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Du 2 juin au 6 juillet prochains, de Bruxelles à Strasbourg (arrivée
prévue le 2 juillet), du siège de l’exécutif à celui du parlement
européens, en passant par Maastricht, Schengen, la Belgique, la
Hollande, la France, l’Allemagne, la suisse et l’Italie, se déroulera
la Marche européenne des sans-papiers et migrant-e-s. Ci-après l’interview d’Anzoumane Sissoko, coordinateur de la Csp75, qui a
proposé cette marche aux collectifs des autres pays.

Sur les routes d’Europe retentira la voix des sans-papiers !

Sommaire

• page 2-3, Csp75 : Sur les routes d’Europe retentira la voix des sans-papiers

• page 4, Collectif Contre la Corruption et pour le Changement (Mali) : Pourquoi nous ne voulons plus de ce système

• page 5, Anzoumane Sissoko : Chez nous la terre est un bien commun, s’y installe qui veut

• page 6-8, Reportage : Être sans-papiers à Nice

La marche européenne des Sans-Papiers

Par la Coordination des sans-papiers 75 (Paris)

La voix des sans-papiers retentira sur les routes d’Europe

Du 2 juin au 6 juillet prochains, de Bruxelles à Strasbourg (arrivée prévue le 2 juillet), du siège de l’exécutif à celui du parlement européens, en passant par Maastricht, Schengen, la Belgique, la Hollande, la France, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, se déroulera la Marche européenne des sans-papiers et migrant-e-s.

Ci-après l’interview d’Anzoumane Sissoko, coordinateur de la CSP75 qui a proposé cette marche aux collectifs des autres pays.

C’est au bout de la marche Paris-Nice des sans-papiers de mai 2010, que sont nés l’idée et le projet de la marche d’aujourd’hui. Mille kilomètres, tout un mois, une moyenne de 33 kilomètres à pied par jour, pour finalement n’être reçus par aucun des chefs d’État africains rassemblés par Sarkozy.

Nous voulions exposer à ce sommet de la « Françafrique » notre point de vue sur les accords iniques dictés à nos pays d’origine par la France, ancienne puissance coloniale devenue néocoloniale, accords qui règlent la politique dite de « co-développement » et des « flux migratoires », en fait d’expulsion chiffrée et sauvage des sans-papiers de France. Nous avons trouvé porte close.

C’est face à ce fait inouï de chefs d’État africains rassemblés en France, refusant de recevoir une délégation de leurs concitoyens de l’étranger (lesquels sont souvent les seuls à assurer la survie de populations entières africaines, autrement condamnées à mourir littéralement de faim), c’est là que cette idée a commencé à germer en nous de dépasser le cadre national : contourner l’obstacle de l’arbitraire français, de sa politique meurtrière du chiffre, et aller présenter nos doléances et revendications de justice directement au niveau de la plus haute expression de la démocratie européenne, le parlement de Strasbourg.

Nous avons dès lors pensé à appeler les collectifs de sans-papiers et migrants des différents pays d’Europe à une action commune, avec l’objectif de présenter aux députés européens assemblés nos propositions pour la libre circulation et installation des migrants et pour leur régularisation selon des principes d’équité et de raison. Ce projet a été retardé par notre participation, en janvier-février 2011, à la caravane Bamako-Dakar et au Forum social mondial de Dakar [voir la Voix des sans-papiers, numéros 3 et 4]. Maintenant, en ce juin-juillet 2012, nous voilà donc prêts, aujourd’hui nous voilà partis sur les routes de l’Europe.

Pourquoi cette marche

C’est un fait que les pays européens ont chacun leur propre politique d’immigration ; c’en est un autre que ces politiques différentes sont conduites, dans chaque pays, en prétextant l’obligation de respecter les décisions européennes. La marche va dénoncer cette hypocrisie et porter au grand jour les nombreuses contradictions entre pays.

En France, la rétention administrative des sans-papiers peut arriver à 45 jours, en Belgique jusqu’à 18 mois ! En France, les demandeurs d’asile ne sont pas enfermés jusqu’à la décision sur leur dossier, en Allemagne oui. Et ainsi de suite, la liste est longue, et pas toujours aussi flatteuse pour la France comme ces deux exemples… Dans les pays traversés, nous allons faire un tour d’horizon comparatif pour marquer les différences, les contradictions des législations du droit des étrangers et de leurs mises en pratique.

