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C’était le 1er août 2015, dans la Presse de Tunisie, principal quotidien du pays, parfois considéré comme « officiel » ou plutôt « officieux » porte-parole du gouvernement. La Presse est utile à lire parce qu’on y voit à l’œuvre le travail de l’Etat.

Ce premier août étaient ainsi annoncées diverses nouvelles. D’un côté un « appel à candidatures », jusqu’au 30 septembre, pour une Instance de prévention de la torture, nouvel organisme dont on ne peut qu’espérer qu’il remplisse effectivement sa fonction tant la violence est banale dans les commissariats tunisiens, si redoutable et redoutée qu’on considère la prison comme une délivrance dès lors qu’on n’est plus entre les mains de la police... (Prisons qui sont pourtant loin d’être un paradis.)

Deuxième nouvelle du jour, dans le même ordre d’idées, mais plus fondamentale encore, la création du Tribunal constitutionnel, longtemps attendue, et qui devrait prendre place avant la fin de l’année. Dans ce pays où il s’agit de reconstruire la démocratie, cette pierre angulaire de tout état de droit constitutionnel n’est pas considérée comme une simple décoration, mais comme l’indispensable recours des citoyens pour faire valoir les principes sur lesquels ils se sont accordés, par-delà les assemblées ou les gouvernements de circonstance dont on sait combien ils peuvent être décevants et très en deça des aspirations populaires.

Troisième nouvelle, qui s’avère, elle, extrêmement conflictuelle : la présentation devant le Parlement – l’ARP, l’Assemblée des représentants du peuple – d’une loi dite de « réconciliation », destinée à exonérer les crimes économiques commis sous la dictature de Ben Ali de toutes poursuites pénales. L’argent sale blanchi par ce processus ferait l’objet de simples taxations au bénéfice des plus défavorisés – et la page serait ainsi tournée. On devine que bien peu d’argent reviendra de Suisse pour se faire taxer, mais que les auteurs de ces crimes ne pourront que se réjouir de ne plus avoir à craindre les tribunaux...

Plusieurs manifestations, durement réprimées, se sont déjà produites ces derniers jours pour protester contre ce qui est perçu comme un reniement de la révolution de 2011, née du ras-le-bol généralisé contre le pillage permanent et systématique de toutes les richesses du pays. Les manifestants ne sont pas très nombreux mais leur mouvement porte un nom éloquent : « Je ne pardonne pas ». L’animateur de ce mouvement, Azyz Amami, prince des blogueurs, icône de la révolution, est poursuivi par quatorze députés pour avoir déclaré qu’il mettrait le feu au Parlement si celui-ci votait une telle loi de « réconciliation ». Les plaignants invoquent… la récente loi anti-terroriste qui verrait là sa première application en poursuivant le leader de la révolution !

À noter que simultanément des manifestations de bien plus grande ampleur se tiennent à Beyrouth et à Bagdad sur le même thème. D’avoir le droit de vote ne suffirait plus aux peuples. Ils demandent maintenant de ne plus être victimes d’Etats corrompus et de ce fait incapables ni d’organiser le ramassage des ordures, à Beyrouth, ni d’assurer l’approvisionnement en électricité, à Bagdad. En Tunisie, on réclame simplement la justice. Et que les « martyrs de la révolution » ne soient pas morts pour rien.

Plus important encore, si possible, dans le journal de ce premier août, le « tournant historique » annoncé par l’éditorialiste – un journaliste connu pour avoir rempli des fonctions comparables sous tous les régimes, au temps de Ben Ali comme quand les islamistes d’Ennahdha étaient au pouvoir, après 2011, comme sous l’actuel gouvernement issu de la deuxième révolution de 2013 qui a chassé les islamistes.

« Tournant historique » certes discret, glissé dans une « loi des finances complémentaire » que les députés devaient examiner en pleine torpeur estivale très loin de toute curiosité du public suffisamment tétanisé par la crise économique induite par le terrorisme pour ne rien trouver à redire à de telles mesures.

« La Tunisie, qui a toujours investi dans l’éducation, le savoir et les ressources humaines, est sur le point de changer de stratégie pour donner la priorité à l’investissement dans l’armement », dit La Presse.

« Le texte propose une augmentation importante des budgets des ministères de l’Intérieur et de la Défense… », et « ce montant sera revu à la hausse dans les budgets des prochaines années au détriment des fonds alloués au développement ».

