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La politique menée par les pouvoirs publics aux Pays-Bas à l’égard des
sans-papiers depuis le début des années 90 est devenue de plus en plus
dure et inhumaine. Elle se caractérise par le rejet massif dans
l’illégalité, le harcèlement et l’expulsion de personnes qui, fuyant la
pauvreté, les persécutions, la discrimination, la violence et la guerre
dans les continents d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, tentent de se
réfugier en Europe. Les prisons dans lesquelles les illégaux sont
enfermés, souvent pendant des mois, en vue de leur expulsion constituent
un élément effrayant de la machine de déportation mise en place par les
autorités.

Celles-ci ont élaboré au fil des ans un système d’apartheid administratif
et social, excluant les personnes déclarées illégales, les enfermant dans
des prisons, les expulsant vers leur pays d’origine ou les jetant dans la
rue après des mois de détention. Les illégaux arrivent à peine à survivre,
ils s’enfoncent dans la pauvreté, ils ont faim, ils errent dans les rues
et l’angoisse et l’incertitude les rend fous. Ainsi s’est formée une
classe de personnes de second rang, privés de droits, exclus de toute
sécurité sociale, systématiquement et sciemment affamés et fumigés comme
de la vermine par l’appareil de l’Etat et ses complices.

Afin de forcer ces personnes à quitter les Pays-Bas, les pouvoirs publics
ont construit et mis en service depuis quinze ans des prisons pour
illégaux toujours plus nombreuses et plus grandes. Les personnes détenues
dans ces prisons ne sont ni soupçonnées ni condamnées pour un quelconque
délit. Il ne s’agit donc pas de criminels, mais d’innocents privés de leur
liberté parce qu’ils se trouvent à un endroit de la planète où ils ne sont
pas autorisés à se trouver selon les détenteurs du pouvoir ainsi qu’une
bonne partie de la population.

Selon le texte de la loi, le séjour illégal n’est pas un crime en droit
néerlandais. Mais dans la pratique sociale, le pouvoir public criminalise
systématiquement les illégaux. Depuis des années, les décideurs politiques
et les faiseurs d’opinion mènent une campagne d’intoxication contre les
sans-papiers. Cette campagne vise à justifier une politique toujours plus
répressive. Bien qu’innocents, les illégaux sont punis d’une peine de
prison de plusieurs mois, sous régime sévère, sans limite de durée, sans
procès, sans condamnation. Hélas ! beaucoup de Néerlandais soutiennent
cette politique.

Depuis quelques années, les autorités n’enferment pas seulement les
illégaux dans des maisons carcérales, mais aussi dans des bateaux. En
2004, le bateau-prison « Reno » a été mis en service à Rotterdam. Ce
bateau carcéral à trois étages et mesurant 12 mètres sur 100 a une
capacité de 288 détenus. En 2005, le bateau-prison « Stockholm » a été mis
en service, également à trois étages, mesurant 26 sur 93 mètres et
accueillant 472 détenus. Il a été amarré à côté du Reno. Sur le Reno, les
prisonniers sont enfermés à quatre dans une cellule. Le « Stockholm » a
des cellules pour deux, quatre et six personnes. Les détenus dorment dans
des lits superposés et partagent une douche, un WC, une TV et un
percolateur. La distribution des repas est assurée tous les deux jours. En
2007, la plus grande prison pour illégaux a été ouverte aux Pays-Bas avec
une capacité de 1 300 places. Il y a quelque temps, les autorités
néerlandaises ont annoncé qu’elles voulaient fermer le plus rapidement
possible les bateaux-prisons de Rotterdam et les revendre à la Belgique ou
au Royaume-Uni. D’autres villes néerlandaises continuent néanmoins à opter
pour le bateau carcéral. En 2007, Dordrecht a ouvert un bateau-prison de
496 places et Zaandam a mis en service deux bateaux accueillant au total
576 détenus.