À Bruxelles, au départ, nous allons poser le problème à la commission européenne, puis, à l’arrivée, demander au parlement de Strasbourg de prendre acte de toutes ces difformités : lui demander de travailler à les résoudre selon un principe d’égalité des droits, et non d’une Europe « libérale » où nous ne servons, nous autres migrants et sans-papiers, que de variable d’ajustement économique.

On va sans doute dire que nous rêvons, en revendiquant une telle harmonisation du droit des étrangers, d’autant que la pratique montre que l’harmonisation européenne, lorsqu’elle est faite, c’est régulièrement vers le bas. Nous voyons bien les limites d’une réponse simplement juridique. La marche, son parcours de Bruxelles à Strasbourg, signifient même cela : il faut que le politique s’empare de ces problèmes. C’est une harmonisation par le haut que le politique démocratique européen doit faire sienne ; cette harmonisation est inscrite en slogan sur les tee-shirts que les marcheurs vont porter fièrement : « Liberté de circulation et d’installation pour tous ».

Actuellement, en Europe, les droits humains les plus élémentaires des migrants sont bafoués. Prenons l’exemple de la France. Les sans-papiers, pour que leur dossier de régularisation soit pris en compte, doivent avoir 8 ans de présence s’ils sont avec la CSP75, autrement 10 ans ; 5 dans le cadre du travail... Si, pendant ces longues années, ils sortent du territoire, même pour une raison majeure tel un décès dans leur famille, ils perdent toute la durée de présence. Combien d’entre nous, avant d’être régularisés, n’ont pas pu assister aux funérailles de leur père, de leur mère, ou aller régler d’importantes affaires familiales, à cause de cette véritable assignation à résidence dans des conditions de clandestinité fabriquée et de pauvreté physique et morale extrême ! Le moral en subit un sacré coup, on ne se sent plus des êtres humains, mais des bêtes. Il y a des sans-papiers qui, même une fois régularisés, ne s’en remettent plus. Marcher à travers les frontières européennes sera aussi un acte de dénonciation de cette assignation à résidence, que les camarades d’Allemagne tiennent tout particulièrement à dénoncer.

Je rappelle que le droit de pouvoir quitter son pays et de s’installer dans un autre de son choix, est un droit universel proclamé dans la déclaration de 1948. Avec la libre circulation, s’il trouve du travail, le migrant s’installe, sinon il repart et tente ailleurs ou plus tard. Il ne reste pas bloqué là, même s’il est au chômage, à dépenser ses petites économies, dans une situation de plus en plus précaire et dépendante. La liberté de circulation n’est pas seulement une question de droits de l’homme, c’en est aussi une de rationalité économique, je crois.

Par là, je ne veux pas dire que seule la régularisation par le travail est bonne. En 2005, à Paris, nous avons fait front commun avec les associations de défense des droits des immigrés en créant l’UCIJ (union contre l’immigration jetable) justement pour nous opposer au fait de conditionner le séjour au travail ; ce qui est la restriction même de la liberté de circulation, et la porte ouverte à l’« immigration choisie » qui a fait et continue de faire tant de ravages humains, qui a créé et continue de créer les conditions de la pire clandestinité et misère.

Il y a là aussi la base de notre désaccord avec la CGT, qui raisonne à peu près ainsi : tous les sans-papiers travaillent, donc il est normal et légitime de lier le droit de séjour à l’emploi. C’est un argument parmi d’autres, mais, dès qu’il est absolutisé, ça ne peut que devenir un appui de fait à la politique de l’immigration choisie.

Puis, si l’on veut parler chiffres, l’immigration choisie, dans ses procédures de contrôle et de répression (y compris l’« aide au retour », qui n’est pas une aide « au développement », mais une mesure d’éloignement du territoire français), s’est révélée beaucoup plus coûteuse que n’importe quelle liberté de circulation. Le GISTI (groupe d’information et de soutien des immigrés) a calculé que l’expulsion d’un sans-papiers coûtait en moyenne 30 000 euros. Multipliez ce chiffre par celui de 30 000 expulsions annuelles, cela fait la bagatelle de près d’un milliard d’euros par an !