C’est bien sûr la « guerre » contre le « terrorisme » qui justifie ce « tournant historique », une guerre que les « spécialistes » prévoient comme devant être « de longue haleine ».

S’il comprend ces nécessités imposées au pays, l’éditorialiste n’en regrette pas moins, parlant de ce « phénomène terroriste », qu’il existe « plusieurs zones d’ombre quant à sa prolifération, son financement et des parties qui lui apportent soutien sur plusieurs fronts. D’ailleurs, il n’aurait pas eu de chance de frapper à nos portes sans une certaine complicité intérieure… » Et notre auteur prend soin de préciser qu’il entend ceci « mis à part le contexte de marginalisation et de pauvreté ».

En effet, il est certain que le terrorisme islamiste, comme l’engagement dans les troupes de Daech ou d’autres, prend sa source en grande partie dans le « contexte de marginalisation et de pauvreté » – et plus encore dans l’énorme frustration imposée à la jeunesse que ce soit en Tunisie ou dans le XIXe arrondissement de Paris.

Mais, particulièrement dans l’Etat policier tunisien – hérité d’un demi-siècle de régime autoritaire s’appuyant sur un contrôle généralisé de la population digne de l’Allemagne de l’Est communiste –, il est tout aussi certain, ou du moins probable, que de telles actions violentes, et l’existence même de groupes de cette nature, ne peuvent prospérer qu’en bénéficiant de la protection de services du ministère de l’intérieur. Ce que notre éditorialiste ose dénoncer ici comme « une certaine complicité intérieure » sans laquelle le terrorisme n’aurait eu aucune chance de parvenir à d’aussi spectaculaires résultats.

Ainsi, la conclusion est amère, lorsque le public a ainsi le sentiment – confirmé au creux de l’été par un éditorialiste a priori très bien informé – qu’on aura au moins laissé faire ces horribles tueries. On devrait ainsi renoncer aux impératifs de développement proclamés avec hauteur par Bourguiba dès l’indépendance, et on trahirait cette noble tradition au bénéfice d’une administration qu’on soupçonne du pire jusque dans les colonnes de La Presse

Et encore, s’il s’agissait de sécurité ou de défense… Mais non, on parle ici explicitement d’ « armement ». Il n’y aurait pas lieu d’augmenter les dépenses de personnel, celles-ci atteignant déjà plus de 53% du budget de l’Etat tant la police rémunère de monde... Le poste qu’il s’agit ici de faire passer au premier plan de la dépense publique, c’est celui de l’équipement militaire, ce qui se traduit par des achats d’armes sur le marché international.

Au lendemain des derniers attentats, on a pu voir le premier ministre français, Manuel Valls, annoncer la main sur le cœur que la France se porterait au secours de la Tunisie face à cette épreuve difficile. On aurait espéré des mesures en faveur du tourisme (on dispose aujourd’hui, en fin de saison, des chiffres du tourisme, et ce sont les Français qui auront le plus fait défaut), ou utiles pour l’économie tunisienne d’une manière ou d’une autre, pour l’aider à surmonter la crise provoquée par le « contre-marketting » terroriste. De même aurait-on pu attendre que la police française apporte à la Tunisie sa connaissance de longue date des réseaux islamistes. Au lieu de quoi, comme on fait en Grèce, on vendra des armes…

Or, les dépenses en matériel militaire, si elles ont le défaut de pouvoir très vite devenir énormes, ont aussi celui de ne rapporter rien à personne, sauf au marchand d’armes et à son commanditaire bénéficiant des généreuses commissions qui accompagnent ce genre de marchés pour faciliter la décision de dépenser des sommes inconvenantes en dépit du bon sens comme de l’intérêt public.

Les budgets consacrés au développement, à l’éducation, à « la création d’emploi ou la relance économique », auxquels il s’agirait de renoncer, comme dit notre éditorialiste, au bénéfice de « l’armement », avaient l’avantage de rester dans le pays. Les achats d’armes par contre s’imputent négativement dans la balance des payements, contribuant à augmenter dette et déficit sans aucun avantage pour l’économie, perpétuant le cycle infernal de la « marginalisation et de la pauvreté ».