  Incendie dans un centre de détention

L’insécurité et les conditions dégradantes qui prévalent dans les prisons
pour illégaux ont été mises en lumière lors du terrible incendie qui a
ravagé le centre de détention Schiphol-Oost le 27 octobre 2005 vers
minuit. Cette prison avait été érigée en 2002 en un temps record de 5 mois
grâce à l’usage d’éléments préfabriqués. Le ministère de la Justice avait
entamé les travaux avant même d’avoir reçu les autorisations de la commune
de Haarlemmermeer appelée à accueillir le complexe sur son territoire. Le
centre de détention achevé, la commune de Haarlemmermeer a jugé que la
sécurité n’y était pas suffisamment assurée. Le ministère a malgré tout
voulu le mettre en service grâce à une « tolérance » (licence minimum). La
sécurité n’est pas la priorité lorsqu’il s’agit de migrants et de
réfugiés.

En cette matière, le gouvernement de « l’ordre et la loi » de Jan Peter
Balkenende contourne volontiers lui-même les prescriptions légales. Le
ministère a exercé de fortes pressions sur la commune, le secrétaire
général de l’époque Harry Borghouts étant venu personnellement émettre
toutes sortes de menaces. La commune de Haarlemmermeer a néanmoins réitéré
à deux reprises son refus d’octroyer le permis. A juste titre, car le 30
novembre 2002, avant même l’arrivée des immigrés et des réfugiés, les
installations ont pris feu. L’incendie s’est répandu à une vitesse
stupéfiante surprenant les pompiers eux-mêmes. L’institut néerlandais pour
la prévention des incendies et des catastrophes (NIBRA) a avisé le
ministère de démolir le plus rapidement le bâtiment, estimant qu’il était
quasi impossible d’y assurer la protection contre les incendies. Malgré
cet avertissement, le ministère de la Justice y a enfermé sans autre
formalité des réfugiés et des migrants en janvier 2003. Ayant appris leur
présence dans le complexe, la commune a sommé le ministère de l’évacuer.
Le ministère a refusé d’obtempérer et s’est vu imposer une astreinte à
deux reprises. Pendant plusieurs années, le ministère a ensuite continué à
transgresser les prescriptions anti-incendie. En 2004, un nouvel incendie
s’est déclaré et en décembre de cette même année, il s’est avéré lors d’un
contrôle que, pour la facilité, les portes coupe-feu étaient maintenues
ouvertes en permanence à l’aide de coins et d’objets entassés.

L’organisation VluchtelingenWerk a dénoncé à plusieurs reprises le manque
de protection anti-incendie. Mais parce qu’il s’agissait soi-disant d’un
complexe provisoire, le service incendie a fini par accorder sa licence, 3
semaines avant l’incendie du 27 octobre 2005. Le personnel savait
cependant ce qu’il en était. Ainsi, des grilles d’aération avaient été
aménagées au-dessus des portes pare-fumée. L’interrupteur des portes de
secours électriques, qui doivent s’ouvrir automatiquement en cas
d’incendie, avait été arraché par la direction de la prison. En outre,
l’éclairage de secours ne fonctionnait pas. Et deux semaines avant
l’incendie, les boîtes de pansements avaient été enlevées, sous prétexte
qu’on les utilisait à mauvais escient, selon la direction. « Mais lorsque
nous faisions une remarque, la direction nous répondait que nous avions
seulement à exécuter notre travail ou partir »
, déclaraient les
collaborateurs. Trois semaines après le drame, le service d’incendie a à
nouveau retiré sa licence pour ce qui restait du complexe. La commune de
Haarlemmermeer a ensuite décidé de fermer immédiatement le centre de
détention. Mais estimant que le danger d’incendie ne constituait pas un
problème, le gouvernement a annulé la décision de la commune.

