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Interview (réalisée le 3 novembre) d’Anzoumane Sissoko, porte-parole de la CISPM, Coalition internationale des sans-papiers et migrants.


Voir en ligne : Télécharger la « Voix des sans papiers » n°14 en PDF

La Cispm a affrété quatre cars pour aller manifester à Calais, le 25 septembre dernier. Ce port de l’extrême nord de la France est un cas à part, dans l’immigration européenne, n’y débarquent que des gens qui veulent aller au-delà, traverser la Manche pour l’Angleterre, et pas rester sur le continent. Mais depuis des années, c’est aussi le symbole tragique et vivant, au cœur de l’Europe, le modèle, pour ainsi dire, de l’attaque en permanence aux droits fondamentaux et de la guerre d’État aux migrants. Peux-tu dire les raisons de cette expédition aujourd’hui, qu’on imagine (environ 600km aller-retour de Paris) assez dispendieuse pour vos maigres ressources, et puis ce que vous avez fait, vu en ville et dans « la Jungle », le nouveau bidonville des migrants ?
« On y est allés, pas seulement les camarades de la Cispm-France ; il y avait aussi nos camarades allemands, italiens, espagnols, en tout 160 personnes. Manifestation internationale que la préfecture de Lille voulait interdire. On m’a appelé me disant qu’aucune organisation locale n’avait fait la déclaration pour nous. Mais nous, nous avions fait la déclaration en bonne et due forme au ministère de l’intérieur : manifestation internationale ! Quoi de plus international, aujourd’hui en France, que nos frères, les réfugiés de la Jungle ? »
Ils sont des milliers, en effet : Soudanais, Érythréens, Éthiopiens, Somaliens, Afghans, Pakistanais, Irakiens, Iraniens, Syriens… jeunes gens d’Afrique et d’Asie qui affluent là depuis le printemps dernier, suite à l’évacuation de plusieurs campements où vivaient environ 1200 migrants, dit-on. D’où il ressort combien brillamment font leurs comptes les cerveaux des ministères et des préfectures, obsédés par l’idée de la répression violente des migrants : il y a quelque temps, il semble qu’ils étaient 3000 à la Jungle, puis 5000. Et ces derniers temps ils auraient même dépassés les 6000, voire déjà les 7000, disent certains.
« Et c’est bien pourquoi nous sommes allés, nous, organisation internationale, à leur rencontre : pour leur manifester notre solidarité et leur dire que leur lutte est notre lutte, que nous les portons dans nos cœurs, parce qu’ils sont nos frères. Quoi de plus international, aujourd’hui, que l’ensemble de nos camarades sans-papiers et réfugiés de la Cispm, présents dans dix pays européens, dans cinq pays d’Afrique ?
« Nous avons manifesté du Cra de Coquelles – c’est là qu’on enferme les migrants arrêtés… »
De source Eurotunnel, les migrants voulant passer la Manche arrêtés en 2015 seraient déjà plus de 37000.
« C’est pourquoi nous avons manifesté à partir du Cra, pour aller à la Jungle. Une douzaine de kilomètres, en traversant Calais d’ouest en est, passé le port. Pendant notre défilé en ville (à peu près 4 km), il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs. Les gens observaient la manif (95% de Noirs) comme un spectacle anormal. Il y avait aussi des extrémistes de droite qui nous lançaient de gentilles apostrophes, genre : « Rentrez chez vous, enculés de merde ! » La police était là, à deux pas de nous, à deux pas de ces fachos qui nous insultaient, bien audibles, bien visibles au milieu des gens, mais elle laissait faire – comme si c’était normal les injures racistes contre les Noirs, comme si ce n’était pas un délit puni par la loi. Mon impression est que la police était de mèche avec les fachos. Mais nous avions prévenu nos camarades : gardez votre calme, ignorez toute provocation, tout affront. Prévenu surtout les vendeurs du journal : il ne faut pas s’éloigner du cortège, pour aucune raison. D’ailleurs, le journal n’attirait pas des foules d’acheteurs, c’est le moins qu’on puisse dire. Voyant cela, un camarade français nous a dit que c’était quand même important de le faire circuler dans cette population hostile : « Donnez-le gratuitement, nous a-t-il dit, je prends la note à ma charge. »
« À la Jungle, par contre, l’accueil a été très chaleureux. Plusieurs réfugiés étaient très émus parce que des sans-papiers avaient pu louer des bus pour venir jusqu’à eux leur faire preuve de solidarité. Ils nous l’ont dit très clairement : « Votre solidarité montre que ce n’est pas vrai que réfugiés et sans-papiers sont deux luttes différentes ; au contraire, c’est une seule et même lutte. » Même si la communication n’a pas été facile, vu les barrières linguistiques, ce qui compte c’est cette compréhension réciproque. Les échanges ont ensuite porté surtout sur les terribles conditions de vie dans la Jungle, et aussi au-dehors. Par exemple, si pour un motif quelconque tu dois aller en ville, c’est tout un groupe qui t’accompagne. D’un côté il y a la pression policière qui te repousse vers la Jungle, de l’autre le danger de se faire sérieusement tabasser par les fachos. »
Venons aux conditions de vie dans la Jungle. Et disons d’abord qu’il s’agit d’un vaste terrain en partie boisé, en partie inondable.
