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Que s’est-il passé à Toulouse ?

Aujourd’hui, à l’heure où le présumé assassin qui s’en est pris successivement à des militaires et à des enfants est toujours assiégé par la police, de partout monte le scepticisme.

Cet attentat tombe trop bien, à un mois des élections présidentielles. Tout le monde l’aura remarqué. Il tombe précisément à l’heure où le candidat-président, toujours promis à une pantalonnade électorale, essaye désespérément de remonter la pente des sondages.

Il y a deux jours, les politologues unanimes ne pouvaient que remarquer qu’un tel écart dans les intentions de vote n’était simplement impossible à combler à si peu de distance du scrutin.

Aujourd’hui, le jeu semble à nouveau ouvert, tant il est évident que la situation créée par ces attentats ne peut que profiter au candidat-président.

« L’affaire du tueur de Toulouse et de Montauban est un succès pour le président sortant », écrit Le Monde ce soir. « M. Sarkozy compte incarner l’Etat protecteur »

Qu’est-ce que le terrorisme ?

Technique inventée et mise en œuvre par les secte de ceux qu’on appellera les Assassins, au XIIe siècle en Iran, elle est réapparue en Europe à la fin du XIXe, essentiellement en Russie, dans le mouvement anti-tsariste, et en France, chez les anarchistes.

Le point commun entre ces deux pays ? La très forte alliance franco-russe, dès 1890, dans le contexte de laquelle se développe la police politique russe, l’Okhrana, laquelle ouvre un bureau à Paris. La police de la parisienne, héritière de celle du deuxième empire, la Sûreté générale, est considérée alors comme le service de police le plus avancé du monde. C’est là que s’inventera l’usage des empreintes digitales... Là que s’inventeront les Brigades mobiles…

Le bureau de l’Okhrana à Paris sera longtemps occupé par un certain Ratchkovsky. On trouve une histoire de l’Okhrana, rédigée à usage interne de la CIA, et divulguée semble-t-il grâce au Freedom of information act qui, aux Etats-Unis, permet d’accéder aux archives – du moins à celle qui n’auront pas été détruites.

“Russian police officials admired the French internal security service, the Sûreté Generale—generally regarded as among the best in the world”...

“The Okhrana’s relations with the Sûreté were symbiotic” – les relations de l’Okhrana avec les Sûreté étaient symbiotiques, n’hésite pas à écrire l’historien de la CIA.

En 1885, Ratchkovsky arrivait à Paris. Et il n’en repartira qu’après que soit signée et contresignée l’Alliance russe sur la base de laquelle allait se préparer la guerre de 14.

Le bureau parisien de l’Okhrana que dirigeait Ratchkovsky sera alors si essentiel qu’il porte son propre nom : l’Okhranka. Chargé d’observer les révolutionnaires russes en exil, il permettait au passage de surveiller les révolutionnaires de tous les pays où ces russes trouvaient refuge. Ainsi, le service de Ratchkovsky deviendra une sorte de police mondiale – sans équivalent à ce jour.

Ratchkovsky est fameux pour avoir été le père des Protocols des sages de Sion – et l’on voit là à l’œuvre exactement le même mécanisme à plusieurs bandes qu’on trouve dans l’élaboration du terrorisme : l’auteur est un agent au service d’une politique antisémite ; il se fabrique alors un adversaire idéal, dont il se charge de faire la publicité. Un siècle après, le texte en question circule toujours, et doit être reconnu comme le plus important vecteur de la propagande antisémite, à ce jour.

L’Okhranka aura eu une autre spécialité : l’infiltration des groupes révolutionnaires, seul système de surveillance efficace. S’inspirant éventuellement des méthodes longuement rodées par la police parisienne depuis les temps reculés de la monarchie, Ratchkovsky développera cette pratique jusqu’à atteindre des résultats étonnants. Avec relativement peu d’agents, hommes et femmes, il parvenait à infiltrer jusqu’à la direction des organisations révolutionnaires, avec un facilité déconcertante. A Moscou, ces techniques seront mises en œuvre à grande échelle par Zoubatov, au point qu’on peine à croire qu’il ait pu enrôler une telle proportion de la mouvance révolutionnaire – particulièrement au parti bolchévique.