Par contre, on peut se souvenir de ce que la révolution tunisienne aura été rendue possible surtout du fait de l’abstention bienveillante de l’armée, cette armée que Bourguiba avait voulue modeste à la fois pour économiser l’argent public et pour éviter de s’encombrer d’une force susceptible d’avoir la tentation d’imposer son propre programme politique. Mais demain, une armée dotée de plus de moyens pourrait bien vouloir dicter le cours des choses. Dans un tel contexte, il ne resterait qu’à espérer que les futurs Pinochet ou Sissi ne soient pas encore nés…

Un tournant historique

Par Lassaad Ben AHMED

La Tunisie, qui a toujours investi dans l’éducation, le savoir et les ressources humaines, est sur le point de changer de stratégie pour donner la priorité à l’investissement dans l’armement. C’est une priorité qui ne figurait guère, jusqu’à une date peu lointaine, parmi ses préoccupations, vu le choix qu’elle a fait depuis l’indépendance de ne pas s’impliquer dans des conflits militaires ni de s’ingérer dans les affaires internes d’autres pays.

Or aujourd’hui, le pays vit un nouveau contexte, dont la Tunisie n’a pas fait le choix et il se trouve qu’elle n’a pas d’alternative, elle doit mener sa guerre contre le terrorisme jusqu’au bout.

Le revirement dans les priorités et les choix s’est illustré dans le projet de la loi de finances complémentaire, dont les grandes lignes ont été présentées, jeudi, par le ministre des Finances et qui sera examinée en séance plénière, mardi prochain, à l’Assemblée des représentants du peuple. Le texte propose une augmentation importante des budgets des ministères de l’Intérieur et de la Défense de 306 millions de dinars pour l’exercice 2015. Et sans le moindre doute, ce montant sera revu à la hausse dans les budgets des prochaines années au détriment des fonds alloués au développement. Le niveau de ces financements dépendra de l’évolution des événements de cette guerre, dont beaucoup de spécialistes considèrent qu’elle est de longue haleine.

La somme annoncée dans le projet de la LFC est relativement faible, mais prise dans le contexte tunisien — économie en crise et revenus en baisse —, cette action, indispensable dans la guerre contre le terrorisme, risque d’être faite au détriment d’autres priorités relatives au développement, à la création d’emplois et à la relance économique.

Et, bien entendu, ce n’est pas le seul tribut. Le coût de la guerre ne se limite pas uniquement aux fonds mobilisés pour équiper les troupes, il concerne également l’énorme manque à gagner dû à cette guerre, notamment au niveau économique et social. Ceci, sans tenir compte de la nature de la guerre imposée à la Tunisie. Le terrorisme étant tel un mercure, insaisissable, imprévu et par-dessus tout transfrontalier. D’où l’obligation d’un soutien substantiel des grandes puissances, qui, elles, disposent de grands moyens et sont habituées à mener des guerres en tous genres. La Tunisie est en train de marquer des points sensibles dans cette guerre que ce soit sur le terrain ou encore sur le plan législatif et organisationnel. Mais cela ne constitue qu’un juste début.

Cette priorité sécuritaire, avancée déjà comme condition sine qua non à l’investissement et à la relance économique, ne devrait pas placer au second plan les priorités absolues revendiquées par les populations en quête de prospérité et de dignité, soit le développement régional, la création d’emplois et la lutte contre la pauvreté qui s’inscrit dans la guerre contre le terrorisme. Ceci, sans oublier l’importance de l’encadrement familial des jeunes pour éviter leur endoctrinement par d’obscures forces rétrogrades.

Ce sont là, d’ailleurs, les fronts arrière de la guerre contre le terrorisme qui, une fois atténués, deviendraient des remparts contre le terrorisme, aussi bien au niveau du recrutement que de sa prolifération.

C’était, d’ailleurs, le cas, des décennies durant, lorsque la Tunisie avait misé sur l’éducation, la culture et le développement humain. Mais maintenant, la donne est en train de changer pour imposer à la Tunisie de nouveaux choix qu’elle n’a pas fais de son propre gré. Le phénomène du terrorisme a des racines universelles. Et bien que ses enjeux soient clairs et connus de tous, il existe plusieurs zones d’ombre quant à sa prolifération, son financement et des parties qui lui apportent soutien sur plusieurs fronts. D’ailleurs, il n’aurait pas eu de chance de frapper à nos portes sans une certaine complicité intérieure, mis à part le contexte de marginalisation et de pauvreté.
Cela fait que la lutte, à ce niveau, dépasse la Tunisie et nécessite une grande coopération internationale et une harmonisation de l’action sur tous les fronts.

[Source : La Presse de Tunisie]