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En ce mois de juillet, la Méditerranée évoque
les plages le soleil la douceur des vacances pour
des milliers d’estivants. Un rapport de mai
2008, posté sur Fortress Europe rappelle que
pour d’autres milliers de personnes « la grande
bleue » est une frontière hautement contrôlée
par les vigiles de la forteresse Européenne, un
espace de tous les dangers où l’on fait naufrage,
où l’on disparaît.

Samos – Chaque fois que j’entre dans l’eau je sens l’angoisse
qui me noue le ventre. Et je pense que ça n’a rien
de normal. J’avance prudemment, dans une petite baie
de Samos. Je suis pieds nus. Et j’ai peur de toucher un
cadavre sous l’eau. J’ai présentes à l’esprit les photographies
que l’on m’a montrées une semaine plus tôt à
Lesbos, en Grèce, de deux enfants repêchés en mer. J’ai
à l’esprit les récits des pêcheurs et la chronique des faitdivers
du mois dernier, qui parle d’au moins 112 morts
sur les routes vers l’Europe, desquels 102 pour le seul
Canal de Sicile. Le corps d’une femme retrouvé sur la
plage de Maluk, à Lampedusa. Un autre cadavre à
Pozzallo, dans la province de Syracuse. Un à Castel
Vetrano, à Trapani. Les 37 morts de Malte et les 50 de
Teboulba, en Tunisie. Des cadavres qui flottent sur cette
grande fosse commune qu’est devenue la Méditerranée –
au moins 12.180 morts ces 20 dernières années –, sans
que l’on ne sache rien de leurs embarcations ayant fait
naufrage. Sans que l’on ne sache rien du nombre des
autres passagers qui étaient à bord, et du nombre des disparus
en mer. Tout comme pour les 21 de Samos, le 16
mai dernier, desquels il ne reste aucune trace si ce n’est
une lettre signée écrite par l’unique survivant.

« Nous étions 22 personnes dans un canot pneumatique…
Nous avons été interceptés par les garde-côtes grecs. Ils ont
attaché notre canot pneumatique à leur vedette et ils nous
ont remorqués en direction de la côte turque. Puis ils ont saisi
notre carburant et ils nous ont abandonnés en pleine mer. Le
temps s’est dégradé et les vagues sont devenues plus fortes.
L’embarcation a commencé à se balancer. C’était le 16 mai
à deux heures du matin. Les personnes à bord ont commencé
à tomber à l’eau les unes après les autres… le canot s’est
renversé. J’ai perdu mon ami. J’ai commencé à nager et à
lutter contre les vagues. Finalement un pêcheur m’a sauvé et
m’a amené à l’hôpital d’où j’ai été transféré au camp. »

Aucun corps n’a été repêché ces jours derniers à Samos.
Et Yassin, l’auteur de la lettre, est entre temps parti à
Athènes sans que personne ne connaisse ses contacts.
Personne n’est donc en mesure de dire si les naufragés
ont été secourus par les autorités turques et s’ils se sont
tous noyés. Ce qui est certain c’est que cette histoire est
plus que vraisemblable. Tawfiq en est convaincu. C’est
un jeune algérien qui vit sur l’île grecque. C’est lui qui m’a traduit la lettre, écrite en arabe. En dépit de son jeune
âge, 23 ans, il peut se considérer comme un vétéran parmi
les harragas, vu qu’il a brûlé la frontière entre la Turquie et
la Grèce sept fois déjà. La dernière fois en solitaire. À bord
d’un petit canot, armé de rames et de courage, au long d’un
trajet d’environ deux milles. Son frère, Sufien, a vécu la
même chose. Je le rencontre le jour même sur une plage de
l’île. Devant une bière bien fraîche, il me raconte sa nuit du
2 mai de l’année dernière. Aucun passeur. Ils s’étaient
débrouillés tout seuls. Ils connaissaient déjà la route à suivre.
Lui, un troisième frère, deux cousins et un ami. Tous
algériens. Ils avaient acheté des rames et un canot pneumatique
de deux mètres de long. Après avoir appareillé depuis
une plage proche de Kusadasi, à mi-parcours, ils furent arrêtés
par la marine militaire grecque. Sufien insiste. La
vedette était grise. Les militaires s’approchent du canot
pneumatique et, au couteau, crèvent les chambres à air.
Pour ensuite rester et regarder les cinq hommes coulés.
Heureusement ils savaient tous nager et après bien cinq
heures, épuisés, ils rejoignirent à la nage la côte turque.
Mais que ce serait-il passé si l’un d’entre eux n’avait pas su
nager ? Ou si cela avait eu lieu par une température hivernale
 ? Le naufrage provoqué des canots pneumatiques des
migrants est une pratique courante des garde-côtes et de la
marine grecque, comme largement documenté par le rapport
de 2007 de Pro Asyl. Comme la non assistance à personne
en danger. Bilal et les autres 23 passagers du canot
pneumatique partis le 12 mars 2008 ont attendu en vain
neuf heures durant l’arrivée des secours grecs. Le passeur
turc à Izmir leur avait donné les numéros des gardes-côtes
grecs, qu’ils avaient appelés vers quatre heures du matin,
quand le moteur est tombé en panne. Une vedette s’était en
réalité approchée, mais seulement pour faire des photos.
Puis elle s’était éloignée. Quand la mer est devenue grosse,
pour se sauver la vie ils avaient donc décidé d’avertir les
garde-côtes turcs, vers 13h30.

