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Mardi 17 mars, un huissier, accompagné de policiers et d’un serrurier, forçait la porte de la Miroiterie, pour faire un constat d’occupation des lieux. Dès lors, la procedure d’expulsion est engagée… Un des plus fameux squats du monde… concentration d’artistes de renom, haut lieu de spectacles, fameux au moins pour la scène punk. Victimes d’une opération immobilière, après dix ans d’occupation pacifique – et fertile –, ils risquent à tout moment un jugement d’expulsion, et comptent sur la bienveillance de la ville – et de la Préfecture – pour obtenir un sursis…

Une pétition circule sur le net (“Soutien à la Miroiterie menacée de fermeture”), et a déjà recueilli près de cinq mille signatures… :

À l’attention de : M. le Maire de Paris

Hier matin, des huissiers accompagnés de policiers ont débarqué à la Miroiterie, située au 88 rue de Ménilmontant, menaçant ses occupants d’expulsion, suite au rachat quasi total des lieux par une société immobilière. Plus vieux squat artistique de Paris, la Miroiterie est devenue un lieu culte pour sa scène musicale et ses nombreuses expositions et manifestations ouvertes au plus grand nombre. Lieu unique d’expérimentation artistique et sociale, la Miroiterie accueille aujourd’hui trente personnes (12 plasticiens, 8 musiciens, 10 résidents) de toutes origines : France, Angleterre, Italie, Brésil, Maroc, Guatemala, Japon, Mexique... Nous demandons que tout soit mis en œuvre pour que la Miroiterie et ses occupants puissent continuer leurs activités dans le futur.

Frédéric Atlan, porte-parole du squat, dans son atelier d’artiste-peintre, nous raconte leur histoire, et nous explique où ils en sont.

(À côté y a un musicien brésilien qui répète, c’est un spécialiste de Churros...)

L’historique du lieu

« L’historique du lieu ? C’est une ancienne miroiterie de Ménilmontant ce n’est pas rien, c’est le quartier de la commune, historique et tout ça.

L’aventure a démarré il y a dix ans, au printemps/été 2000. Le lieu a ouvert effectivement dans une ancienne miroiterie. Elle était restée en partie occupée par la miroiterie et une partie des bâtiments avait déjà été abandonnée. Et puis après les bâtiments sont restés vides quelques temps.

On n’a jamais eu de nouvelles des propriétaires. On a vécu pendant neuf ans ici, sans aucun souci de ce côté là. Parce qu’il y avait une atomisation des propriétaires. C’était plein de petits lots qui appartenaient eux-mêmes à plusieurs propriétaires. C’était très compliqué pour eux.

Récemment, il y a deux ans, quelqu’un est venu se déclarant propriétaire d’une partie des lieux. Il avait acquis la moitié des lots. On ne l’a pas pris au sérieux, parce que chaque année il y avait des gens qui se déclaraient propriétaires, à chaque fois c’était bidon. On s’est dit, ok, cause toujours. Et puis… là, il s’est avéré que c’était vrai, il a tout acquis, patiemment en deux ans. C’est une société immobilière, un marchand de biens, c’est vraiment de la pure spéculation. C’est la Sarl du 7, rue Thorel, immatriculée à Paris B422 867 107, siège social 11 avenue Miron Eric dans le huitième arrondissement.

Mardi 17 mars, un huissier accompagné de policiers et d’un serrurier ont forcé la porte pour faire un constat d’occupation des lieux. Donc les gens qui étaient là ont pu ouvrir leurs ateliers. Les autres, on a cassé leurs serrures, ce qui n’est jamais très agréable… »

La Miroiterie s’organise et fait circuler une pétition

« En une semaine on a récolté plus de 3500 signatures sur le net. C’est un lieu connu dans le monde entier.

Pour l’instant on en est au début de la procédure. On n’a pas encore d’assignation. Ceci dit, s’il a fait le constat d’occupation ce n’est pas pour rien…

On va essayer de mener deux choses conjointement : d’une part, auprès du propriétaire pour contre carrer ses plans. On va essayer de voir dans quelle mesure ici on ne peut pas faire classer le bâtiment. Ça fait partie d’un patrimoine historique assez peu courant. C’était un passage, est-ce que l’on ne pourrait pas réactiver le passage… le rouvrir ?