« Une ancienne décharge déclarée lieu dangereux à cause de la pollution. Un morceau de forêt-brousse enclavé entre l’autoroute le port et la mer. En venant de Calais, on y accède en passant sous les arcades de l’autoroute. Ce qui frappe le visiteur est l’état d’abandon des lieux ; et ce qui frappe les habitants, sont les graves problèmes d’hygiène.
« Il n’avait pas plu depuis une semaine lorsque nous sommes arrivés, mais dans les chemins on s’enfonçait dans la boue. Plusieurs nous ont dit avoir fui leurs pays en guerre, avoir été dans des camps de réfugiés (pays limitrophes, ou du sud de l’Europe), avoir traversé le désert et la mer, avoir été enfermés en groupe par les passeurs – nulle part, jamais, ils n’ont trouvé des conditions d’insalubrité si effroyables, un tel enfer de saleté, à la merci des éléments et des maladies. Pratiquement, pas de points d’eau, de latrines, pas de collecte d’ordures, alors que dans la Jungle de Calais vit une population d’une petite ville, éparpillée par affinités linguistiques dans plusieurs groupes de tentes et de cabanes. Pareil pour le manger : les distributions des associations sont absolument insuffisantes. Du coup, un peu partout, dans des cabanes, sous des tentes, sont nées des épiceries, voire de petits restos-minute improvisés, certains tenus par des migrants, d’autres par des Français. Vers 7h du soir (on était, à ce moment-là, un groupe de quatre à arpenter la piste qui fait le tour d’un grand étang), nous avons vu des réfugiés assis au bord du chemin, en train de manger. Un peu plus loin, une association anglaise distribuait des pâtes. Nous avions faim, nous avons fait la queue pour en avoir. Les pâtes étaient froides, cuites depuis qui sait combien de temps. Je ne suis pas quelqu’un de délicat, je ne fais pas attention aux odeurs, mais, la fourchette dans ma bouche, rien que l’odeur, j’ai tout craché. Aucun de nous n’a pu avaler cette matière gluante nauséabonde. Cela, pour nourriture de ces pauvres gens, nous a beaucoup touchés. De même que d’avoir vu deux lieux de prière assez proches l’un de l’autre : le carré tracé en pierres d’une mosquée, avec à son bout le demi-cercle pour l’imam, et la construction en planches de bois d’une église. Ceux qui en Europe font l’amalgame entre migrants et djihadistes se trompent lourdement. Voilà les migrants : des gens bien normaux. Liberté des cultes, respect réciproque, c’est la règle parmi nous. »
Vous parlez beaucoup de solidarité, de fraternité, et c’est bien d’en parler. Mais il faut aussi les pratiquer. J’ai su que vous avez refusé vos cars, où il y avait une trentaine de places libres, à des réfugiés vous demandant de les emmener à Paris.
« C’est vrai. Mais nous n’avons pas de lieu d’hébergement, une fois rentrés à Paris il aurait fallu les laisser à la rue. Puis ces réfugiés étaient beaucoup plus nombreux que les places : comment faire le choix ? Nous nous sommes consultés, une partie d’entre nous a eu peur d’une émeute. On leur a dit non. »