Le nombre des arrivées de migrants et de réfugiés le long des
routes de la mer Egée est en continuelle augmentation ces
dernières années. À Lesbos par exemple durant les cinq premiers
mois de 2008 sont déjà arrivées 4.320 personnes pour
les 6.370 de l’année 2007. Ce sont surtout des Afghans
(3.285 pour les 10 premiers mois de 2007). Et ensuite viennent
Irakiens, Kurdes, Palestiniens, Somaliens, Soudanais,
Mauritaniens, Sénégalais, Ivoiriens, Nigérians, Algériens et
Marocains. Les flux sont mixtes. Migrants économiques et
réfugiés. Pour éviter d’être expulsés, une partie des africains
déclarent être Somaliens. Et une partie des Arabes se disent
Palestiniens ou Irakiens. Mais les réfugiés existent vraiment.
Il suffit de visiter le camp de détention de Samos pour le
comprendre. C’est un vieil édifice à deux étages, en plein
centre. Il a été fermé fin novembre 2007. Dans quelques unes
des salles tout est resté tel quel. Les lits superposés à
trois niveaux sont encore munis de couvertures. Et le sol est
couvert de matelas en caoutchouc. Les graffitis sur les murs
racontent l’histoire du centre et les histoires des réfugiés qu’il a accueillis. Il y a des portraits de Yasser Arafat et le
drapeau de la Palestine, il y a des phrases en araméen et des
déclarations d’amour pour la Somalie et le Soudan, mais
aussi des demandes de liberté pour le Kurdistan.

Dimanche 1er juin ont été relâchés 35 prisonniers du nouveau
camp de détention de Samos. J’en profite, en compagnie
d’Anna, une militante de l’île, pour monter à bord du
Nissos Mikonos, le bateau de ligne qui les portera à
Athènes. Ils sont assis sur le pont du navire. La police leur
a payé le billet. Ils ont été relâchés après deux ou trois
semaines de détention. Désormais personne sur les îles grecques
ne purge trois mois de prison, comme c’était le cas
jusqu’à l’année dernière. Personne exceptés ceux qui présentent
une demande d’asile politique. Et de fait personne
ne le fait. En 2007, 96% des demandes d’asile ont été effectuées
à Athènes. Chacun d’entre eux est relâché muni
d’une feuille de route. Elle est écrite en grec seulement. Elle
dit qu’ils ont un mois pour quitter la Grèce. Et qu’il leur est
interdit de se rendre en Achaïe, la région où se trouve
Patras, c’est-à-dire le passage obligé pour quitter la Grèce.
Aucun des migrants à bord ne sait quoi faire ni où aller une
fois à Athènes. Ils sont abandonnés à eux-mêmes. L’un
d’eux est même mineur, 16 ans, Guinéen. Les autres sont
presque tous Sénégalais et Nigérians, mais ils ont déclaré
être Somaliens. La semaine dernière sur un autre bateau à
Mytilène, le port de Lesbos, le scénario est le même. À bord
il y avait un groupe d’une vingtaine d’Afghans, parmi lesquels
quatre mineurs non accompagnés, et deux femmes
avec leurs filles en bas âge. La seule possibilité une fois au
Pirée, le port d’Athènes, c’est de prendre le métro pour
Omonia, le quartier ghetto sous l’Acropole.

