et son homologue tunisien, Rafik Belhaj Kacem, a eu un effet accélérateur.

  400 policiers pour 863 migrants

C’est la perspective d’un éloignement certain qui a poussé une centaine de migrants à se révolter. Ces derniers jours, l’ambiance était devenue explosive dans le centre de rétention. Les immigrés y vivent comme dans une prison à ciel ouvert, derrière des barbelés et sous les yeux très vigilants de 400 policiers, carabiniers et soldats. Les forces de l’ordre y patrouillent 24 heures sur 24. La tension à l’intérieur est telle que même les travailleurs humanitaires ne franchissent plus les barrières de ce qu’ils appellent désormais « la cage aux fauves ».

Simona Mascarelli, de l’Organisation internationale pour les migrations, est chargée d’informer les migrants de Lampedusa sur leurs droits – mais elle ne peut plus remplir sa mission pleinement : « Le problème est que nous n’avons plus accès à tout le monde. Selon la police, ce n’est pas un lieu assez sûr pour nous. Ils disent avoir trouvé des couteaux et craignent que quelque chose puisse nous arriver. »

Est-ce que le centre de rétention est en passe de devenir une zone de non-droit ? En tout cas, que ce soit l’Organisation internationale pour les migrations ou le Haut commissariat des Nations unies pour les refugiés, aujourd’hui, et depuis des semaines déjà, personne ne sait plus ce qu’il se passe à l’intérieur. Des Tunisiens, contactés par téléphone, rapportent des conditions de détention inhumaines et un manque d’hygiène criant qui aurait causé plusieurs cas de galle. Selon le gérant du centre, Frederico Miraliotta, 90 douches et toilettes sont à la disposition des 863 personnes actuellement présentes dans le centre. L’année dernière, au pic des arrivés sur l’île, jusqu’à 1800 clandestins s’entassaient dans ce camp fermé.

Le 24 janvier déjà, 700 migrants s’étaient évadés du centre pour joindre une manifestation des habitants de l’île qui sont, eux aussi, hostiles au nouveau Centre d’identification et d’expulsion. Depuis, les tentatives d’évasion et même de suicide se multiplient. Début février, une dizaine de Tunisiens ont ingurgité des lames de rasoir – un autre a tenté de se pendre. Mardi, 17 février, 300 personnes se seraient mises en grève de la faim.

  Le maire a tiré la sonnette d’alarme

Dans un rapport, les eurodéputés confirment les accusations des migrants : Ils pointent du doigt l’aide juridique et médicale insuffisante, mais aussi un manque de solidarité des membres de l’Union européenne envers les pays à la périphérie de l’Union. Depuis des mois, le maire de Lampedusa réclame une nouvelle inspection des lieux. À la tête d’une délégation locale, Bernardino de Rubeis s’est rendu à Bruxelles le 10 février pour tirer la sonnette d’alarme. Il accuse le ministre de l’Intérieur d’être le responsable Numéro 1 pour avoir trop serré l’étau autour des clandestins à Lampedusa : « Je voudrais le dire à l’ensemble des pays de l’Union européenne : le phénomène de l’immigration est un problème européen. Nous à Lampedusa, nous ne pouvons pas supporter seuls ce poids. En plus, les déclarations du
ministre de l’Intérieur Maroni qui veut que tous les migrants qui arrivent sur notre île restent ici jusqu’à leur expulsion... ces déclarations relèvent de la folie. Ce n’est pas possible ! »

Les 6000 habitants de Lampedusa qui vivent du tourisme et de la pêche, se sentent seuls face à l’urgence. Compte tenu de la présence d’un millier de policiers, carabiniers et soldats sur l’île, ils craignent que les touristes puissent fuir ce nouveau « Alcatraz ». L’île se trouve à seulement 130 kilomètres des côtes de la Tunisie. Ces dernières années, elle est devenue la porte d’entrée pour l’Europe – la première terre sur la route des Africains vers le nord. En 2008, près de 31.700 immigrants ont débarqué à Lampedusa. C’est une augmentation de 75% par rapport à l’année précédente.

[Source : RFI, FTCR]