Quand je parle d’égalité des droits, je ne parle pas pour l’instant d’égalité avec les nationaux. Nous allons certes poursuivre la lutte en ce sens s’agissant des migrants régularisés, mais le combat urgent vise l’harmonisation du droit des « irréguliers » à leur régularisation. Même pour le travail, les différences sont aujourd’hui choquantes : en France, les sans-papiers peuvent saisir les prud’hommes en cas de litige, dans d’autres pays non ; pareil pour les accidents du travail, les écarts des droits sont inacceptables. La première mesure raisonnable d’harmonisation passe par la régularisation de tous les sans-papiers, sans quoi la liberté de circulation ne sera qu’un leurre.

Notre manière de l’affirmer, ce sera la colonne des marcheurs traversant plusieurs frontières d’États européens. Nous allons bien entendu demander aux autorités de chaque pays l’autorisation de passer et de manifester. Mais nous ne nous attendons pas à des autorisations écrites, une non-réponse vaudra à nos yeux autorisation tacite. Nous en avons l’expérience et nous sommes confiants. Nous sommes un mouvement pacifique qui lutte pour la reconnaissance de ses droits à une existence humaine digne.

Bien plus périlleux est aujourd’hui de traverser d’autres frontières, qui ne sont pas terrestres, mais mentales, sociales, économiques. Tout au long de la marche, ce sera cette notion de frontière au sens complexe et profond, que nous allons mettre au défi. Ce sont ces frontières-là que la marche va d’abord traverser. Pour que surgisse, vive et perdure, au coeur de l’Europe politique, un questionnement effectif sur les barbelés opposés par les États à l’égalité réelle des hommes.

Les marcheurs

Marcher, c’est notre mode d’action habituel, pour nous de la CSP75. À Paris, au moins une fois par semaine, chaque mercredi, les sans-papiers traversent en marchant, à quelques centaines, les rues de la capitale en direction d’un objectif précis : préfecture, ministère, assemblée nationale, sénat, conseil d’État, consulats, sièges des partis, des syndicats patronaux, centres de rétention administrative…

Depuis de longues années nous marchons ainsi, collectivement, pacifiquement, inlassablement, déployant nos banderoles, nos slogans, nos chants, notre musique rythmée et nos tambours et notre demande de régularisation de tous les sans-papiers… C’est comme cela que nous occupons l’espace public et l’attention des passants, pour forcer à la réflexion. Et ce sera aussi ce que nous ferons tout au long de cette marche, partout où nous passerons.

Marcher, ne consiste pas seulement à demander, revendiquer, mais aussi à soutenir. Ainsi que nous le faisons à Paris, notre marche ira aussi soutenir les luttes ouvrières, syndicales. Deux étapes passeront à Florange et à Gandrange, là où les travailleurs lorrains se battent pour le maintien des sites industriels où ils travaillent. Nous, qui sommes en lutte permanente, nous le savons bien : le soutien, la solidarité d’autres groupes, ça aide toujours quand la lutte est en cours : d’abord pour le moral, et puis pour la visibilité de l’action.
Concrètement, qui seront les marcheurs ?

La CSP75 sera représentée avec 60 à 70 militants sans-papiers, volontaires, sans emploi pendant ce mois de juin et bénéficiaires de l’aide médicale, et, puisqu’il faudra vraisemblablement faire un choix parmi les candidats qui sont actuellement 130, nous retiendrons les plus engagés dans nos actions régulières, puis ceux qui ont du talent pour l’animation, la prise de parole, la musique, la danse, car la marche doit se montrer, se faire entendre, attirer les gens sur son parcours... Sans oublier bien sûr ceux qui s’y connaissent en « logistique », en cuisine, en service d’ordre.

Dans les autres pays (Allemagne, Italie, Suisse, Belgique, Hollande), des collectifs de sans-papiers se sont mis en place pour le projet : certains préexistaient à la Marche, mais d’autres se sont formés exprès, avec l’aide d’associations de soutien. Au total, nous devrions être 200 marcheurs.

