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Le 14 septembre, pour commémorer les 109 morts par noyade du 14 juillet, et pour débattre des moyens de prévenir de tels drames, se sont réunies à Bagnolet avec les sages les familles maliennes de la région parisienne. Était présent, comme représentant du gouvernement malien, le vice-consul, et il est intervenu deux fois : d’abord pour affirmer, ensuite pour nier, que le gouvernement vise à « lutter contre ce phénomène » (de « l’émigration clandestine ») en faveur de la seule « émigration légale ». Une fois les débats clos, et l’assistance déjà en train de partir, voilà que s’amène d’un pas ferme un homme bien bâti, bien portant, bien mis, la quarantaine à peu près, entouré de deux autres plus jeunes mais tout aussi en costard et costauds. C’était le réprésentant du ministre des Maliens de l’extérieur venu pour dire : que « le gouvernement a mis en place un système pour rapatrier ceux qui prennent la route du désert », mais que, vu l’insuffisance des « moyens », « il est difficile de récupérer » tous ces gens, enfin que « les enfants de douze ans qu’on envoie dans le désert, c’est insupportable », « c’est criminel », donc « le gouvernement doit avoir les moyens de poursuivre les parents ».
Quelques minutes plus tard, alors qu’à quatre on s’affairait autour d’un sage tombé dans le raide escalier en piètre état menant à l’immeuble de la salle prêtée par la mairie (blessé à la figure, à la tête, septuagénaire… et les pompiers, puis un médecin, qui rechignent à venir, c’est dimanche), voilà les trois costumes-cravates au pas élastique descendre à leur tour le large escalier. Celui du milieu, qui tout à l’heure répondait aux demandes de développement des régions pauvres du Mali par la criminalisation de l’extrême pauvreté des familles, jette à peine un regard distrait sur le vieillard chenu étendu à terre et sans un geste d’hésitation passe son chemin avec son escorte. Plus que le vice-consul, ce beau monsieur gouvernemental est la photocopie de ce qu’est l’État exporté en Afrique et notamment au Mali.
Mais avant d’en dire un mot, ces quelques paroles dites à la réunion, qui ne méritent pas de s’envoler dans l’oubli : « Au Mali, on a fait acceptable l’inacceptable… Les trafiquants, tout le monde les connaît… Quelle famille peut dire je n’ai rien perdu : aucune !… Le Malien a peur de la prison ; ça, c’est sa dignité [une raison de suicide des migrants]… Des milliers de gens ! ceux qui sont en Libye, ceux qui sont en attente de la mort !… » Et une femme : « Plus jamais ça ! morts pour rien !... C’était lui mon espoir, et il est mort ! »
L’État est une institution moderne. Sa notion, en tant qu’objet de pensée, n’a pas plus de cinq siècles, le mot même, en son sens propre, n’existait pas auparavant. Les premiers observateurs de l’État l’ont vu surgir des « guerres de religion » (des chrétiens européens entre eux) et des guerres sociales les plus acharnées, de la criminalisation féroce des masses pauvres, au cours de l’appauvrissement général, devenu endémique, des populations (comparable à celui des paysanneries africaines de nos jours). On peut résumer en trois phrases simples ce que ces observateurs en ont retenu. Impossible de gouverner sans mensonge et sans crime, seul l’État peut gouverner la société. Il lui est essentiel, il évite la guerre civile permanente par l’appropriation de la violence, dont il fait son exclusivité. Par ses lois il crée le droit de propriété et la classe des propriétaires, il les garantit dans leur droit par le respect des lois imposé à tout le monde par sa puissance armée unique.
L’État n’est jamais abstrait, même quand il paraît le contraire : une entité distante insaisissable. Il se compose d’un grand nombre d’hommes dont les vies dépendent, directement ou indirectement, de lui, tels ses fonctionnaires ou les propriétaires. Né de la division des hommes, c’est là sa substance. L’entretenir, la garantir, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières, c’est sa raison d’être. Riches et pauvres, bourgeois et prolétaires, citoyens et « étrangers »… toujours une partie de la population vit aux dépens de l’autre, grâce à la force armée de l’État.
Des pays européens ont paru, à un moment donné, s’écarter de ce modèle, cela fut le fruit de circonstances uniques dans l’histoire. Armés du sens immédiat de la transformation de la production sociale et politique en cours, forts de la supériorité technique des armes que l’état de guerre permanente leur avait forgées, ces pays se sont lancés à la conquête du monde d’une manière jusque-là inédite. Par la traite des esclaves ils ont accumulé les richesses du grand bond en avant capitaliste ; par le grand pillage colonialiste ils ont acheté la paix sociale intérieure.
Aujourd’hui, le reste du monde n’est plus un espace « vide et sauvage » à la disposition du premier venu. L’« État-nation » est un mort vivant ; même là où il a vu le jour il coûte beaucoup trop cher à tenir en vie. Pourquoi cet anachronisme de vouloir l’imposer partout en modèle d’organisation de la modernité ? Le pillage des richesses ne fait aucun doute ; mais il faut sortir des schémas reçus. Par le nombre de ses jeunes volontaires et entreprenants comme par ses richesses, l’Afrique fait peur. Son essor peut ébranler les équilibres établis, emprunter des voies inconnues. L’Afrique n’est pas encore tout à fait acquise au monde capitaliste tel qu’il est.