Le comble sera atteint avec la « trahison d’Azev » – lorsqu’on eut la preuve que le chef de l’organisation de combat du parti socialiste-révolutionnaire, à l’origine de fameux attentats, travaillait en fait pour la police… Il y avait au tableau de chasse de cette organisation rien de moins que l’exécution d’un ministre de l’Intérieur – de ce même ministère qui rémunérait grassement Azev… Ce paradoxe apparent se résorbera lorsqu’on comprendra que le ministre avait eu la mauvaise idée de vouloir mettre à l’écart Ratchkovsky.

Les « provocations » des agents de l’Okhrana iront jusqu’à… déclencher la révolution, en 1905, ce « dimanche rouge » où le pope Gapone conduisit la foule à l’assaut – provoquant le massacre au départ de la révolution… Gapone aussi travaillait pour la police…

On connaît l’histoire des tours jumelles. Le débat autour de « l’effroyable imposture » – les tours ont-elles implosé ? S’il est évident que Meyssan « désinforme », qu’en est-il quant au fond ? Ben Laden a-t-il jamais cessé d’être agent de la CIA ? Ce qui est certain, vu de Paris, c’est que les relations entre les services français, américains et pakistanais, sont parmi les plus amicales, anciennes et profondes. Le Pakistan est le cas de ce pays qui aura fait une religion nationale du nucléaire…

Mais l’attentat qui bouleversa plus encore l’histoire, c’est celui du 28 juin 1914, à Sarajevo. On prétend discuter encore de savoir comment étaient armés les « anarchistes » qui auront eu la peau de l’archiduc François-Ferdinand ce jour-là, déclenchant irrésistiblement la 1re guerre mondiale. Les services serbes, russes et français vivaient alors cette relation « symbiotique » diagnostiquée tout à l’heure pour la Sûreté et l’Okhrana. L’alliance franco-russe portait enfin ses fruits… Car c’était bien pour ça, pour cette guerre de 14 – afin qu’on récupère l’Alsace et la Lorraine –, que Ratchkovsky intriguait depuis toutes ces années…

On résiste toujours à concevoir tant de turpitudes. Qui pourrait être assez monstrueux pour vouloir la mort de citoyens innocents ? Il faut imaginer alors les calculs d’un Poincaré ou d’un Delcassé, qui dirigeaient ces grandes manœuvres guerrières, au prix des millions de morts à venir. Pour récupérer l’Alsace et la Lorraine…

Il est un château qu’aimait François-Ferdinand, en Tchéquie, où serait exposée la balle qui l’a tué, la première du déluge de fer qui allait s’abattre sur l’Europe – double déluge, la deuxième guerre découlant bien évidemment de la première.

A propos, pourquoi discute-t-on de la responsabilité des services serbes – et plus particulièrement de la Main noire ? N’est-ce pas lorsque l’enquête a conclu que la guerre s’est déclenchée ? C’est parce que Belgrade ne voulait pas livrer Dimitrijevic – le colonel Apis –, que réclamait l’Autriche-Hongrie. Il n’y a pas tant de mystère.

On peut néanmoins en rediscuter comme si c’était hier.

Hier ? Mohamed Merah est mort, criblé de balles.

Entre-deux guerres se développera la Cagoule, cette organisation terroriste d’extrême-droite dont le patron, Eugène Deloncle, aimait dire : « Nous sommes méchants. » Méchants, antisémites, et responsables jusqu’au massacre d’Oradour-sur-Glane. La quintessence de l’extrême-droite, de ses légions anticommunistes aux milices pétainistes en passant par quelques attentats contre des synagogues. En 1937, un certain 11 septembre, ils faisaient sauter leurs « tours jumelles » à eux : deux immeubles du patronat, à l’Etoile.