Pour l’organisation des étapes, c’est au collectif du pays traversé de les prévoir et d’en assurer le contenu (manifestations, prises de parole, spectacles, meetings…), ainsi que la logistique et le financement. Mais si chaque collectif gère en autonomie le passage chez lui, un rééquilibrage financier aura lieu au sein de ce que nous avons appelé désormais la Coalition internationale des sans-papiers et migrant-e-s (CISPM), née des rencontres qui ont eu lieu pour la préparation de la marche.

Nous les « français » nous sommes en plein travail pour récolter des fonds, nous fabriquons déjà les tee-shirts de la marche et les vendons depuis avril, avec le journal, dans les manifs, qui sont nombreuses en période électorale. Mais nous comptons aussi sur les soutiens déjà déclarés, associations et syndicats, et puis sur ceux qui ne manqueront pas de se manifester sur notre parcours, comme lors de la marche Paris-Nice. À ce propos, il faut dire aussi qu’une marche est souvent une occasion de mobilisation, de participation aux luttes locales, parfois même de relance de ces luttes. C’est ce qui est arrivé lors du Paris-Nice, des collectifs qui ne faisaient plus rien ensemble se sont remis à lutter collectivement à l’occasion de notre passage. Nous savons, par cette expérience, que l’accueil, l’accompagnement, les soutiens locaux vont grossir nos troupes à chaque étape, donner chaque fois force et entrain à notre marche : pendant le Paris-Nice, nous avons été souvent surpris par cette France de la solidarité et de l’hospitalité. Pourquoi devrait-il en être différemment sur notre chemin européen ?

Dans les autres pays d’Europe, ne se déroulent généralement pas des luttes de sans-papiers à part entière, autonomes. Ce sont les associations, syndicats, partis politiques, qui accordent une certaine place à leurs revendications. C’est à la demande des camarades suisses que nous avons mis, à côté du mot sans-papiers, le mot migrants, pour cette marche européenne. Mais nous ferons tout pour que la voix des sans-papiers résonne haut et fort, car en termes de précarité (et nous marcherons aussi en solidarité avec tous les précaires), celle des migrants sans-papiers n’est pas la même que celle des migrants réguliers.

La discussion avec nos camarades européens a porté aussi sur d’autres choix. Au début, notre idée de « marche européenne » n’impliquait pas de faire un « tour d’Europe ». Les Italiens et les Suisses ont fait valoir que la marche serait aussi une occasion pour mobiliser sur place, non seulement les sans-papiers et migrants, mais aussi la société politique et civile, l’opinion… Malgré toutes les complications logistiques, nous nous sommes rendus à leurs raisons, et la marche passera aussi chez eux, y fera d’importantes étapes.
Pour le parcours français, il durera six jours, du 8 au 14 juin. Une première étape ira de Schengen à Florange. Schengen, c’est désormais le nom de l’espace juridique et policier européen anti-immigrés, surveillé par l’agence Frontex : nous y demanderons la suppression de cette agence responsable de milliers de morts et disparitions en mer de migrants afin de leur interdire les côtes d’Europe. Florange et Gandrange, j’ai déjà dit pourquoi. Verdun, c’est pour rappeler nos ancêtres, Africains et Maghrébins morts pour défendre ces démocraties qui, aujourd’hui, nous rejettent, nous sans-papiers et migrants leurs descendants. Metz, pour y manifester devant le CRA et la préfecture, pour y clamer notre lutte contre la pénalisation des migrants sans-papiers, notre demande de fermeture de tous ces centres de retention administrative qui ne sont en réalité que d’indignes prisons pour étrangers.

Mais notre marche ne s’arrêtera pas à Strasbourg, elle se prolongera en deux étapes. La première, sera de rendre la Coalition internationale des sans-papiers et migrant-e-s une structure permanente au niveau européen. La seconde, de travailler à la construction d’une véritable Internationale des sans-papiers et migrant-e-s, capable d’intervenir avec sa propre vision autonome dans les débats du mouvement des Forums sociaux et mondiaux sur les alternatives au capitalisme. Je peux annoncer d’ores et déjà qu’après la marche nous tiendrons, pour la première fois, une « université d’été des sans-papiers », dont le programme sera décidé fin mai à Bruxelles.

(La Voix des sans-papiers, n°8, 16 mai 2012)


Le Quotidien des Sans-Papiers - www.sanspapiers.info

La Voix des Sans-Papiers - http://parisseveille.info/la-voix-des-sans-papiers.html