Le personnel fait également l’objet de mesures de restriction. La nuit de
l’incendie, il y avait exactement deux intérimaires et un gardien officiel
pour les réfugiés et immigrés détenus dans le centre. La moitié des 150
gardiens du centre de détention provient d’ailleurs de l’agence de
sécurité Securicor. Celle-ci fournit depuis 2002 le personnel au ministère
qui n’arrive pas à former assez rapidement de nouveaux surveillants. Suite
à la privatisation rampante, Securicor a placé entre-temps des centaines
de gardiens dans les divers centres de détention. Des agents de sécurité
opérant dans les magasins sont ainsi, après une petite semaine de
formation, catapultés comme surveillants de réfugiés. La plupart des
gardiens sont très agressifs à l’égard des prisonniers et ils les
insultent constamment d’avaleurs de drogue.

Par ailleurs, les gardiens de Securicor sont particulièrement racistes. « 
Surtout les réfugiés subissent continuellement des insultes : ‘Retournez
dans votre pays’, et ce genre d’injures. Il y a même des collègues qui
font le salut hitlérien, juste devant le nez du détenu »
, témoigne un
collègue. Dans le centre de détention Schiphol-Oost, les prisonniers sont
à deux dans une cellule. Ils font la promenade dans une sorte de cage.
Même les réfugiés dont la procédure n’est pas terminée sont déjà enfermés
pour la facilité. La durée moyenne de séjour dans le centre de détention
est de 80 jours. Après quoi, un tiers des détenus sont déportés et le
reste « geklinkerd » (jetés sur le pavé), selon le jargon du ministère.
Cela veut dire qu’on les jette à la rue sans aucune couverture sociale.

  Guantanamo Bay à Schiphol-Oost

Le 27 octobre 2005, l’incendie s’est très rapidement propagé. Comme
d’habitude, les gardiens se trouvaient dans le bâtiment principal depuis
neuf heures du soir. Par conséquent, ils ont dû courir au pas de course
pendant 5 minutes avant d’arriver sur les lieux. Manifestement, les portes
de secours ne s’étaient pas ouvertes automatiquement. Elles étaient
verrouillées et la clé avait disparu. Lorsqu’ils sont parvenus à pénétrer
dans le bâtiment, les gardiens ont dû ouvrir une par une toutes les portes
des cellules, car on avait fait l’économie du mécanisme de déverrouillage
central. L’ouverture des portes s’est avérée difficile, car entre-temps
les couloirs s’étaient remplis de fumée et, contrairement à l’avis du
service d’incendie, la direction de la prison n’avait pas fourni aux
gardiens des masques à air comprimé. Les prisonniers libérés qui voulaient
aider à sortir les autres réfugiés et immigrés de leur cellule se sont vu
refuser les clés et les gardiens les ont arrêtés en braquant leur pistolet
sur eux.

La ministre de l’époque, Rita Verdonck, a déclaré que le personnel était
intervenu de manière « très adéquate ». Les pompiers n’ont pu pénétrer
dans le complexe qu’après beaucoup de retard. L’autopompe s’était bloquée
dans le sas d’entrée parce que la direction de la prison ne voulait ouvrir
la deuxième clôture qu’après la fermeture de la première. Des réfugiés et
des immigrés auraient notamment pu s’échapper. En fait, cela revenait à
préférer qu’ils périssent dans l’incendie plutôt que courir le risque
qu’ils s’échappent. Afin d’éteindre le feu, les pompiers ont en outre été
obligés de découper une ouverture dans la clôture. La police anti-émeute,
elle, était rapidement sur place : un peloton de l’Unité Mobile (Mobiele
Eenheid : ME) et 60 gendarmes armés jusqu’aux dents. « Si ça dépend de
moi, je vous tire tous une balle dans la tête »
, criait l’un d’eux. Les
policiers de l’Unité Mobile ont braqué leur mitrailleuse sur les réfugiés
et les migrants survivants. Ils les ont enfermés dans une enceinte
métallique grillagée utilisée pour la promenade. « Il régnait une
atmosphère fasciste. Des hommes armés jusqu’aux dents affrontaient ces
misérables. On aurait dit Guantamo Bay »
, observait le pompier venu
relayer ses collègues vers 6 heures du matin.