Dans la rue Xouthou, derrière la vitrine d’un bar anonyme
d’Athènes se trouve le siège de l’Association des réfugiés
soudanais. Le président, Adams Salih m’accueille en me servant
un chai. Il s’est enfui du Darfour, et est arrivé en 2004
en Crète, à bord d’un navire porte-container en provenance
de Port Soudan, en mer Rouge. D’après ses estimations, à
Omonia vivent au moins 450 Soudanais et au moins autant
de Somaliens. Ils sont potentiellement tous réfugiés politiques.
Mais de fait ils ont tous une feuille de route. L’un
d’eux, Abdallah, classe 1972, homme distingué, chemise
blanche, lunettes de vue et montre dorée au poignet, je le
rencontre peu après au Maqi hotel, un vieil hôtel occupé
par des Soudanais rue Satovriandou, où les nouveaux arrivants
dorment pour trois euros la nuit dans des chambres de
dix personnes. Il a débarqué à Samos le 20 avril dernier.
Depuis dix jours, il est officiellement un clandestin.
Personne ne l’empêche de demander l’asile politique en
Grèce. Mais le temps d’attente est en moyenne de trois ou
quatre ans. Pendant ce temps-là on peut travailler, mais à la
fin de la procédure, la réponse est presque toujours négative.
En 2007 pour 25.000 demandes d’asile présentées, seulement
150 personnes ont obtenu l’asile politique ou une protection
humanitaire. C’est pour cela qu’ils veulent tous s’en
aller. Ou encore parce qu’ils ont parfois des parents dans
d’autres pays européens. Pour quitter la Grèce un faux passeport
suffit ou bien il faut voyager cachés dans les camions
qui chaque jour s’embarquent à Patras pour l’Italie. Mais le
destin de ces personnes ne tient qu’à un fil, celui de leurs
empreintes digitales.

Elle se nomme Convention de Dublin et impose au
demandeur d’asile d’en faire la demande dans le premier
pays européen qu’il rencontre. Et si en Grèce le taux
d’obtention de l’asile est cinquante fois inférieur à celui
de l’Italie ou de la Suède peu importe. Si les empreintes
ont été prises en Grèce, c’est en Grèce qu’ils sont
condamnés à rester. Ali, Soudanais, était arrivé en
Norvège un an plus tôt, mais il a été réexpédié à
Athènes. De même pour Siad, depuis l’Irlande. Là se
trouve le caractère irrationnel des politiques grecques en
matière d’immigration. La Grèce ne veut pas qu’ils restent,
et pour cela n’accorde l’asile à aucun d’entre eux et
accomplit de graves actions de refoulement en mer vers
la Turquie. Mais de la Grèce ils ne peuvent s’en aller.
Tout cela pendant que dans les autres pays européens les
demandes d’asile ont diminué ces dernières années. Et de
cette façon augmente la masse des personnes sans papiers
et sans droits, exploitées sur les chantiers à Athènes
comme pour la récolte des fraises à Olympie et pour celle
des oranges à Atra. La Grèce est bien loin de l’idée qu’ils
s’étaient faite de l’Europe. Et alors le voyage reprend.
Depuis Patras. Dans une direction obstinée et contraire.
Vers l’Italie.

Mohamed me montre l’un de ses dessins. On y voit un
policier qui tient un couteau et un jeune garçon avec la
tête ensanglantée, sur un parking gris en face d’un port.
Jaber a tenu à me montrer ce dessin réalisé il y a environ
deux mois par l’un des six garçons avec lesquels il partage
la baraque. C’est une preuve de l’histoire qu’il m’avait
racontée la veille, quand nous nous sommes rencontrés,
dans la baraque de Jemmah. Jaber, 16 ans, a en personne
assisté à la scène, ils s’enfuyaient du parking réservé aux
camions, poursuivis par la police. Cela se passe chaque
nuit à Patras. Des petits groupes de dix quinze adolescents
sautent la clôture haute de deux mètres, à la hauteur
du Gate 7, et courent en direction de la seconde clôture
de fil de fer barbelé, qui entoure le parking des
camions. Pour comprendre si un camion va en Italie –
m’explique Jemmah – ils évaluent la température des
pneus. S’ils sont chauds cela signifie qu’il est à peine
arrivé d’Athènes et qu’il sera donc embarqué le lendemain.
Ils se cachent au milieu des marchandises ou bien
en contrebas, accrochés au châssis. Avant que n’arrive la
police autrement arrivent les ennuis. Jemmah le sait
bien. Deux mois plus tôt il a été pris. Au port. Les agents
étaient au nombre de quatre. Un coup de poing et un
coup de pied dans l’oreille pour l’immobiliser. Ensuite ils
l’ont obligé à se coucher par terre avec les mains ouvertes,
pendant qu’un agent lui marchait sur le dos avec ses
bottes. Ils avaient donc décidé de s’amuser un peu. Un
homme en uniforme lui a pointé un pistolet sur le front
en criant “I will kill you !”. Et il a appuyé sur la gâchette.
Le coup n’est pas parti parce qu’au préalable ils avaient
retiré les projectiles. Finalement, après les coups et le
simulacre d’exécution, ils lui ont demandé son âge.
Quatorze ans a-t-il répondu. Et ils l’ont laissé partir. La
sienne est une histoire comme tant d’autres. D’abus et
d’impunité. De racisme. Mais comment est-il possible
qu’un gamin de 14 ans se voit pointer un pistolet sur la tempe par un agent des forces de l’ordre ! Et comment est-il possible
qu’un gamin de 14 ans meure écrasé sous un camion, comme cela
s’est produit à Forlì en janvier, parce qu’il n’a pas d’autre moyen pour
rejoindre l’Italie ?