C’est après-guerre que le successeur de Deloncle à la tête du MSR (ainsi que s’appelait la Cagoule sous l’occupation allemande), Georges Soulès, sous son nom de plume Raymond Abellio, commencera à théoriser ce qu’il appellera « le terrorisme planétaire » ou « métapolitique ». On lui doit des analyses psychologiques « fines » sur ce que peut être un désespéré contemporain qui, par-delà toutes les causes peut aller jusqu’au sacrifice de sa vie.

Abellio s’exprimait essentiellement à travers des romans, un genre moins compromettant pour un ancien chef de la collaboration qui avait d’abord besoin de se faire oublier. Sa trilogie prend racine avant-guerre, dans l’expérience de la Cagoule, mais se prolonge dans les années soixante et au-delà. L’art de tout dire sans rien dire. Dès La Fosse de Babel, en 1962, est posé le schéma général du terrorisme moderne, ni de droite, ni de gauche, et de droite et de gauche… c’est ça la métapolitique…

En 1983, trois ans avant sa mort, Abellio publiait son roman « ultime », testamentaire, Visages immobiles, dans lequel la cible de Manhattan était clairement désignée.

Après-guerre, la pensée du terrorisme se développera aussi, dès les années cinquante, dans l’armée coloniale, en Indochine. Mais, comme le raconte le colonel Trinquier dans La guerre moderne, en dépit de ses acquis théoriques, l’armée française aura peu recours aux techniques du terrorisme proprement dit pendant la guerre d’Indochine. Les quelques bombes qui exploseront à Saïgon auraient été posées par des américains – tel que le relate le roman de Graham Greene, Un américain bien tranquille, auquel renvoie Trinquier pour comprendre ce qu’il en était…

Si l’on avait « peuu » recouru au terrorisme en Indochine, pendant la guerre d’Algérie, par contre, l’armée française s’emparera du terrorisme comme principal moyen de conduite de la « guerre révolutionnaire ». Le journaliste Jacques Duchemin, très proche des animateurs de cette « guerre » d’un nouveau genre, publie, en 1962, dans la même collection où Trinquier venait de faire paraître La guerre moderne, chez La Table ronde, une Histoire du FLN très laudative où on peut lire que « la guerre révolutionnaire rapproche les révolutionnaires », car « il n’y a ni vainqueurs ni vaincus » pour ce « combat sans fin », cette « guerre de policiers » où « il s’agit moins de vaincre que de convaincre ». Cette « guerre que l’on appelle psychologique ».

Au terme de ces sombres années de manipulation du terrorisme du FLN, ces « guerriers psychologues » se hasarderont à le pratiquer eux-mêmes, au long de l’aventure de l’OAS, dont la fonction principale sera de légitimer le coup d’Etat du 13 mai. Ceux-là même qui avaient porté au pouvoir le général de Gaulle le contesteront violemment sur sa droite, offrant à la Ve République son socle de légitimité, la gauche se ralliant au général menacé par l’extrême-droite…

Lorsqu’Abellio meurt, en 1986, son disciple, Jean Parvulesco, publie un livre d’hommage, Le soleil rouge de Raymond Abellio, dans lequel le « terrorisme planétaire » occupe les deux tiers du volume, avec le « Projet Manhattan » en annexe. Au passage, Parvulesco révèle qu’au milieu des années soixante son maître Abellio donnait des cours de « métapolitique » aux rescapés de l’OAS réfugiés aux Baléares. Il dit aussi avoir présenté ce « projet Manhattan » – en 1986, donc – aux « services gaullistes », qui n’en auraient pas voulu. Quinze ans plus tard, dans un « roman » publié en mai 2001, le Visage des abîmes, il annonce qu’il a obtenu le feu vert de l’Elysée et de Matignon – à l’époque Jacques Chirac et Lionel Jospin –, et que désormais « tout est possible ».

Plus curieux encore le fait que Parvulesco mette en scène son personnage principal, agent de la sécurité militaire, en situation de faire un voyage « fraternel » auprès d’« Al-Queda », en Afghanistan… quelques mois avant que ne soient pulvérisées les tours jumelles de Manhattan. Le « projet Manhattan » de son maître Abellio aurait ainsi vu le jour ?