Finalement, il s’est avéré que 11 des 43 détenus de l’aile K du complexe
étaient morts, brûlés et asphyxiés. C’étaient tous des réfugiés et des
immigrés arrêtés il y a peu sur leur lieu de travail, ou alors qu’ils
faisaient des courses dans un magasin, lors d’un contrôle routier ou
pendant le pointage de leurs papiers par la police des étrangers. Après
l’incendie, le ministère de la Justice a refusé de communiquer leurs noms.
Pour le ministère, des immigrés et des réfugiés rejetés dans l’illégalité
et exclus doivent rester anonymes, même après leur mort. Il y avait aussi
15 blessés graves. Douze des vingt-quatre cellules pour deux personnes,
ont été complètement ravagées par le feu. « Ces foutues cellules étaient
trop petites. Nous ne pouvions même pas tourner le derrière. Incroyable
qu’on enfermait ici des personnes »
, déclarait un pompier alors qu’il
arrosait les décombres. Les images de l’incendie ont fait le tour du
monde, ce qui n’a sans doute pas déplu au ministère.

En effet, depuis des années on essaie d’effrayer les migrants et les
réfugiés potentiels en présentant les Pays-Bas comme un enfer. Alors que
les autorités tentaient auparavant de faire croire au monde que les
Pays-Bas étaient les champions des droits de l’homme, à présent, elles se
vantent, au contraire, d’être extrêmement sévères pour les migrants et les
réfugiés.

Lorsque la direction de la prison s’est rendu compte que 11 réfugiés et
migrants s’étaient échappés par l’ouverture pratiquée dans la clôture par
les pompiers, elle a immédiatement déclenché l’alerte maximale. Le secteur
de Schiphol a été barricadé dans un large rayon par des véhicules de
police aux gyrophares allumés. Des hélicoptères avec détecteurs de chaleur
ont survolé pendant des heures les terrains industriels de la commune
d’Aalsmeer. Une chasse à l’homme a été engagée avec des chiens, rappelant
la chasse aux esclaves évadés il y a un siècle et demi, entre autres dans
la colonie néerlandaise du Surinam. Un petit groupe de trois réfugiés
courait pieds nus dans les prairies et les ronces. Ils ont traversé des
fossés en s’enfonçant dans l’eau jusqu’aux aisselles et restant immobiles
lorsqu’un hélicoptère les survolait. A 5 heures du matin, ils ont
rencontré un jeune porteur de journaux qui par solidarité leur a montré
l’arrêt d’un bus, leur a laissé utiliser son téléphone portable et leur a
encore donné 20 euros. Deux autres réfugiés ont également réussi à
échapper aux griffes du ministère.

Aux survivants du drame, le ministère a encore administré un coup bas.
Après l’incendie, on les a transférés entre autres au bateau-prison de
Rotterdam et au Camp Zeist utilisé comme prison pour illégaux, où ils
bénéficieraient d’un « régime clément ». Ils ont attendu des jours avant
de récupérer leurs affaires personnelles et des vêtements propres. Mais
ils ont tous reçu une dose de méthadone, comme s’ils étaient des
toxicomanes. Ils ont aussi tous reçu un document leur annonçant que « 
l’accès aux Pays-Bas leur était interdit ». Même ceux dont la procédure de
demande d’asile était encore en cours. On leur donnait à manger une fois
par jour et c’est à peine si on leur accordait le droit de promenade. Il
leur était pratiquement impossible de parler avec leurs amis, car le droit
de visite était limité à une heure par semaine. La carte de téléphone de 5
euros qu’on leur donnait suffisait à peine pour appeler la famille à
l’étranger. La plupart étaient privés de contact avec leur avocat, car on
ne leur avait pas encore rendu leur carnet d’adresses. Une fois par
semaine, le ministère leur accordait une nouvelle carte de téléphone de 5
euros. Les réfugiés et migrants n’étaient guère informés du cours des
événements.

