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En Islande comme en France ou au Japon, ce qui nous manque aujourd’hui ce sont de véritables journaux, que ce soit sur internet ou en papier. L’information, extrêmement abondante en apparence, et souvent même très détaillée et précise, est en fait en miettes, méthodiquement déstructurée, et bien souvent complètement inopérationnelle à l’heure même où l’on peut en avoir le plus besoin.

Ayant participé à la première des deux assemblées populaires de citoyens choisis au hasard sur les listes électorales, en 2009, pour réfléchir à la société idéale… Gunna en est revenue enthousiaste. Cet exercice informel s’est reproduit de façon plus institutionnelle en 2010, ouvrant la voie aux travaux du comité préparatoire de l’assemblée constituante.

Plus d’un millier de personnes discutant une journée entière, se répartissant en commissions, pour réfléchir aux différentes dimensions du problème social…

Aujourd’hui, Gunna travaille à mettre sur pied une « Banque verte », la fameuse « banque du peuple » voulue par Proudhon jadis…

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Deuxième partie d’une longue interview de Gudrùn A. Tryggvadottir (la première heure, peut-être la plus intéressante, ayant été bêtement perdue par défaut de connection internet… c’est la vie…).

Gunna, ainsi qu’on l’appelle, a quitté l’Islande dès son adolescence, pour étudier les Beaux-Arts, à Paris, pendant quatre ans, à la fin des années 70 – mais elle a oublié son français, de même qu’elle garde un mauvais souvenir des Beaux-Arts, dont l’enseignement était bien trop classique, dit-elle. La jeune artiste est partie compléter sa formation à Munich, puis aux États-Unis, et après dix-huit ans autour du monde, elle est revenue en Islande, en 2002, pour se retrouver engagée très activement dans le mouvement écologiste de protestation contre la construction d’un énorme barrage hydroélectrique destiné à alimenter des usines d’aluminium.

D’importantes mobilisations n’auront pas réussi à empêcher ce projet catastrophique d’aboutir. Jusqu’à la veille de sa mise en eau, 17 000 personnes étaient rassemblées à Reykjavik (plus grosse manifestation de l’histoire islandaise), pour demander au gouvernement de faire machine arrière. En vain.

C’est la génération d’opposants écologistes qui s’est aguerrie dans la lutte contre ce barrage qui en 2008 s’est soulevée contre la faillite du système bancaire, raconte Gunna.

Le gouvernement de droite responsable de ce barrage calamiteux est resté au pouvoir 14 ans, jusqu’à ce que le peuple le chasse en février 2009. Gunna nous explique que c’est, entre autres, à cause des énormes emprunts nécessaires à la construction du barrage que les finances du pays ont été mises à genoux.

Ce même gouvernement aura procédé à la privatisation des banques, et c’est dans la foulée de ces privatisations que les banques ont incité les particuliers à emprunter au-delà de toute raison. Déjà propriétaire de sa maison, on empruntait en offrant celle-ci en garantie, que ce soit pour acheter une voiture, ou pour faire des travaux d’embellissement de sa maison.

Quatre ou cinq ans d’enrichissement aussi soudain qu’artificiel mèneront au crash de 2008. On dit que la cocaïne est la plus pure du monde ici. Ce qui laisse supposer que l’idéologie des golden boys de Wall Street se soit implantée dans ce pays de glace avec toutes ses coutumes, y compris le strict gangstérisme.

D’octobre 2008 jusqu’à la Noël, tous les samedis, le peuple se rassemblait sur la place du Parlement.

Après une pause pendant les fêtes de Noël, les manifestations ont repris en janvier, pour devenir quotidiennes, jusqu’à ce que les manifestants finissent par envahir le Parlement et y mettre le feu.

Le gouvernement de droite n’avait plus qu’à démissionner, et laisser la place à une alternance.

En mars, Eva Joly était appelée pour mener les investigations sur les conditions de cette faillite nationale. Son travail, abrégé par l’urgence à participer aux élections présidentielles françaises, aboutira néanmoins à la constitution d’un énorme acte d’accusation, en vertu duquel un important responsable du ministère des finances est déjà en prison, pour deux ans. On s’attend à ce que ces poursuites puissent conduire également à la condamnation du premier ministre de l’époque, et de son prédécesseur, David Oddson.

Car, il semble bien que dans le mouvement d’enrichissement artificiel, les premiers à avoir voulu se servir étaient ceux-là même qui conduisaient cette politique. Des délits d’initiés se seraient multipliés.

Mais ce n’était pas le moins intéressant, dans cette interview extensive de Gunna, lorsque s’est produit un malentendu entre nous... Alors que nous lui parlions du rapport en 700 pages du comité préparatoire des travaux constitutionnel qu’elle confondait avec les milliers de pages, en sept tomes, du rapport d’enquête judiciaire sur le crash économique.

Il aura fallu lui montrer le film de l’interview de Gudrun Petursdottir, présidente du comité de préparation des travaux constitutionnels, rendant compte, il y a une dizaine de jours, de la remise de ce rapport, avec des idées pour une telle constitution... Gunna n’était pas au courant.

Trop d’information tue l’information dit-on.

Surtout, on constate que ces révolutions qui profitent abondamment d’internet (à tel point que Gunna prête à Facebook d’avoir simplement permis que se produise la révolution islandaise, exactement comme en Tunisie ou en Egypte...), pourraient bien mourir de cette même possibilité.

Impossible de trouver sur Internet mieux que Icenews, un site d’information on ne peut plus conventionnel. De l’information alternative, point.

Une simple chronologie de cette révolution n’aurait été faite nulle part. On la cherche.

Quant à la centralisation de l’information, encore moins.

Un événement aussi important que la rédaction d’un rapport indiquant des perspectives pour une réforme constitutionnelle serait simplement ignoré du public – et même dans le cercle des militants les plus actifs, parmi lesquels Gunna figure en bonne place.

La presse institutionnelle, entre les mains du pouvoir, ne semble pas particulièrement utile pas plus qu’en Argentine en 2002. Ou en France ou aux États-Unis, ou au Japon, ou… ou… ou…

En septembre 2009, l’ancien premier ministre puis patron de la banque centrale islandaise, Davíd Oddsson prenait la direction de la rédaction du principal journal, le Morgunbladid. Et celui-ci perdait aussitôt un tiers de ses abonnés... Le rapport de la commission d’enquête parlementaire remis en avril 2010, dénonçait sa nomination à ce poste, ainsi que le licenciements d’un certain nombre de bons journalistes qui s’ensuivit, comme un cas de manipulation de l’information. “L’objectif [de ces journaux] semble être de promouvoir un journalisme d’opinion et de protéger certains intérêts particuliers plutôt que d’assurer une information juste et non faussée”, dit ce rapport.

Au résultat, il n’est pas sûr que les systèmes de contre-information développés sur internet suffisent un tant soit peu à corriger ces lourds défauts de la presse institutionnelle.

De toute évidence manque également un office de traduction en anglais des textes institutionnels islandais. S’il s’agit aujourd’hui d’une révolution mondiale, il serait temps de commencer à partager les expériences des divers peuples qui s’engagent sur ce chemin.

(Lettre d’Islande n°2)

Paris s’éveille