Ce qui est certain, de Sarajevo à Manhattan, c’est que les manœuvres terroristes produisent des effets. Et ce qui se vérifie ici, c’est que l’opération Mohamed Merah aura été l’occasion de mettre en scène le président-candidat, le CSA ayant même la bonté de suspendre la surveillance des temps de parole des candidats. Mais il y a l’expérience madrilène récente, où un gouvernement au pouvoir s’est vu balayé au bénéfice d’une opposition portée par la vague d’émotion que suscitait l’attentat. Et pour finir, l’analyse, faite au vu des sondages : « ça ne rapporte pas une voix ».

On ne parvient pas à concevoir l’Etat cynique. Celui-ci produit bien assez de discours pour donner le sentiment qu’on le connaît. Ne sait-on pas pas tout d’eux, jusqu’au détail de leurs coucheries ? Or, aussi méchants que nos gouvernants puissent sembler, leur image ne colle pas avec celle qu’on aurait de manipulateurs fous jouant avec la vie d’innocents, prêt à sacrifier les vivants par millions, en Europe en 1914 comme au Rwanda en 1994, de même qu’ont pu être sacrifiées les quelques milliers de personnes piégées dans les tours jumelles, il y a dix ans, ou, aujourd’hui, les militaires de Montauban et les enfants juifs de Toulouse.

De Azef à Merah, l’histoire enseigne que, dans toutes ces affaires, il y a suspicion légitime de manipulation des dits terroristes par la police politique. On est particulièrement bien placés pour ça, en France, au pays où la théorie du terrorisme aura tant été portée par l’armée comme par les plus éminents penseurs de l’extrême-droite – mais c’est en France aussi que cette suspicion est le plus mal reçue.

Mohamed Merah était en contact avec la DCRI, cet énorme service de police politique institué par Sarkozy en fusionnant DST et Renseignements généraux, logeant tout ce beau monde dans un bâtiment flambant neuf à Levallois-Perret. C’est Squarcini, le patron de cette DCRI, celui qu’on appelle à raison « le flic de Sarkozy », qui nous révèle ça.

On discute dans la presse des « révélations » parues à ce propos dans la presse italienne ou israélienne. Mohamed Merah aurait été agent de la DGSE ou informateur de la DCRI – ou les deux ? La presse française, en retrait, prend aussitôt la défense de la police. Ainsi peut-on lire dans l’Express :
« Mais contre quoi aurait-il donné d’éventuels renseignements ? Recruter un indic, implique forcément un « deal ». Dans le cas des affaires de terrorisme, les personnes impliquées sont souvent des étrangers installés en France. Les enquêteurs peuvent donc proposer des papiers, le regroupement familial, la sécurité sociale... Autant de mesures qui ne concernent pas le jeune homme, qui était Français. »

Amusant. Pour se défendre, on invoque ici le fait que l’on fait ça très ordinairement, manipuler des terroristes – et l’on nous indique pour l’occasion un moyen sûr…

L’Express dit-il vrai ? C’est douteux. Bien sûr que la police manipule des indics de toute espèce, avec ou sans-papiers, français ou étranger… Mais il n’est pas inintéressant d’entendre ici cette évidence : les sans-papiers sont si fragilisés par leur situation administrative absurde que cela laisse d’amples moyens de pression à la police pour en faire ce qu’elle veut !

La police française cultive l’art de recruter des « indicateurs » depuis des siècles, et on a pu enregistrer le compliment des services américains, rendant hommage au fait que les français ont une bonne longueur d’avance pour ce qui est de l’infiltration des réseaux islamistes radicaux, y compris en Afghanistan.

On voit la chose en détail dans ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Merah. Cette « affaire » où il n’est pas tant question des meurtres monstrueux qui ont révulsé tout le monde, mais du parcours antérieur du dit « terroriste », très intimement lié aux services de Claude Guéant. C’est en effet à l’actuel ministre de l’intérieur, ancien secrétaire général de l’Elysée, que l’on doit cette construction audacieuse qui porte le nom de DCRI.