Après une semaine, seulement quelques détenus avaient bénéficié de la
visite d’un psychologue, qui se limitait la plupart du temps à leur donner
deux somnifères. Aux réfugiés et migrants qui demandaient l’assistance
d’un psychologue, on répondait que leur requête serait examinée dans les
10 jours. Certains réfugiés traumatisés se sont même retrouvés en cellule
d’isolement, pour permettre aux soignants de mieux les observer, selon la
ministre Verdonk. Lorsque le ministre Donner a rendu visite au
bateau-prison, les réfugiés et migrants l’ont accablé de plaintes. Peu de
temps après, le ministre a menti devant la Deuxième chambre en disant
qu’il n’avait pas entendu de plaintes à propos des soins apportés aux
victimes après l’incendie et que tout allait pour le mieux. Or, les
parlementaires, les avocats et l’association VluchtelingenWerk disposaient
de listes interminables de plaintes.

  Activistes hollandais tentant de bloquer l’accès aux bateaux-prisons à Rotterdam

  Dépérissement des bateaux carcéraux de Rotterdam

Bien que l’incendie dans le centre de détention Schiphol-Oost a démontré
les conditions terribles régnant dans les prisons de ce genre, les
autorités ont poursuivi leur politique impitoyable à l’égard des illégaux.
Fin mars 2006, la situation misérable des sans-papiers détenus dans les
bateaux-prisons de Rotterdam a suscité l’indignation, ce qui a poussé le
ministre de la Justice Donner à initier une enquête. Le rapport
d’inspection a conclu paradoxalement qu’il y avait beaucoup de manquements
dans les bateaux-prisons, mais qu’il ne s’agissait pas d’abus structurels.
Les sans-papiers, eux, connaissent par leur propre expérience les
conditions de vie inhumaines qui règnent dans ces bateaux, comme le
Marocain Karim qui y a été détenu pendant 15 mois. Les conditions à bord
des bateaux-prisons étaient pires que celles des autres prisons d’illégaux
qu’il avait connues auparavant. « Il n’y a pas d’activités, sauf un espace
de récréation avec quelques chaises, une TV et un football de table. Il
n’y a pas de magasin normal, seulement des distributeurs automatiques de
cigarettes, chips, boissons rafraîchissantes et aliments en boîte, dont la
date de péremption était souvent dépassée. Une fois par jour, vous recevez
un demi-pain tartiné et un repas insipide à réchauffer dans le four à
micro-ondes. On fournit en outre des sachets de café et, une fois par
semaine, une quantité mesurée de sucre. Il n’y a que deux téléphones pour
72 personnes. Toutes les 24 heures, vous avez droit à la promenade, sans
abri en cas de pluie. Les cellules de deux, quatre et six personnes sont
exiguës et suffocantes »
, témoigne Karim.

Les gardiens à bord des bateaux parlent sans cesse entre eux en exprimant
leur mépris à l’égard des prisonniers. Leurs cris de désespoir ou leurs
écarts de comportement sont présentés comme de la comédie et des moyens de
se faire remarquer. Plusieurs gardiens ont déclaré qu’ils feraient usage
de violence si des prisonniers causaient des problèmes. Régulièrement, on
entend aussi des remarques comme « je leur casse la figure ». Le rapport
d’inspection observe sans broncher qu’il s’agit là d’une indifférence
feinte. Les gardiens seraient « enthousiastes et respectueux » et les
prisonniers seraient « très satisfaits » de la manière dont on les traite.
Karim voit les choses autrement : « Il y a des gens bien et des gens
mauvais parmi les gardiens. On vous traite mieux dans la mesure où vous
pouvez mieux vous faire comprendre. Parce que je parle bien le
néerlandais, je servais souvent d’interprète pour mes camarades
prisonniers et je m’adressais aux gardiens. Il y a une grande rotation du
personnel. Les nouveaux gardiens ne connaissent pas bien les règles ni les
droits des prisonniers. Je le leur ai fait remarquer. Certains ont trouvé
que je parlais trop bien et que j’étais trop récalcitrant. Cela m’a valu à
deux reprises d’être enfermé dans la cellule d’isolement pendant 6 jours.
C’est le régime qu’on inflige aussi aux prisonniers qui observent une
grève de la faim, qui passent à des actes d’automutilation ou qui boutent
le feu dans leur cellule. Des gestes de désespoir qu’on tente de cacher,
d’escamoter »
.