Et puis, c’est aussi devenu un au haut lieu de la culture à Paris. Vraiment on est ici dans un pôle d’attraction intéressant : là, c’est la Maroquinerie, et là, de l’autre côté, c’est la Bellevilloise. On se touche.

On a organisé beaucoup de concerts. On a eu quelques petits problèmes, il n’y a pas longtemps, de nuisances avec le voisinage. Il faut le reconnaître. Parce qu’on a fait des concerts punk. Ceci dit, la Bellevilloise a régulièrement des plaintes. Ils ont même une association de riverains contre eux à cause des concerts et du bruit qui sort des bâtiments. Tout le monde fait du bruit dans le quartier, puisque c’est que des salles concerts partout… Nous, on arrête à 10 heures pile. Bon, après il y a des gens qui peuvent errer dans la rue, mais ça on n’y peut rien. C’est des gens qui sortent de partout.

Alors, faut savoir ce qu’on veut faire avec cette ville. Parce qu’il y a un vrai problème de bruit à Paris, depuis l’interdiction de fumer dans les bars. C’est devenu un gros problème pour beaucoup de monde. Pour les gens qui vivent au-dessus des bars, mais aussi pour les commerces. On ne peut pas non plus arrêter toute activité dans la ville, sinon ça devient vraiment une ville dortoir ! Faut savoir ce qu’on veut : soit, on en fait une capitale culturelle qui rayonne, soit on en fait un truc “on dort, voilà, fermez vos gueules, restez tranquille devant votre télé…tout va bien”…

Voilà où on en est. Maintenant, on a essayé de se rapprocher un peu de la ville, parce que le bâtiment appartient à un privé. La ville, loin de nous faire des promesses… parce qu’ils ne s’engagent bien évidemment pas. Ceci dit, je crois qu’ils ont pris conscience de l’intérêt de ce lieu. Parce que, par rapport à beaucoup de lieux qui ont été ouverts ou institutionnels aujourd’hui, le gros atout de ce lieu, c’est vraiment qu’il y a une pluridisciplinarité évidente. Il y a aussi une dizaine de nationalités, il y a toutes les religions représentées. Et beaucoup d’activités, d’expositions, beaucoup de concerts etc. Et puis, il y a aussi un mélange d’artistes et de personnes qui sont là un peu à la dérive, pour qui c’est une planche de salut d’habiter là. Il y a donc un côté social et culturel. Ce n’est pas un ghetto d’artistes uniquement. C’est vraiment une expérience originale et même sociologiquement, c’est intéressant. Plutôt que de casser ça, il faudrait au contraire développer ce genre d’initiatives.

Chaque squat a sa spécificité. La petite Roquette, c’est vraiment très social pour le coup, par exemple. Il y a vraiment beaucoup de démarches faites dans ce sens. Nous ici, c’est un mélange des deux. C’est, plus artistique sur l’image et sur l’activité. On n’a pas d’activité sociale avérée. C’est plus dans la quotidienneté. J’ai, mon voisin, par exemple, il ne va pas spécialement bien. De temps en temps, on se voit, on discute, on passe un peu de temps ensemble. Il me voit bosser. Ça le met en contact avec quelque chose d’un peu différent d’un peu positif. Je lui coupe les cheveux de temps en temps, des trucs humains quoi…

On a eu la visite de la direction des affaires culturelles… Quelqu’un qui s’appelle Frédéric Trial, qui est passé… Il est passé vraiment comme un inspecteur. C’est-à-dire, il m’a appelé trois-quarts d’heures avant de passer. Moi j’étais dans le 15e, je lui ai demandé si on pouvait pas prendre rendez-vous. Mais non. C’était une visite-surprise. Je pense que c’est à dessein, pour voir l’activité du lieu, naturellement, sans que ce soit préparé… tout le monde là, sur son 31, pour l’inspection générale. J’ai trouvé ça un peu dur, mais bon la personne est plutôt sympa. Il a fait un constat.

Les difficultés qu’on va avoir, c’est qu’on a eu quelques nuisances avec le voisinage et on a un bâtiment évidemment vétuste. Mais, d’après l’architecte qui habite à côté, ça ne représente pas non plus quelque chose d’insurmontable de le remettre aux normes. La structure est saine et la structure est légère, même si ça bouge un peu, c’est du bois et du plâtre. Comme les immeubles anciens du marais, bon ils sont ventrus et tous ça, mais ils sont toujours là.

