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Voir en ligne : Télécharger la « Voix des sans papiers » n°14 en PDF

Depuis début juin, M. G. participe au soutien des réfugiés de la Chapelle, en tant que soutien individuel sans appartenance politique ou associative. Elle a suivi, en particulier, l’occupation du lycée Jean-Quarré avec une présence de tous les jours. C’est pourquoi la Voix des sans-papiers lui a demandé son témoignage.
« J’habite le quartier de la place des Fêtes, le quartier du lycée. J’étais partie en vacances en juillet, mais le 4 août, ayant appris la nouvelle de l’occupation, je suis rentrée. J’espérais retrouver mes amis réfugiés de la Chapelle, dispersés un peu partout après le démantèlement de leur campement le 2 juin. Mais je ne savais pas que j’allais me faire de nouveaux et nombreux amis.
« Le lendemain de mon arrivée, je monte les marches du perron, j’avance de quelques pas, et je me retrouve dans la cuisine improvisée. Des Afghans y étaient, attelés à la tâche de cuisiner un repas sans tous les ingrédients nécessaires. Je leur demande ce qu’il leur faut, ils essayent de m’expliquer dans leur langue, je ne comprends rien. Mais je vois qu’ils ont quantité de pâtes et de riz. Alors me voilà partie acheter des boîtes de tomates pelées, des oignons, de l’ail – tout ce qu’il faut pour préparer une bonne sauce tomate. C’est comme cela que des liens se sont tissés. Et en plus des Afghans, qu’auparavant je n’avais jamais rencontrés, j’ai, depuis, retrouvé des Soudanais, des Libyens, des Maghrébins, des Tchadiens, des Somalis...
« Ce lieu, un gros cube de quatre étages, était à l’origine un lycée professionnel de la restauration, désaffecté depuis au moins huit ans. Peu de petites pièces à l’intérieur : dans une on a aménagé l’infirmerie, deux ont été utilisées par les femmes, et deux autres par les familles, les restantes servant au stockage des provisions et des dons, très nombreux. Les autres pièces, toutes très grandes : une quinzaine, occupant tout l’espace et pouvant contenir une cinquantaine de matelas chacune. C’est là qu’étaient installés les équipements et le matériel de cuisine pour les élèves. Tout a été déménagé, il ne restait plus que les branchements électriques et du gaz sommairement protégés. Seulement au rez-de-chaussée il y avait des sanitaires, avec trois douches, et, pour tout dire, les escaliers étaient dangereux, dans le noir même pendant le jour. Par contre les grandes pièces où dormaient les migrants étaient éclairées jour et nuit. Dans les derniers temps, le grand préau aussi était occupé, par de nouveaux arrivants qui y dormaient à tour de rôle, protégés par des bâches côté cour.
« Il y a eu certes, dans ce lieu rebaptisé Maison des réfugiés, pas mal de problèmes, pendant les presque trois mois qu’a duré l’occupation. C’est sur ces problèmes que s’est focalisée la presse, sans jamais vouloir aller au-delà et prendre le temps de s’intéresser aux aspects positifs, qui pourtant étaient évidents et immédiats pour quiconque assez attentif ou tant soit peu concerné. Les problèmes, plusieurs facteurs les expliquent, et avant tout la multiplicité des langues. Même l’anglais n’a été une langue de communication que pour un nombre restreint de personnes. Dans les réunions communes, les assemblées générales, dans les permanences juridiques, il y avait des traducteurs, mais ce n’était plus le cas dans la vie quotidienne. La difficulté de communiquer, donc le repli des personnes sur leur communauté, ont souvent été à l’origine d’incompréhensions et de frictions. Les quelques bagarres n’ont été qu’un épiphénomène : événements secondaires, symptômes du vrai mal, chez ces personnes sous tension permanente : extrême précarité de chaque jour, angoisse incessante du lendemain, sans parler de l’endroit de plus en plus surpeuplé, devenu invivable notamment la nuit, à cause de l’insuffisance des places. On s’est arrêté sur les bagarres des migrants entre eux, mais on n’a jamais parlé, dans la presse, des projectiles envoyés depuis les immeubles environnants. »
Il y a, dans ces procédés et articles de presse, le miroir de l’hypocrisie constitutive de nos sociétés. On crée, pour certaines catégories de personnes, les conditions de vie les plus invivables et dégradantes ; l’État fait un délit et un crime de leur mode d’être (de survivre, résister), les place dans un tel enfer quotidien de simple survie et de harcèlement policier, les confine dans un tel microcosme de brutes, que le plus étonnant est que ces gens ne perdent pas tous leur dignité, ne deviennent pas que des marginaux abrutis. Puis la presse décrit de simples « faits » (qui se passent de commentaires), ou elle s’écrie devant les heurts et bagarres de leur vie collective mise au ban, à mal. On laisse entendre qu’il faudrait que ces parias de la société soient conformes, uniformes, informes, on les voudrait incorporels, des incarnations de la morale dominante.