A plusieurs reprises, Karim a parlé avec le chef de la Commission de
contrôle des bateaux-prisons de quelques plaintes des prisonniers. « On
écoutait poliment, sans que rien ne change ». Le rapport d’inspection
reconnaît que la possibilité d’introduire une plainte était peu connue et
que le traitement des plaintes se faisait péniblement.

Les soins médicaux à bord des bateaux posent un très grand problème. « Un
Chinois qui ne parlait pas le néerlandais, n’a pas reçu l’aide médicale
requise et il est mort. Le psychiatre ne vient que sur appel, et c’est
chaque fois un autre. Si vous avez besoin de médicaments, il faut attendre
des heures avant de les obtenir, même s’il s’agit de paracétamol. Même si
vous êtes dans la cellule d’isolement. J’ai moi-même souffert de problèmes
intestinaux. Ce n’est qu’après 40 jours que j’ai finalement été conduit à
l’hôpital »
, déclare Karim. Le rapport d’inspection confirme cette
critique. La communication entre les gardiens et les prisonniers est
sommaire et superficielle. Suite aux changements réguliers de personnel,
il y a peu de continuité dans les soins. Des problèmes psychiques et
autres problèmes médicaux ne sont pas suffisamment reconnus et traités.

Le pasteur, le prêtre et l’imam s’inquiètent de la situation et déclarent
que les prisonniers « semblent apathiques, dépressifs, découragés ou
stressés »
. Aucune activité ne vient remplir les journées, de sorte qu’ils
errent sans but dans des espaces désolants et ils ont du mal à s’exprimer.
La durée du séjour aggrave les plaintes. Le rapport d’inspection doit dès
lors reconnaître que la durée prévue de 2 à 3 mois est largement dépassée.
Environ 13 % des prisonniers séjournent plus de 6 mois en prison, certains
plus d’un an. Plus le séjour est long, plus la résistance augmente et plus
le risque est grand que les prisonniers craquent mentalement. Pour
faciliter la déportation, des « fonctionnaires au retour » travaillent
également à bord des bateaux.

Karim était auditionné une fois par mois. « Chaque fois, on me posait les
mêmes questions : De quel pays viens-tu et est-ce que tu vas collaborer à
ton retour ? On vous conduit au consulat ou à l’ambassade du pays dont
on croit que vous êtes originaire. Cela m’est arrivé plusieurs fois. On
veut établir votre identité et votre nationalité, afin de pouvoir remettre
un document de voyage. Ils tentent de te rendre fou par leurs questions,
mais je suis fort dans ma tête. Si vous acceptez de retourner
‘volontairement’, vous avez droit à un entretien avec l’Organisation
Internationale pour les Migrations (OIM), dont le bureau est ouvert une
fois par semaine. En 15 mois, je n’ai vu que trois fois un prisonnier
accepter de retourner. D’autres sont déportés. On ne vous en avertit
qu’une demi-heure à l’avance, de sorte que vous ne pouvez plus faire
beaucoup de tapage. Le plus souvent, on vous emmène pendant la nuit »
.
Selon les chiffres émanant des bateaux-prisons eux-mêmes, environ 65 % des
prisonniers sont déportés et les autres sont jetés dans la rue. Le rapport
d’inspection a uniquement examiné si ce qui se passe à bord des bateaux
est conforme au « régime sobre » d’application dans les centres de
détention pour migrants avant leur expulsion. Le « régime sobre » lui-même
n’est pas remis en question.

