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Deux interviews dans la journée, le matin dans Le Parisien, l’après-midi dans Le Monde, on ne peut pas dire que Stéphane Gatignon ménage ses efforts pour tenter de secouer le scandaleux immobilisme de la politique française en matière de drogues.

Et un livre : “Pour en finir avec les dealers”, co-signé avec un responsable de CRS en Seine-Saint-Denis, aujourd’hui à la retraite (à 55 ans), Serge Supersac. “Pour en finir avec les dealers, il faut sortir de la prohibition ”, expliquent-ils sans détour.

Mon Dieu, faîtes qu’ils soient entendus ! a-t-on envie de crier, tout athéiste qu’on soit…

Paris s’éveille

Face à la montée de la violence, Stéphane Gatignon, maire de Sevran, plaide pour la dépénalisation du cannabis

Stéphane Gatignon est maire (Europe Écologie-Les Verts) de Sevran (Seine-Saint-Denis), une des principales plaques tournantes des trafics de stupéfiants en Ile-de-France, régulièrement touchée par des affrontements violents entre bandes criminelles rivales. Très inquiet face au pouvoir pris par les trafiquants dans sa commune (50 000 habitants), il plaide pour la dépénalisation du cannabis dans Pour en finir avec les dealers (Grasset, 221 p., 16 euros).

• Pourquoi un tel niveau de violence dans votre ville ?

Nous vivons dans un état d’exception avec des bandes qui se tirent dessus pour le marché de la drogue. Un hall d’immeuble pour faire du trafic peut rapporter 30 000 euros par jour. Avant, ils se négociaient entre bandes, aujourd’hui, cela se règle à la kalachnikov.

Nous avons franchi une étape dans la violence et l’absence totale de règles. Avec les cinq morts dans l’incendie criminel de l’été 2009 et les deux hommes décédés dans des règlements de comptes depuis, cela fait sept morts au total en deux ans dans ma ville à cause de la drogue. Je ne compte plus les blessés.

Et je m’alarme de constater que les « petits », les plus jeunes, veulent aussi prendre leur part des marchés et de la violence, y compris face aux « grands frères ». La police est obligée de déployer des moyens massifs pour faire face, y compris, parfois, avec un hélicoptère en soutien aérien. Aujourd’hui, la police en est réduite à agir comme des casques bleus s’interposant entre des bandes criminelles qui se disputent un territoire.

• L’action policière n’est pas suffisante ?

Non, ça n’est même plus le problème. Il y a des opérations très régulières avec beaucoup de saisies de drogue, d’argent et d’armes, y compris des grenades. Il y a aussi un quadrillage policier important, ce qui donne parfois aux habitants le sentiment de franchir des check points, et un grand nombre d’interpellations liées aux trafics : 800 par an en moyenne sur la seule ville de Sevran.

Mais le trafic est tellement important que les policiers donnent le sentiment de vider la mer avec une cuillère. Parce que le trafic prospère sur la misère et sur une demande sociale de drogue très importante. Parce que les trafics ne nourrissent pas seulement les dealers mais toute une économie informelle et un nombre non négligeable d’habitants qui sont en mode survie : la plupart des achats au centre commercial se font en liquide. Nous sommes dans une société où l’État vacille. La République une et indivisible n’existe plus.

• Peut-on parler de système mafieux ?

Avant, les dealers cramaient l’argent aussi vite qu’ils le gagnaient et il suffisait d’identifier leurs noms sur les cartes grises de leur Porsche pour les faire tomber. Aujourd’hui, ces trafics se structurent de façon mafieuse. Ils ont l’argent, ils ont les armes, ils ont les systèmes hiérarchiques. Il faut arrêter de les prendre pour des cons. Ils investissent dans des commerces, des sociétés civiles immobilières, des entreprises, y compris à l’étranger.

Pour ne plus se faire repérer bêtement, ils ont des prête-noms pour leurs appartements ou leurs voitures de luxe qu’ils choisissent aussi de louer. Ils ont aussi des experts-comptables, des avocats et effectuent de vrais placements.

La prochaine étape, ce sont les entreprises qui répondent aux marchés publics, y compris dans le BTP, les sociétés de nettoyage ou les sociétés de sécurité privée. À ce moment-là, ils pourront être tentés par l’influence politique locale en considérant que pour obtenir des marchés publics il faut avoir des élus dans son jeu – c’est une menace démocratique qu’il faut anticiper.

• Quelles solutions préconisez-vous ?

La première réponse, ce sont des politiques publiques ambitieuses - autrement plus ambitieuses que les politiques actuelles. Pour l’école, pour la rénovation des quartiers, pour les transports, sur la fiscalité locale, etc. À nous d’être inventifs sur l’organisation publique. Plutôt que de recourir à des dizaines de polices municipales, souvent assez limitées, pourquoi ne pas réfléchir à des polices régionales, qui interviendraient avec une police européenne chargée des grands trafics ? Mais nous devons accepter l’idée que cela ne suffira pas : je propose la dépénalisation du cannabis pour mettre fin à ces dérives criminelles.

• N’est-ce pas un renoncement ?

La prohibition est aujourd’hui une immense hypocrisie alors qu’il y a quatre millions de consommateurs de cannabis en France. Sur la drogue, il faut accepter l’idée que les trafiquants ont sans doute gagné. Le niveau de consommation de cannabis est tellement élevé dans la société, les niveaux de chômage tellement importants dans nos quartiers, qu’ils disposent d’un marché extraordinairement lucratif et d’une main-d’œuvre disponible facilement.

Légaliser le cannabis, c’est se donner les moyens de faire de la prévention, le seul moyen efficace pour faire baisser la consommation, et lutter contre les trafiquants.

[Source : Le Monde]