Guéant et Sarkozy auront été les architectes de cette nouvelle police politique, sans équivalent au monde, regroupant les Renseignements généraux – assurément la plus ancienne police politique en activité – et la DST, la dite « surveillance du territoire », née après-guerre des services gaullistes, autre énorme institution. La DCRI est un monstre dont on ne saurait que dire tant qu’on n’aura pas visité ses entrailles et mieux vu son activité.

Justement, on découvre là, qu’il y a au sein de la DCRI une section des « opérations spéciales ». Opération spéciale ? Il y a un « commandement des opérations spéciales » – mais qui concerne l’armée. Son usage est si discutable qu’on sait, par exemple, que le génocide des Tutsi du Rwanda, en 1994, sera entrepris sous ce « COS » – et que la première « opération spéciale » aurait pu être l’extermination d’un million d’innocents…

Quel genre d’opération spéciale aurait pu être mise en œuvre dans l’affaire Merah ? Il y a d’abord l’infiltration, en Afghanistan et ailleurs, dans « Al-Quaeda » – qui est le nom des « brigades internationales » des Talibans, où tant de français figurent. Mohamed Merah n’était qu’un parmi cette foule de recrues que l’organisation terroriste recrute avec la bénédiction des services français. Cette relation plonge ses racines dans une longue relation d’amitié. Voir à ce propos « Quand la France préférait les Talibans », de Françoise Causse, paru aux éditions de Paris il y a déjà quelques années, en hommage au commandant Massoud.

Le général Mac Crystal, premier commandant en chef des troupes de la coalition qui intervient en Afghanistan, déclarait sa reconnaissance envers les français qui apportent non seulement une relativement bonne connaissance du terrain du fait de la qualité de leur infiltration, mais une théorie complète de l’art de la contre-insurrection, avec la doctrine de la guerre révolutionnaire.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette guerre « contre-révolutionnaire » se dit « révolutionnaire » parce qu’elle consiste à animer les deux parties du conflit, et ce bien souvent au bénéfice du parti révolutionnaire, comme en Algérie ou… en Afghanistan aujourd’hui, où toute la stratégie des alliés consiste à amener les Taliban le plus vite et le plus haut possible.

La confusion aura été portée à son comble lorsque, dès après le 11 septembre 2001, était installé, à Paris, un centre de coordination des services secrets américains, français, anglais, allemands et israéliens, au 2 bis avenue de Tourville, dans les sous-sol de la sécurité militaire, à côté du tombeau de Napoléon, sous le nom de « Alliance base » – traduction littérale de « Al-Quaeda » que cet organisme était supposé combattre… ou piloter ?

La « théorie du complot » est agitée comme un fétiche pour chasser des fantômes. Il n’y pas besoin de beaucoup de théorie pour décrire l’activité des Etats et de leurs services « spéciaux ». Leurs « opérations spéciales » sont précisément ces opérations totalement secrètes dont les méthodes et les objectifs sont inconcevables pour l’entendement commun. Elles dérogent à tous les principes de vie en société, à toute morale, à toute logique convenue. Pourtant, de logique, elles ne manquent pas, loin de là. Elles puisent leurs ressorts dans une conception de la guerre dont la force procède du postulat de l’acceptation de toutes les formes d’horreur, sans aucune borne. Se fixer une borne est une hérésie, dit Trinquier, pire, criminel – irresponsable.

A Toulouse, la suspicion monte. Mohamed Merah aurait-il été en contact personnel avec Bernard Squarcini, le flic de Sarkozy – celui-là même qui avait besoin d’un coup de pouce électoral ?

Paris s’éveille

Bernard Squarcini : « Nous ne pouvions pas aller plus vite »

LE MONDE | 23.03.2012

Le directeur central du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, répond aux interrogations sur la surveillance de Mohamed Merah.

Jeudi, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, a affirmé : « Je comprends qu’on puisse se poser la question de savoir s’il y a eu une faille ou pas. » C’est une mise en cause de vos services ?