  Résistance contre la machine de déportation

Heureusement, la machine de déportation mise en oeuvre par les autorités
se heurte aussi à la résistance. Le groupe de travail Stop Deportaties
(Stop Déportations) et le Comité Sluit Kamp Zeist (Fermez le Camp de
Zeist) par exemple mènent des actions contre les prisons pour illégaux.
Stop Déportations a organisé à plusieurs reprises des actions d’occupation
et de blocus. Les militants s’enchaînent par exemple à la grille d’entrée
d’une prison, attachent des calicots et couvrent les murs de slogans. Le
but est de dérégler tant soit peu l’horrible routine quotidienne des
prisons et de réveiller l’opinion publique.

  Le camp Zeist

Le groupe « Geen bloed aan mijn handen » (Pas de sang sur mes mains) mène
des actions contre les entreprises qui construisent des prisons pour
illégaux sur demande des autorités. Le Camp Zeist a été mis en service il
y a quelques années. Cette prison pour illégaux a fait la une des journaux
en 2006 suite à la campagne « Geen kind in de cel » (Pas d’enfants en
cellule). En mars, les enfants sans-papiers enfermés dans ce centre de
détention ont exprimé leur colère et leur angoisse en s’adressant à la
reine Beatrix. « On nous traite ici comme de vrais prisonniers, ce que
nous ne sommes pas. Nous sommes privés de liberté. Pourquoi nous
inflige-t-on cela ? Qu’avons-nous fait de mal ? »
, écrivaient-ils dans une
lettre. « Nous en avons marre, nous sommes fatigués et nous devenons
presque fous dans cette prison. Ce qui se passe ici est un vrai scandale
 »
. Le personnage central dans ces actions contre l’enfermement d’enfants
de réfugiés était un petit garçon chinois de huit ans, Hui, qui était
devenu un symbole des victimes de la politique impitoyable à l’égard des
illégaux. Il avait d’abord séjourné avec sa mère pendant six mois dans le
centre fermé pour réfugiés déboutés à Vught. Lorsqu’il est apparu qu’on ne
pourrait pas les expulser vers la Chine, ils ont été enfermés dans le Camp
de Zeist, ce qui a suscité une telle vague de protestations que l’IND
(Immigratie- en Naturalisatiedienst (2) les a libérés après un mois. Mais
en général, la politique à l’égard des illégaux semble pouvoir bénéficier
de l’assentiment de la majorité des 16 millions de Néerlandais.

Harry WESTERINK

La fable de l’illégal : Les prisons de sans-papiers aux Pays-Bas
trouvé sur : http://www.educationsansfrontieres.org/?article13497

13 mai 2008
Ce texte est paru dans la revue belge « Contradictions » et a été traduit
par « Contradictions »,

PRISONS POUR ILLÉGAUX AUX PAYS-BAS
par Harry WESTERINK (1)

(1) Harry Westerink est collaborateur de l’organisation « De Fabel van de
illegaal » (La fable de l’illégal), une organisation de base de la gauche
radicale aux Pays-Bas oeuvrant pour une société libre et socialiste,
féministe et écologiste. Objectifs qui ne peuvent être réalisés à ses yeux
que moyennant un changement fondamental des relations sociales et de
propriété au niveau mondial. Le fer de lance de l’organisation est la
lutte contre la politique de contrôle des migrations et elle soutient les
immigrés et les réfugiés sans papiers, individuellement et collectivement.
Elle combat activement le racisme et le nationalisme. La Fable de
l’illégal édite un périodique bimestriel, effectue des recherches,
organise des réunions, mène des actions, gère un site internet recueillant
des milliers d’articles sur des thèmes divers, parmi lesquels un nombre
croissant de textes rédigés en français. Adresse : De Fabel van de
illegaal, Koppenhinksteeg 2, 2312 HX Leiden, Pays-Bas. Tél : 071-5127619,

e-mail : infodefabel.nl
site internet : http://www.defabel.nl

(2) Office de l’immigration et de la naturalisation aux Pays-Bas