« Notre génération est née pendant la guerre, a grandi pendant la guerre
et a fui la guerre. Je n’ai pas connu autre chose depuis que je suis né, autres
que destruction, mort, enlèvements. Nous avons perdu nos êtres chers.
Nous avons perdu nos droits. Et pourtant aucune protection ne nous est
accordée. Combien de guerres faut-il ? Combien de morts faut-il pour être
reconnu comme des réfugiés politiques ? ».
C’est à voix haute que le
demande l’un des afghans ayant participé à la réunion publique organisée
par le mouvement antiraciste de Patras, le 25 mai dernier. Pour
l’occasion sont venus quelques activistes de Thessalonique et ont
effectué un raccordement clandestin à l’adduction d’eau pour porter
l’eau courante aux baraquements des Afghans. Y vivent 500 Afghans,
un sur trois a moins de 18 ans. Le camp existe depuis 1996. Au départ
ils étaient tous Kurdes. Certaines baraques ont un branchement abusif
au réseau d’électricité. Chaque nuit ils tentent de franchir la frontière.
La police les garde à vue. Plus qu’un problème de logement c’est
un nouveau lieu de détention. Un ghetto où des centaines de réfugiés
sont concentrés et gardés à vue et sans aucun coût. Parce qu’il n’y a
pas de cellules, et du camp on ne peut pas sortir. Il y a des véhicules
de police dans tous les coins. Le risque est d’être conduit au commissariat
et peut-être détenus trois mois dans les centres d’Evros ou
d’Athènes. Du camp on peut seulement s’enfuir. De nuit. En tentant
d’échapper aux contrôles et aux coups des agents de police, des agents
de sécurité des compagnies de navigation et des camionneurs. Et en
espérant ne pas être renvoyé en Grèce une fois arrivé dans les ports
italiens. Autrement il faut tout recommencer. « Nous mourons à chaque
instant et nous continuons à mourir »
, conclut le jeune afghan en
implorant presque l’assistance, « mais nous sommes des êtres humains
comme vous. Nous ne sommes pas des animaux. Nous avons les mêmes
sentiments, comme vous. »

Nous recommandons aux hommes politiques italiens et européens de
visiter Patras. Le Parlement italien s’apprête en effet à discuter l’introduction
du délit de clandestinité et le gouvernement fait savoir
que seront nécessaires 600 millions d’euros pour avoir un “Centre
d’identification et d’expulsion” (CIE, qui remplaceront les actuels
Centres de permanence temporaire – CPT) dans chaque région, pour
lesquels ont déjà été identifiées dix casernes désaffectées. Les
migrants sans permis de séjour pourront y être détenus jusqu’à 18
mois, anticipant ainsi la honteuse directive européenne sur les rapatriements
elle aussi sur le point d’être mise en place. C’est très grave
ce qui est en train de se passer dans l’Europe de la libre circulation.
Mais en fin de compte tous les voyageurs n’appartiennent pas à la
même classe d’humanité. Et ça vaut la peine de le rappeler au début
de la saison estivale. Cette année aussi des dizaines de millions de
touristes aborderont les Canaries, l’Andalousie, les îles grecques,
Malte et la Sicile, accueillis par les sourires des hôtesses et des serveurs.
Sur ces mêmes routes, quelques dizaines de milliers d’autres
voyageurs pas invités seront quant à eux surveillés par nos navires de
guerre, par des avions sans pilote et par des satellites espions, et au
bout du compte privés de leur liberté. Sur ces mêmes routes des centaines
d’hommes, de femmes et d’enfants perdront la vie. J’y pense
chaque fois j’entre dans l’eau. Et je pense que ça n’a rien de normal.

[Source : Fortress Europe]