Le sens de sa phrase a été dénaturé. Des personnes, dont des enfants, sont morts d’une façon particulièrement cruelle, et nous nous posons forcément la question : est-ce qu’on aurait pu faire différemment ? Est-ce qu’on a raté quelque chose ? Est-ce qu’on a été assez vite ? Mais il était impossible de dire dimanche soir : « C’est Merah, il faut aller l’attraper. » Lui-même n’avait d’ailleurs pas prévu d’attaquer l’école juive lundi matin. Selon ses déclarations lors du siège par le RAID, il voulait tuer un autre militaire, mais il est arrivé trop tard. Et comme il connaît bien le quartier, il a improvisé et a attaqué le collège-lycée Ozar-Hatorah.

Mohamed Merah vous a parlé pendant le siège du RAID ?

Il a souhaité parler avec le policier de la direction régionale du renseignement intérieur (DRRI) de Toulouse qui l’avait rencontré en novembre 2011. Il est intervenu au cours des négociations. Mohamed Merah semblait avoir un rapport de confiance avec lui. Il s’est confié, il a coopéré. Il nous a dit où était le scooter ou les deux voitures. Le courant passait bien. Non sans cynisme. Il a même dit à ce policier : « De toute façon, je devais t’appeler pour te dire que j’avais des tuyaux à te donner, mais en fait, j’allais te fumer. » C’est un Janus, quelqu’un qui a une double face.

Il faut remonter à la cassure de son enfance et à ses troubles psychiatriques. Pour avoir fait ce qu’il a fait, cela relève davantage d’un problème médical et de fanatisme que d’un simple parcours djihadiste. Selon le policier de la DRRI, c’est sa deuxième personnalité qui a parlé, mercredi. Il lui a raconté la deuxième tranche de vie qu’il n’a pas voulu lui évoquer en novembre. Il a fini leur entretien, en quelque sorte.

Le ministre de l’intérieur, Claude Guéant, a fait le lien entre Mohamed Merah et des salafistes arrêtés en 2007, à Toulouse et en Ariège, dans une affaire de filière djihadiste irakienne. Etait-il sous surveillance à ce moment-là ?

Il n’y a pas de lien, en dehors de mandats qu’il a envoyés à l’un des condamnés en prison, ce qui peut être une simple solidarité de cité. Il a à peine 18 ans à l’époque des faits. Il ne peut pas apparaître comme un activiste chevronné. Il était plutôt un petit délinquant déjà connu pour plusieurs faits : vols avec violences, vols à l’arme blanche. C’est une conduite sans permis qui le fait basculer, et emprisonner dix-huit mois, puisque ses sursis tombent à la fin de sa majorité pénale. Il trouve injuste la sanction qui lui est infligée et il part en rébellion contre les institutions.

Selon les déclarations qu’il a faites lors du siège par le RAID, il s’est autoradicalisé en prison, tout seul, en lisant le Coran. C’est un acte volontaire, spontané, isolé. Et il dit que de toute façon, dans le Coran, il y a tout. Donc, il n’y a aucune appartenance à un réseau.

Il n’a pas été victime d’une filière de radicalisation en prison ?

Il semble s’être radicalisé seul.

C’est un profil particulier, donc ?

Il n’a pas les attributs extérieurs du fondamentaliste. Lors de ses condamnations par le tribunal pour enfants, une fragilité psychologique est détectée. Il a mal supporté le divorce de ses parents, et son père est retourné en Algérie. Il noue une relation particulière avec sa mère. Il vit de petits boulots, qu’il garde un mois, un mois et demi. En fait c’est sa mère qui subvient à ses besoins logistiques. Et puis il nous dira à travers la porte, mercredi, que c’est son business et ses petits larcins qui lui permettent d’accumuler de l’argent et d’acheter des armes.

Quand est-il apparu sur vos radars ?

Après un simple contrôle routier à Kandahar, en Afghanistan, en novembre 2010, qui est effectué par la police afghane. Ils le remettent aux Américains qui l’ont forcé à remonter dans l’avion pour rentrer à Kaboul. La direction de la sécurité et de la protection de la défense (DPSD), un des services de renseignement des armées, nous a signalé l’incident.