« Quoi qu’il en soit, j’en ai plus qu’assez dit de ces problèmes-là, je veux maintenant parler des aspects positifs. En premier lieu, il y a eu bien sûr la mise à l’abri et la subsistance d’un nombre croissant de personnes autrement condamnées à la rue : environ 150 le 31 juillet, jour de l’occupation, environ 1300 lors de l’évacuation le 23 octobre. Ensuite, la solidarité concrète de toute sorte : par exemple, le soutien juridique et administratif (deux permanences par semaine, avec des juristes, avec traducteurs en arabe, farsi, anglais, et accompagnement aux différents bureaux), sanitaire (mise en place d’une infirmerie par des infirmières et médecins bénévoles en dehors de toute association, et accompagnement dans les hôpitaux et les maternités), enfin linguistique.
« Sur ce dernier point, vraiment remarquable a été l’engagement de près des 90 bénévoles : soutien linguistique qui d’ailleurs se poursuit après l’évacuation, de même que les permanences juridiques : elles continuent les lundis et mercredis après-midi à l’ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France), 10 rue Affre, à la Goutte d’Or dans le 18e. Ces cours, permanences, accompagnements, ne concernaient et ne concernent pas seulement les occupants du lycée, mais aussi des personnes officiellement relogées, dans Paris et jusque dans la grande banlieue, mais toutes sans le moindre suivi de l’administration. En somme, voilà un cas bien précis et concret (et qui continue depuis le campement de la Chapelle), où, durant de longs mois, des bénévoles se sont entièrement substitués à l’État défaillant et ont assuré et assurent le service minimum. On se demande ce qu’est un État qui fait l’économie de ses obligations envers les demandeurs d’asile. Un État signataire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, donc de son article 14 sur le droit d’asile des réfugiés.
« Ce qui m’a le plus touchée, c’est la volonté de vivre de tous ces gens échappés à la guerre, à l’oppression, à la misère extrême, en un mot, à la mort. Toute occasion était bonne pour faire la fête, pour chanter, jouer de la musique, rire, jouir de la présence des autres… Voilà un côté positif, on ne peut plus humain – cette allégresse contagieuse, émanant de la force vive des réfugiés –, côté sur lequel la presse n’a pas soufflé mot.
« Après cela, ce qui m’a le plus impressionnée c’est, d’une part, le grand désir de tous d’apprendre au plus vite le français, puis, le matin de l’expulsion, leur empressement à sortir de là. Et ce fut la grosse pagaille, car, bien avant l’heure, ils étaient regroupés en nombre sur les trottoirs ; mais à leur arrivée, les autorités ont exigé qu’ils retournent dans la cour... Grande bousculade – le passage était complètement bloqué par ceux qui poussaient derrière. La Mairie a voulu jouer la surprise, mais, depuis le jugement du tribunal, les réfugiés se préparaient à partir... »
(Propos recueillis le 4 et 5 novembre)