En fait, il y a deux choses simultanées. Il y a d’une part l’action en justice que le propriétaire va intenter. C’est-à-dire que là il va demander notre expulsion. Cette expulsion lui sera accordée, évidemment. C’est automatique, le droit à la propriété est dans la constitution, c’est un droit inviolable, enfin voilà. Néanmoins le juge a à sa disposition la possibilité d’accorder des délais qui vont de trois mois à trois ans. Ces délais dépendent de la situation des occupants, la situation du bâtiment et la situation de l’acquéreur. Pour ce qui est de la tenue du lieu, s’il est bien entretenu, si ça passe bien avec le voisinage, etc. Sur ce plan là on a un gros effort à faire. Le juge va prononcer une expulsion, qui se fera dans un délai qui peut aller de trois mois, six mois, on verra. Ce qui se passe, c’est que la ville à racheté des lieux ces derniers temps. Comme la Petite Roquette. Sauf que la Petite Roquette était en vente (par le ministère des finances). Là, le propriétaire n’a pas dit qu’il voulait vendre. Néanmoins même quand l’expulsion est prononcée, même si le gouvernement n’a pas la même couleur politique que la mairie, la ville peu quand même dire à la préfecture : attendez avant de venir les expulser. Même si la date est prononcée, on peu attendre un peu. J’étais dans un squat à Nation, c’est ce qui c’est produit. On a pu sursoir à l’expulsion parce que la préfecture n’a pas envoyé les forces de l’ordre pour procéder à l’expulsion. Donc, ça nous ferait gagner du temps, l’hiver prochain. Mais, la mairie ne bougera auprès de la préfecture, que si nous-même nous réalisons des travaux pour accueillir les gens en sécurité aux concerts. C’est vrai que pour l’instant, ça n’est pas aux normes. On a des choses en électricité à faire, et sur les portes coupe feu. Ceci dit ça fait dix ans que l’on fait des concerts et il ne nous est rien arrivé !

Mais bon, c’est une histoire de normes…

Donc on va se mettre aux normes pour que la préfecture ne dise pas à la mairie, non on peu pas sursoir parce qu’ils accueillent des gens et ils ne sont pas aux normes. La mairie nous a dit, sans rien nous promettre et sans rien signer… mais je veux bien les croire, surtout qu’ils ont été bien inspirés avec la Petite Roquette, je crois qu’ils se rendent compte… Il y a un certain nombre d’artistes intéressants ici, je voudrais bien les citer :

- Olivier Guessele : Peinture d’abstraction géométrique… de la Galerie la lumière.

- Alex Dannezi, peintre Italien qui expose à Art Paris au Grand Palais.

- Ramiro Gonzales : sculpteur qui a monté un parc d’attraction dans la nature et qui fabrique des instruments, il a joué à l’UNESCO.

- Andy Bolus : Un anglais, Pape de la noise musique dans le monde.

- Benjamin Sens : Benjamin Sens quintet, jazzman. Tous les dimanches à 19 heures, jazz session.

- On a eu aussi une scène punk très fameuse, mais bon on va faire moins de concerts punk, à cause du bruit après… Y a aussi une scène expérimentale. C’est une scène alternative, première étape avant la Maroquinerie. Encore qu’il y a des gens qui choisissent de venir jouer ici, par amitié pour Andy…

Ça va jouer auprès de la mairie. Pas du juge, le juge il s’en fou. Avant, c’était au Tribunal de Grande Instance. Bon ça avait une certaine tenue… Maintenant, c’est au tribunal d’instance. Ils expulsent des familles avec des enfants ! Donc des artistes squatteurs et des cas sociaux, ils s’en foutent. Et puis, si on se fait expulser, on va se tourner vers la ville et aussi vers l’État : Christine Boutin à dit qu’il n’y aura pas d’expulsion sans relogement…

Ce qui est paradoxal, on va peut-être se faire expulser et là je suis invité à une réunion interministérielle. Je représente tous les collectifs d’artistes… c’est l’ironie du sort… Ça me fait marrer ça !

La Miroiterie, 88 rue de Ménilmontant, 75020 Paris.


Propos recueillis par May et Fred