Qu’a-t-il fait pendant ce premier voyage ?

Il a passé du temps chez son frère auCaire après avoir voyagé au Proche-Orient : Turquie, Syrie, Liban, Jordanie, et même Israël. A Jérusalem, la police découvre un canif dans son sac puis le relâche. Ensuite, il se rend en Afghanistan en passant par le Tadjikistan. Il prend des parcours qui sont inhabituels et n’apparaît pas sur nos radars, ni sur ceux des services extérieurs français, américains et locaux. Il arrive le 13 novembre à Kaboul, il est contrôlé le 22 novembre à Kandahar et il rentre en France le 5 décembre 2010.

Que se passe-t-il ensuite ?

Nous faisons une enquête pour voir ce qu’il vaut. Mais il n’y a rien. Pas d’activisme idéologique, pas de fréquentation de la mosquée.

Pourquoi l’avez-vous convoqué à l’automne 2011 ?

Parce que nous voulons recueillir des explications sur son voyage en Afghanistan. C’est un entretien administratif sans contrainte, puisque nous n’étions pas dans un cadre judiciaire.

Il s’y soumet sans problème ?

Le fonctionnaire qui l’a reçu n’a pas senti une volonté d’esquiver, au contraire. Mohamed Merah l’appelle le 13 octobre 2011 car il n’est pas en France à ce moment-là, il est au Pakistan. « Dès que je rentre, je vous contacte », a-t-il dit. Le 3 novembre, il rappelle de l’hôpital Purpan, à Toulouse, ou il est hospitalisé pour une hépatite. « Dès que je sors, je viens vous voir », assure-t-il. Il fait preuve d’une excellente coopération, d’éducation, et de courtoisie.

Il vient à l’entretien avec sa clé USB qui contient ses photos de voyages. Il demande à s’allonger sur la table pour pouvoir discuter parce qu’il est malade, dit-il. Il explique en photos tout le parcours touristique qu’il a réalisé au Proche-Orient, en Afghanistan et au Pakistan.

Son deuxième voyage au Pakistan ne vous a pas inquiété ?

Il n’est resté que deux mois au Pakistan. Il dit alors que c’était pour chercher une épouse. Lors du siège par le RAID, il nous a dit qu’il était allé au Waziristan et qu’il y avait encore là-bas d’autres Français comme lui. Mais à l’époque, ni les services pakistanais, ni les Américains, ni la DGSE ne nous ont alertés.

Où a-t-il appris à combattre ?

Il a déclaré au RAID qu’il avait bénéficié d’un entraînement particulier au Waziristan par une seule personne. Et pas dans les centres de formation, où il aurait pu se faire repérer puisqu’il parlait français.

Pourquoi les Américains l’ont-ils inscrit sur leur liste d’exclusion aérienne, et sur celle du FBI pour lien avec Al-Qaida ?

Probablement parce qu’il a été contrôlé à Kandahar.

Son frère n’était pas surveillé ?

Ce n’est pas le même type de personnalité. Le frère et la sœur sont partis en juillet 2010 dans une école coranique en Egypte. Ils n’ont pas la même formation. Il nous l’a dit : « Moi je n’ai pas confiance en mon frère, je ne lui ai jamais dit ce que je faisais. Ni à ma mère. »

Après l’entretien de novembre 2011, que se passe-t-il ?

Des dispositions ont été prises, la DCRI l’a notamment inscrit au fichier des personnes recherchées pour être informé en cas de contrôle et de déplacements.

Quand avez-vous commencé à travailler sur le meurtre des militaires, le 15 mars ?

La DCRI a commencé à échanger avec la police judiciaire dès le vendredi 16 mars. Le samedi au soir, ils nous ont transmis des données à cribler dans notre documentation. Le service a travaillé tout le week-end sur les propriétaires de T-Max, de 11.43, les habitués des stands de tir, les noms liés aux adresses IP qui se sont connectées à l’annonce du premier militaire, 24 000 données au total. On s’interroge encore à ce moment-là sur la piste de l’ultradroite, du djihad ou d’un fou.

Vos recherches isolent alors le nom de la mère de Mohamed Merah, qui correspond à l’une des adresses IP ?

Oui, mais, le dimanche soir, il n’y a pas que ce nom-là. Nous donnons les réponses aux criblages à la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, et on demande à ceux de nos services qui ont émis les dossiers sur ces noms d’approfondir la recherche.

Donc, le nom de Merah ne déclenche pas de processus d’alerte ?

Non. Mais nous savons dimanche soir que Mme Aziri est la mère de Mohamed et Abdelkader Merah. Son nom apparaît dans la liste des gens qui ont consulté une annonce de vente de moto sur Leboncoin. fr. Mais elle a cinq enfants, cela fait six personnes qui auraient pu se connecter. Cela ne fait pas encore d’elle et de ses deux fils des suspects. De plus, il n’y a pas d’éléments qui montrent de contact direct entre le vendeur de la moto et un membre de la famille Merah.

Est-ce que le profil des militaires tués, d’origines maghrébine et antillaise, vous a fait perdre du temps ?

Non, à ce moment-là, tout le monde est dans le brouillard. Il n’y a pas de piste privilégiée. Le lundi, c’est l’attaque du collège Ozar-Hatorah. Le parquet de Paris se saisit de l’affaire, et nous nous trouvons en cosaisine. Là, avec l’école juive, la façon dont il a ciblé, l’hypothèse djihadiste reprend du poids. Nous gardons encore à l’esprit celle de l’ultradroite.

Est-ce que les deux méthodes de travail, PJ et renseignement, ne se sont pas percutées ?

Au contraire, nous avons gagné du temps. Le renseignement débroussaille, et évite que l’enquête de la PJ soit polluée. Avec la tuerie de l’école, on se retrouve face à une trajectoire criminelle bizarre. Il n’y a pas de revendication, il n’y a qu’un lien géographique.

Le lundi soir, la liste de suspects potentiels s’est réduite ?

Notre direction régionale nous donne une liste de six noms d’islamistes radicaux et six noms de membres de l’ultradroite. Ils ont un profil qui peut laisser penser qu’ils ont pu basculer.

Dans la liste des islamistes, il y a les Merah ?

Seulement Mohamed.

Comment quelqu’un jugé inoffensif en novembre devient un tueur potentiel en mars ?

C’est quelque chose d’atypique, d’irrationnel et de violent. Mohamed Merah, c’est quelqu’un qui a un comportement violent dès sa petite enfance, qu’on ne peut rattacher à aucune typologie.

Le mardi 20 mars, vous vous concentrez sur Mohamed Merah.

Lors de réunions sur la stratégie de l’enquête, les services ont souligné qu’il pouvait correspondre au profil, mais qu’il était indispensable d’interpeller en même temps la mère, Abdelkader, et Mohamed. Il faut alors des éléments pour convaincre un juge des libertés et de la détention d’autoriser des perquisitions de nuit. Comme ce sont des islamistes présumés, il fallait intervenir avant l’heure de la première prière.

Vous pensiez encore que cela pouvait ne pas être lui ?

Oui, cela pouvait être une de ses relations. On n’a pas de certitude à cette heure-là.

Est-ce que ce dossier change votre grille de lecture du phénomène islamiste ?

C’est évident qu’il peut y avoir d’autres solitaires comme lui. C’est la crainte de tous les services de renseignements mais cela ne change pas fondamentalement notre grille de lecture du phénomène terroriste.

Ne craignez-vous pas une exploitation politique de cette affaire ?

Ces problèmes-là ne sont ni de droite, ni de gauche. Ce sont des problèmes techniques. Nous sommes soulagés de l’avoir trouvé. Malheureusement, il y a eu des victimes innocentes, mais il y aurait pu en avoir plus. Nous ne pouvions pas aller plus vite. Nous aurions bien aimé.

[Source : Le Monde]